Samedi 28 novembre

La période des bulletins commence. Celle où tu pars quand il fait nuit, où tu rentres quand il fait nuit. Celle où se lever devient à peu près enthousiasmant que d’écouter un album d’Aya Nakamura reprenant Georges Brassens (ou de Georges Brassens reprenant Aya Nakamura, d’ailleurs), celle où tu pars fatigué et rentre fatigué.

Dans ces périodes-là, le mur est essentiel. Celui que tu bâtis, année après année, entre ta vie personnelle et professionnelle. Au fil du temps, je l’ai étayé, colmaté. Désormais, je ne me laisse gagner par ce que je fais au bahut uniquement parce que je le veux bien. Par les mômes, leurs histoires, les cours, les évaluations. Et plus que jamais, en cette période où ils ont parfois beaucoup besoin de nous, il me semble essentiel d’apprendre à ne pas du tout l’être.

Vendredi 27 novembre

Très joli compliment de la part de Kenneth ce soir. Du moins je choisis de le prendre ainsi. C’est une heure de préparation du conseil de classe, et je leur ai demandé de quoi, à leur avis, ils ont besoin pour réussir cette année. Le consensus semble se diriger vers des professeurs sévères. Rien d’étonnant, c’est ce que réclament la plupart des élèves, quel que soit leur niveau ou leur origine sociale.

“Ah oui, sévère comme Mme C. ! Ou M. L.
– Moi j’aime bien comme vous êtes, monsieur, intervient Kenneth, une fois les débats un peu apaisés. Parce qu’on ne sait jamais où vous attendre.”

Je lève les yeux vers lui.

“Comment ça ?
– Ben, l’autre jour, on a dit un mot de travers et vous étiez très en colère et vous nous avez dit qu’il faut faire très attention aux mots. Tandis que là, notre salle de classe elle était toute sale, les profs ils nous ont dit que vous alliez nous grondé.
– Et qu’ai-je fait ?
– Vous nous avez parlé des élèves japonais qui nettoient leurs classes.
– C’est une bonne idée ?
– Oui. (Les quatre préposés au nettoyage de la semaine, nommés un quart d’heure plus tôt hochent vigoureusement la tête). Mais… enfin on doit toujours réfléchir à des choses auxquelles on pense pas, d’habitude. Et d’autres trucs, vous les laissez passer. Des fois on sait pas trop comment se comporter.”

Je déglutis, gorge sèche.

“Et puis d’autres fois c’est bien, parce qu’on devient plus intelligents aussi, si on réfléchit à des trucs nouveaux.”

Jeudi 26 novembre

image

Katarina et Oleg sont totalement différents, tant dans la personnalité que le parcours. Ils ont un seul point commun : comme plus d’une dizaine d’élèves cette année, ils ont le droit à des évaluations et des barèmes aménagés. Katarina du fait de sa connaissance récente du français, Oleg de ses difficultés à comprendre et de ses immenses crises de colère lorsqu’il fait face à une frustration quelconque.

Donc, forcément, on différencie.

Mais aujourd’hui, je tente quelque chose.

“Voici votre copie de grammaire Oleg / Voici votre copie de grammaire Katarina. En fait, je vous ai donné la même évaluation qu’aux autres. Je vous ai noté de la même façon.”

L’une comme l’autre lève sur moi un regard interrogateur. Elle a eu 9/20, lui 10.

“Je vous laisse choisir. Soit je ne compte dans la note que ce que les exercices que vous avez faits, ce qui l’augmentera , soit je laisse celle-là.”

Silences.

“J’ai fait exactement exactement pareil que les autres, monsieur, promis hein ?
– Promis Oleg.
– Vous avez rien changé de les exercices qui sont dedans la feuille pour moi ?
– Non Katarina.”

Ils ont gardé leur note, tous les deux. Ce 9 et ce 10, qu’ils ont forgé l’un et l’autre. Ils m’avaient rendu leurs copies pile à la fin de l’heure. M’avaient dit la même phrase. “J’ai fait tout ce que j’ai pu.”

C’est une note. Le signe d’évaluation le plus basique qui soit.

“Je garde mon 9.
– Je garde mon 10.”

Nous nous sourions mutuellement. C’est un sourire très doux, très respectueux. Avec le narcissisme qui me caractérise, je n’ai pensé qu’à la façon de leur présenter mon marché. Je n’ai pas pensé à l’immense courage que ces deux mômes témoigneraient, qui m’atteint au creux de l’estomac.

Il en faut, de la force, pour être un enfant.

