Juste avant les vacances, alors que je faisais la bande-annonce du cours d’après les vacances – j’aime bien faire la bande-annonce, avec voix grave, musique dramatique et tout – Laszlo m’a demandé, en ouvrant très grand les yeux :
“Monsieur, c’est quoi un mythe ? – Un mythe, c’est une histoire quand on se raconte pour parler de quelque chose qu’on ne peut pas encore expliquer. Comme la foudre, la création du monde, les guerres… – Mais alors, les gens ils savaient que c’était pas forcément vrai ? – Pour beaucoup, oui. – Et ils vivaient en croyant en un truc faux. – C’est ce qu’on va voir après les vacances.”
Tout ce que j’aime dans l’enseignement est contenu dans ce dialogue. Rares sont les jours où nous n’avons pas l’occasion, nous profs, de modifier la perspective des élèves.
Littéralement.
Révéler les mythes, en sixième, c’est montrer que le système de réalité dans lequel nous vivons n’est peut-être pas si simple. Qu’on peut y ajouter de la complexité, du paradoxe. Que ça n’est pas à craindre. Et quel que soit le domaine que l’on apprend, c’est ce qu’on fait : manipuler un prisme, dans lequel les mômes découvriront d’autres couleurs, d’autres formes, d’autres dimensions, qui sait.
Je prépare un cours sur les créations du monde. Univers sans cesse reconfiguré, par un Chaos primordiale, des divinités jumelles, par la Nuit.
Et je pense encore, bien entendu, à notre collègue.
Au fait que c’est peut-être, c’est sans doute, cette volonté d’offrir d’autres façons de penser, de montrer le monde dans tout ce qu’il peut avoir de multiple, de complexe, de non une vérité unique n’est pas possible, qui a fini par lui coûter la vie.
Montrer que rien n’est simple. Que la conscience existe pour s’enrichir, s’étendre en se confrontant à l’infini.
Et, quand le monde est noir, froid, violent, on appelle, chacun, un nouveau monde, à sa façon. En espérant, en construisant, en se battant, en parlant. En chantant.
Il s’appelle Samuel Paty, il enseignait l’Histoire, la Géographie et l’Éducation Morale et Civique. Tout porte à croire qu’il est mort de sa profession, après avoir présenté à ses élèves des caricatures de Mohamed, et avoir été la cible de malveillants. D’un fou.
La tristesse et la colère s’élèvent en fumées noires. Et la vengeance. Et quand tout cela sera retombé, le quotidien sera un peu plus sale, un peu plus sombre qu’avant. Comme à chaque fois.
Parce que les bourreaux de Samuel, comme ceux du Bataclan, ou de Charlie Hebdo ont pris une vie. Et aussi ce que Samuel tentait d’enseigner. Comme tout prof, il a montré à ses élèves que le blasphème leur appartient. Qu’ils ont le droit de s’en emparer, d’en discuter, d’y réfléchir. Et je pense qu’il n’y a pas plus grande insulte pour son assassin, pour les responsables de sa mort : une personne mettant à porter des générations qui viennent le savoir, le monde dans sa globalité. Recourir à cette monstruosité est une façon de nous plonger dans la sidération. Les caricatures du prophète Mohamed seront à nouveau associées à l’horreur. On en parlera toujours avec la voix un peu hésitante. Les élèves y penseront avec inquiétude. Et les parents aussi.
Les divisions arriveront : ceux qui brandiront leur racisme, ceux qui se prétendront offensés par le droit à la caricature, ceux qui prétendent qu’il faut des actes forts, ceux qui prétendront que c’est la faute de la droite, de la gauche. Et le terrorisme aura accompli son œuvre. Terrorisme. Du latin “terreo”, effrayer. Pour conjurer ce qui effraie, nous nous mettrons en colère. Mais la seule division, le seul trait à tracer dans le sable, il est entre ceux qui violentent, qui tuent sous prétexte que l’on doit se taire. Qui hurlent que certains savoirs, certaines vérités sont interdites.