Mercredi 25 novembre

Je poste sur Twitter quelques lignes d’un élève, hyper soucieux de bien faire. Et aussitôt, c’est une tempête, comme Twitter en a le secret : c’est mignon, c’est mal écrit, il y a trop de ratures, l’écriture du prof est illisible, les commentaires sont bienveillants, sont trop laxistes, la réponse du môme trop ou pas assez précise.

Pendant très longtemps, ce genre de commentaires m’a énormément atteint. Aujourd’hui, il a tendance à confirmer qu’un enseignant n’aura jamais raison : chacun vit et revit l’école par un prisme terriblement intime et sensible. Il y aura cet ancien élève, fier de ses copies magnifiquement écrites, celle pour qui le français était une torture. Celle encore, qui a eu des relations épouvantables avec les profs toute son enfance, celui qui a adoré la grammaire.

Nous formons des individus, et nous, profs, laissons presque toujours des souvenirs puissants, qui s’expriment dès que le sujet de l’éducation est sur la table. Et dire que certains ne voient pas en quoi l’enseignement est une profession éminemment politique…

Nous n’aurons jamais raison, car nous avons en charge toutes les individualités, ou presque, de la République. Et que nous ne pouvons qu’espérer transmettre le mieux possible, et ne pas laisser trop de mauvais souvenirs.

Mardi 24 novembre

Jour un peu gris, un peu moche, un peu dispensable.

Trois évaluation, une élève refusant de se mettre en question, et des cours qui, clairement, sont mauvais. Je veux conclure des révisions de grammaire, je crée des heures chiantes et sans intérêt.

Après treize ans, ces jours-là existent toujours, et m’atteignent comme depuis la première année.

“Tu y attaches de l’importance, ça prouve que tu es un bon prof.”

Peut-être.

Mais en attendant, cette fichue culpabilité m’emmerde. Et j’ai pas de temps pour elle. C’est ça tout le paradoxe : pas le temps de se lamenter d’avoir été mauvais avec les mômes, ça ralentit et ça empêche d’être bon pour eux le lendemain. 

Show must go on. Demain, l’Iliade sera plus épique !

Lundi 23 novembre

Quand je partirai à la retraite (ce qui a toutes les chances de ne jamais arriver, soit qu’on aura supprimé ce système qui coûte un pognon de dingue, soit qu’on ait enfin été asservi par les poulpes qui en auront marre de nos conneries, ce qui ne m’engage donc à rien, et devrait donc m’inciter à fermer cette parenthèses beaucoup beaucoup trop longue), je ferai la liste de ce que les mômes m’ont apporté. De positif je veux dire. Parce que bon, l’ulcère, les extinctions de voix et les gastros à répétition, je passerai pudiquement ça sous silence.

Non. Mais il y a certains trucs qu’ils m’auront transmis et que j’ai foutu dans un grand sac que j’ai pompeusement baptisé “éthique”.

Parmi tous ces trucs, il y a cette nécessité de ne jamais répondre totalement par automatisme. Et Cthulhu sait si c’est compliqué. Surtout avec des sixièmes. Les sixièmes posent tout le temps des questions, très souvent hors de propos, très souvent les mêmes. Et la tentation est grande de répondre par un soupir exaspéré ou un sarcasme.

Et parfois je le fais. Mais pas tout le temps.

Je ne dis pas que le professorat m’a changé en un ange de bonté capable de répondre patiemment et correctement à la moindre interrogation des chérubins.

Mais il m’a donné cette fraction de seconde.

Ce minuscule moment où, quand Ted te dit “J’ai mal au pied.” alors que tu demandes si tout le monde a bien son surligneur dans la main, tu le regardes en te demandant s’il veut juste ton attention ou s’il y a quelque chose d’autre derrière. Ce moment où tu essayes de ne pas répondre un truc dit et rabâché un milliard de fois, qu’eux aussi diront et rabâcherons parce qu’on n’arrive pas à s’en défaire.

Je m’efforce de toujours prendre ces quelques instants. Ne jamais basculer dans l’automatisme de toujours poursuivre le cours, show must go on et compagnie. Tenter de se souvenir que si j’ai sans doute déjà traité cet événement un million de fois, il est peut-être unique pour ce môme.

Je n’y parviens pas toujours. Évidemment. Mais je leur dois beaucoup, à ces mômes. Eux aussi sont patients, à me rendre meilleur humain.

Dimanche 22 novembre

Et le dimanche, on s’évade !

The Good Place

Eleanor Shellstrop est morte. Heureusement, durant sa vie, Eleanor a fait le bien autour d’elle. Le fait d’aider des enfants en détresse lui vaut une place au Bon Endroit. Sous la supervision bienveillante de Michael, un Architecte et de Janet, une Intelligence Artificielle, Eleanor résidera avec son âme soeur, Chidi Anagonye, dans une petite maison remplie de peintures de clowns. Elle pourra partager l’éternité avec ses voisins, Tahani Al-Jamil, une sculpturale philanthrope, et de Jainyu, un moine bouddhiste ayant fait vœu de silence.

Tout est parfait au Bon Endroit. Pour l’éternité. Il y a juste un tout petit souci.

Eleanor n’a pas fait le bien autour d’elle. Elle n’a jamais aidé d’enfants, déteste les clowns et plus encore Tahani. Eleanor est arrivée par erreur au Bon Endroit et, ne souhaitant pas se faire démasquer, va devoir compter sur son sens de l’improvisation et l’aide involontaire de Chidi, professeur d’éthique, pour se fondre dans la masse des êtres méritants.

The Good Place repose sur un postulat qui semble devoir s’user au bout de quelques épisodes : l’imposture d’Eleanor. Heureusement, le scénario a l’intelligence de se développer et prendre d’inattendus chemins de traverses pour maintenir l’intérêt du spectateur durant les quatre saisons qui le composent.

Et surtout, ce qui fait la force de cette série, est qu’elle ne force jamais. Ni le spectateur à rire, ni ses personnages à évoluer de façon totalement improbable. The Good Place déroule sereinement son fil narratif et ses moments d’absurde, et parvient à maintenir un équilibre étonnant, grâce à une poignée de comédiens remarquables. Mention spéciale à Janet, guide du Bon Endroit, dont les maniérismes robotiques sont souvent hilarants.

The Good Place n’est pas la série ultime. Mais c’est une série écrite avec attention, sérieux, qui ne se sent jamais obligée de nous faire rire et de nous émouvoir. Quand cela arrive, c’est parce qu’il le fallait. Ce genre d’équilibre est rare et précieux. L’après-vie a l’air chouette, auprès d’Eleanor et de ses potes.

Samedi 21 novembre

Un de mes plus grands moments de bonheur ces dernières années a été le hiatus entre deux épisodes de Doctor Who : on allait lever, dans plusieurs semaines, le mystère qui planait sur l’identité de l’un des personnages. Et les spéculations allaient bon train. Mille scénarios à l’heure, pour cette fiction dans laquelle je m’étais embarqué.

Des trois sixièmes auxquelles j’enseigne, ce sont les Akwakwak qui réagissent le mieux à l’Iliade, que je leur présente en feuilleton.

“Aïe aïe aïe, il va se passer quoi, maintenant que Achille boude ?
– J’ai trop peur pour Hector, monsieur ! Et son petit garçon, et sa femme, il va se passer quoi ?

Pour autant, aucun n’a commencé à lire la version que je leur ai mise en ligne. Pas de flemme derrière ce refus.

“C’est mieux quand on découvre petit à petit et qu’on ne sait pas tout de suite ce qu’il va se passer.”

De l’autre côté du temps, je suis heureux que le récit millénaire leur apporte cette joie, ce frisson de l’anticipation, cette magie de toujours.

Vendredi 20 novembre

Premier jour, ce vendredi, des heures d’accompagnement personnalisé. J’accueille deux fois quatre élèves dont la langue française est en morceaux. Premiers groupes, exclusivement de petits gars qui se ressemblent. Ils ne parlent presque jamais en cours, m’ont tous les quatre appelé “papa” au moins trois fois depuis le début de l’année.

Pour eux, ce sera dictée.

La description de Méduse, son corps de dragon, sa chevelure vipérine. Les lettres sont éparpillées, “épouvantable” coupé en trois mots, les verbes se tordent dans tous les sens. Trois phrases. Que nous remettons patiemment en ordre. Petit à petit, sous les gravats, émerge le visage de la gorgone. Quatre petits archéologues sur un champ de ruine.

L’heure d’après, quatre filles. Dépossédées de leurs voix.

Pour des raisons diverses, elles ne parviennent pas à parler ni lire correctement. Les sons achoppent, elles ne peuvent prononcer correctement les syllabes. Nous partons en expédition vers la maison de Baba-Yaga. Je demande à l’une de lire la description, aux autres de dessiner ce qu’elles comprennent. Et on change à la phrase suivante. Les bouches se tordent, insistent sur le “derrrrrrièrrrrrre”, “enffffffaceeeee”. La cabane improbable montée sur pattes de poulets prend forme.