C’est avant tout le travail des profs, c’était le travail de Samuel : mettre à portée de ceux qui arrivent les savoirs, les idées. Déployer le monde dans l’esprit de ses futurs habitants, de ses futurs défenseurs. Et peut-on encore dire que c’est une tâche facile, quand on en meurt ? Quand un homme est décapité pour cela ?
Nous, enseignants, sommes en première ligne dans ce combat. Nous l’avons choisi. Mais nous devrions – nous sommes, souvent – être soutenu dans leur tâche par l’ensemble de la société : c’est à nous tous, quelle que soit notre position, de montrer qu’aucun savoir n’est trop grand pour être transmis, admiré, interrogé. A nous tous de refuser le silence et la crainte.
Les assassins de Samuel Paty sont la légion du silence et du néant. Nous sommes meilleurs, nous sommes plus forts qu’eux. Il faut s’asseoir avec les enfants, avec les adultes, avec tous, et parler. Réfléchir, se disputer, accepter une idée de l’autre, se tromper, défendre ses positions. Et faire de ces actions quotidiennes un principe fondamental. Parce que c’est ce qui nous constitue en tant qu’humains. Parce que c’est ce qui fait notre force.
Les mots, la connaissance, l’irrévérence, le sacré, l’art nous appartiennent à tous.
Dans une toute petite salle, je parle avec Sigurd et sa maman. Sigurd qui frappe ses camarades, Sigurd qui répond aux professeurs, Sigurd qui ment.
Sigurd mutique.
J’ai préparé l’entretien. J’ai fermé les yeux et je me suis rappelé, de mes collègues. Du parler, toujours précis et délié de T. Des idées, claires et précises de M. Vivi. Du refus de capituler de Lady T.
Je ne sais pas parler aux parents, je bafouille sans arrêt, je me reprends. Ce soir, c’est un gestalt de tout ce que les enseignants que j’admire qui s’exprime. Et petit à petit, Sigurd commence à répondre. Se détend. Et nous arrivons à mettre des mots sur son mal-être à mettre en place, peut-être, des étais qui tiendront.
Je repars dans la pénombre, l’éclairage a déjà été coupé, le môme et sa mère à quelque pas devant moi. Et derrière, les voix et la présence, toujours puissante, toujours réconfortante, de ceux qui m’ont porté.
Dernière grosse journée avant les vacances. Les aléas de l’emploi du temps de la collègue que je remplace font que je n’aurai que deux heures de cours demain.
Et comme tous les ans, ces presque vacances de la Toussaint marquent le moment où je distribue les copies sans avoir à demander aux élèves de lever la main. Avec ou sans masque, la mémoire s’adapte.
Comme tous les ans, même sans y prêter attention, je pars aux mêmes horaires, beaucoup trop tôt, et j’effectue les mêmes gestes. Le thé, les caresses aux lapins, le départ, le retour parce que j’ai oublié les clés, la matinale à la radio…
Comme tous les ans, je me fais ma première relation amicale. Pas de bol, O., le collègue de maths, était remplaçant au collège Nohr jusqu’à ce soir…
Comme tous les ans, je regarde mes premiers motifs de bonheur : les progrès d’élèves qui se dévalorisaient totalement au début de l’année, des cours qui tiennent la route, une fatigue qui me tabasse moins au quotidien.
Comme tous les ans, je fronce les sourcils devant les orages au loin : ma propension à ne pas m’organiser suffisamment à l’avance, le boulot immense que me demande une position de prof principal que je lâcherai dans 5 mois, la très forte probabilité que mon errance de bahut en bahut dure…
Comme tous les ans, je traîne mes chimères et mes démons. Je vis un boulot dur et passionnant. Et je continue à apprendre ce que c’est qu’être prof.