Deux heures pendant lesquelles il y a beaucoup de rire, de chaleur et quelques brins de confiance tissés.

Jeudi 19 novembre


“Il a beau se répéter depuis trois jours
Ça ne peut pas durer
ça dure.”

– Jacques Prévert, “La grasse matinée” –

Scène proprement incroyable devant la salle des sixièmes Brindibou. Cinq élèves en pleurs, un autre qui se balance sur ses pieds, les yeux dans le vague ; à l’intérieur, un pompier en train de prendre un charge un élève ayant fait un malaise. La classe parfaite et mignonne du début d’année, devenue depuis deux semaines bavarde et dissipée vient d’exploser.

L’onde de choc secoue le collège, et en premier lieu les sixièmes Canarticho avec lesquels j’ai cours.

“C’est vrai que quelqu’un a eu une crise de Covid ?
– Il paraît qu’il était tout blanc.
– Et s’il meurt ?”

Quatre élèves sont pâles, deux commencent à trembler. Je parle. Très vite. Et cette fois, c’est à Monsieur Vivi que je pense. Ne pas mentir mais ne surtout pas parler pour ne rien dire. Expliquer clairement ce qu’il s’est passé. Oui, il y a eu un malaise. C’est impressionnant, ça peut faire très peur aux camarades. Non il n’y a pas de dangers. Ce n’est pas grave d’avoir peur, ni de ne pas avoir peur. Ne pas laisser trop de paroles s’installer, ni de rumeur.

Mais alors que faire ?

“Bon. Puisque tout le monde a l’air un peu ailleurs, je vais vous raconter des histoires.
– Pourquoi ?
– Parce que vous êtes là aussi pour apprendre la vie en société. Et que quand il arrive des événements un peu difficile, on doit aussi faire bloc, souffler un peu. Vous pouvez mettre la tête dans les mains si vous voulez.”

Pendant une trentaine de minutes, je déroule les légendes d’Orphée et d’Eurydice, et des Argonautes. Je laisse les têtes dodeliner, les souffles ralentir. Je m’efforce d’apaiser ma voix, de ne pas la faire craquer. Si ça déconne, si un gamin part en vrille, je ne saurai que faire d’autre.

Au bout d’un moment, on reprend l’activité prévue. Ce qui me laisse à peine le temps de me préparer pour mon dernier cours de la journée.

Avec les sixièmes Brindibou, justement.

Il y a une ambiance d’après tempête. Une grosse moitié des effectifs, pas plus. Des gamins entre la surexcitation et le mutisme.

“J’en ai marre, marre, marre du collège !
– On fait les exposés. Dites dites dites dites dites dites dites monsieur on fait les exposés ?
– Moi j’aurais zéro à mon évaluation, de toutes façons.”

Encore une fois, mais encore plus assurément, les apaiser. Encore une fois, raconter des histoires. Leur permettre de s’asseoir par terre “comme quand on était petits” et tisser des légendes. Quatre-vingt pour cent de mythologie grecque, dix de légendes japonaises, cinq russe et cinq du Trône d’Eldraine, une extension de Magic l’Assemblée.

A l’extérieur, discussion avec le Chef. “Apparemment ça se produit de plus en plus dans tous les collèges du coin.” me confie-t-il, le sourire fatigué. “Je pense que ça va être compliqué, jusqu’à décembre.”

Assurer les cours. On nous a donné pour mission de ne pas priver durablement les mômes de scolarité. Et c’est une bonne chose, c’est une intention louable, je suis le premier à le reconnaître. Mais cette scolarité n’est pas normale. Il est difficile de manger à toute vitesse, difficile de sortir le moins possible en récré, de se laver les mains en permanence, de porter un masque toute la journée. Difficile et essentiel ; ça ne peut pas durer. Mais ça dure.

Chaque enseignant réagit comme il le peut. J’ai dans les poches encore quelques contes, un peu d’éthique qui pourrait les aider, des blagues nulles et, je l’espère, quelques cours suffisamment intéressants pour leur faire oublier les conditions dans lesquelles ils se déroulent. J’ignore si cela sera suffisant, j’ignore combien de temps cela tiendra.

Et surtout, je pense que, pendant ce temps, les mômes s’étiolent. Même si cette angoisse collective n’était bien sûre pas due qu’au protocole sanitaire, même si les raisons sont multiples. Nous vivons en des terres d’angoisses.

J’agite pour le moment des blagues nulles et la lyre d’Orphée. On fait tous barrage, on tente de protéger nos élèves.

Mais ça devient compliqué.