Ces derniers jours, j’ai consacré énormément de temps à Oleg. Oleg, le sixième plus grand que moi, Oleg incapable de gérer ses frustrations, Oleg aux colères explosives, Oleg dont, manque de moyens humains et économiques, on ne s’occupe pas de la façon préconisée par les médecins.
J’ai donc passé beaucoup de temps avec lui. Il m’a montré, pendant les récréations, ses dessins. M’a raconté l’histoire perpétuelle qu’il se narre quand on ne lui demande pas d’être attentif : l’histoire d’un prince loup-garou exilé, cherchant à retrouver son trône, frère de sang avec des dragons.
Et bien entendu, la magie de l’affect a fonctionné ; à tel point qu’il a insisté, lors du dernier devoir, à faire à la fois l’évaluation aménagée pour lui et l’évaluation de la majorité des élèves. Il a couvert de son écriture quasi-illisible deux pages et j’y ai déchiffré des réponses presque toutes exactes, au-delà de la graphie.
Ce genre de victoire a toujours un goût étrange. Oleg est désormais heureux de venir en cours. Mais ce bonheur tient quasi-exclusivement au lien affectif que nous avons tracé “Vous savez le français je m’en branle professeur.” (il ne dit jamais “monsieur”) fait-il très gentiment avant de quitter la classe. Et je connais, pour l’avoir éprouvé dans mon bahut précédent, la texture fuyante de ce lien.
Mais l’Éducation Nationale ne permet pas mieux. Alors il faudra faire avec. L’affect, les colères et les loups-garous.
Ce soir je vais parler de moi. Encore plus que d’habitude. Comme ça, vous êtes prévenus.
Pour les trois qui restent (coucou maman !) j’ai reçu ces derniers jours sur différents réseaux des messages hyper enthousiastes et d’autres au contraire très en colère contre des moments d’enseignements que je relatais.
Je rédige donc ce billet parce que je suis d’une fragilité déconcertante, mais aussi parce que ces réactions fortes et polarisées m’ont fait réfléchir.
Et j’en suis arrivé à la conclusion que tout prof est un bourreau.
Et un sauveur.
Un rebelle.
Et un agent discipliné.
Chacun individuellement, nous sommes un ensemble de fragments qui ne fera jamais l’unanimité.
Nous sommes chargés d’enseigner, selon la loi. Et le règlement intérieur d’un établissement scolaire.
Mais nous sommes également en charge d’élèves, tous uniques, tous ayant un profil différent. Et la quasi-totalité de la profession connaîtra ce moment : celui où, pour la première fois de l’année, il va déroger à la règle. Où il permettra à cet élève de se rendre aux toilettes même si le règlement l’interdit (cet exemple en particulier a enflammé les débats) ; ce moment où il valorisera le devoir d’un môme particulièrement en difficulté par rapport à une autre, histoire de le valoriser et de lui donner confiance. Ce moment où il ne sera pas qu’un exécutant des règles.
Nous sommes chacun des personnes. Et même si nous portons un masque d’enseignants, nous avons les habitudes, manies et façons de transmettre qui nous sont propres. Et qui sait ? Peut-être mon éternelle propension à faire travailler les élèves en groupe permettra-t-elle à l’un de mes élèves, enfin, de se sentir accepter parmi ses pairs, de prendre la position de meneur qu’elle ou il n’avait jamais osé assumer. Peut-être que ce sera, tout au long de l’année, une torture pour un autre. Peut-être ma façon d’expliquer est-elle incompréhensible pour Snowe et limpide pour Paula. Peut-être ai-je cassé quelque chose de très important lorsque j’ai refusé, un jour, que Sigurd vienne me parler, mais peut-être que Lilin avait besoin d’entendre ce “non”, de comprendre que cette parole-là n’était pas destinée à un professeur.
Nous voyons passer, au cours de notre carrière, plusieurs milliers d’élèves. Il est mathématiquement impossible d’être entièrement bénéfique pour chacun. Où, je l’espère, néfaste. Ce qui ne nous donne en aucune façon un nihil obstat pour une absence de remise en question : j’ai des habitudes et des réflexes dont je sais qu’ils ont toutes les chances de nuire aux mômes. Cette propension à devenir extrêmement cassant quand un élève a atteint les limites plutôt larges de ma patience, ou ma propension à me perdre dans des explications brouillonnes, par exemple.
Mais c’est un fait : oui, nous allons blesser des élèves. En illuminer d’autres. Rester royalement indifférents pour la majorité d’entre eux. Je ne pense pas, pour autant, qu’il ne faille succomber à l’indifférence, ni à l’angoisse permanente. Juste à la vigilance. Prendre le temps de les observer, de leur parler, lorsque c’est possible.
Parce que si les réflexions à l’égard des enseignants sont souvent si violentes, c’est que la quasi-totalité d’entre nous porte une ou plusieurs blessures souvent encore à vif, infligée par des profs. Et que le môme qui crie de colère et de douleur en nous a beaucoup de voix.
Ce billet tordu et confus n’a en aucune manière vocation à sermonner. Durant les deux tiers de carrière qui me restent, je suis persuadé que je ferai encore mon lot de victimes, quand bien même j’espère progresser ne serait-ce qu’un peu. Ces mots ne sont qu’un rappel que je m’adresse : reste fidèle à tes principes, mais sois prudent.
Et aux élèves, anciens et actuels qui pourraient éventuellement lire ces mots : sachez qu’ils paraîtront très banals à mes collègues. Car ces réflexions, nous les avons tous les jours.
Pour la troisième ou quatrième fois de ma carrière, j’ai réussi à terminer mon chapitre à peu près quand je le souhaitais, à savoir juste avant les vacances de la Toussaint. Du coup, je finis l’étude de “La Belle et la Bête” par le visionnage du film de Jean Cocteau et une comparaison entre cette version et le conte d’origine.
J’ai beau avoir contextualisé le film – après-guerre, peu de moyens, vision avant tout poétique… – les élèves ne me cachent pas que, franchement, ce vieux machin craint. Et leur absence totale de poésie me révolterait profondément si ces années de prof ne m’avaient pas appris quelque chose d’important : l’âme d’enfant, ça se construit. J’ai toujours trouvé très contestable le fait qu’un môme soit un être de lumière, prêt à s’émerveiller de la beauté des choses. Il n’y a rien d’alarmant à ce qu’un élève biberonné à des effets spéciaux capables de créer une planète extra-terrestre et des combats spatiaux fabuleux reste hermétique au maquillage de Jean Marais et s’ennuie lorsqu’il ne se passe rien pendant plusieurs secondes.
C’est aussi ça, le boulot de prof. Leur montrer la magie, derrière le carton. Le regard de la Bête, qui est le même que celui d’Avenant (”Bon, là quand même respect monsieur, c’est le personnage de Gaston, qu’ils ont inventé !”), leur expliquer le truc des chandeliers qui flottent.
Pour qu’à leur tour, un jour, eux aussi s’indignent, quand leurs gamins écarquilleront des yeux incrédules devant cette relique dans laquelle les acteurs surjouent. Et ce film arrosera leur imaginaire, transmis, de génération en génération.
Ce n’est pas très souvent que nous, les adultes, avons le privilège de créer de l’innocence.
“Ce qui sera bien, ai-je entendu avant de quitter mon collège REP+ de région parisienne, c’est que désormais, tu seras professeur en semaine. Tu vas voir à quel point ta charge mentale va diminuer.”
Samedi : passer à Rennes et chercher LES babioles qui récompenseront les groupes d’élèves à la fin de l’année. Se ronger la peau autour des ongles, parce que tu ne savais pas, il n’y avait rien dans le dossier scolaire, sur le fait que ce papa que tu as contacté, suite à des soucis avec son fils, était violent. Te demander si ton message envoyé à la Vie Scolaire a bien été reçu, si tout se passera bien pour le môme.