Mardi 26 mai

Comme tous les mardis depuis deux mois, je me suis connecté au mur noir de la classe virtuelle. Les cours sentent le gingembre et le citron, vapeurs qui s’échappent du mug d’un demi-litre que je trimballe à chaque fois devant mon écran.

Il y avait un peu plus de monde que d’habitude, en 3e Etourvol. Nous avons parlé de lâcheté humaine et de personnification. D’ironie et d’intégrité.

Juste avant, j’avais lu un document, fraîchement arrivé dans ma boîte mail, expliquant comment se passera le retour entre les murs du collège. Une nouvelle machine construite par la direction qui, cette année, n’aura finalement jamais terminé d’organiser des heures, des tableaux, des modus operandi, à n’en plus finir.

Il va bientôt falloir discuter de tout ça. Approuver, réfuter, négocier ce plan d’action. Devoir remplir des tableaux, apprendre deux heures plus tard qu’ils sont caduques.

Finalement, ce qui aura été le plus difficile durant ce confinement, durant toute cette année, ç’aura été ça : être pleinement, totalement à son enseignement, à ses élèves. Ne penser qu’à eux, et au bonheur que, de temps en temps, ils trouvent à défendre Boule de Suif de leurs arguments étalés dans une boîte de dialogue d’ordinateur.

Lundi 25 mai

Je me rappelle lors de mon année de formation à l’IUFM, l’une des premières interventions d’une camarade de promo : “Je vis très mal le fait que des élèves vont payer le fait que je suis débutante.”

Cette crainte, qu’elle avait parfaitement exprimé, nous la ressentions presque tous. Et le fait que notre formatrice l’ait traitée par un simple hochement de tête, avant de continuer son cours, m’avait mis un peu en colère à l’époque.

Le confinement m’aura permis de lui pardonner, plus ou moins.

Lorsqu’il a fallu nous mettre à enseigner devant nos ordinateurs, des dizaines de prescriptions nous sont tombées sur le coin de la figure, depuis nos établissements scolaires, nos inspecteurs, notre ministère, les parents d’élèves… Maintenez vos exigences, n’en faites pas trop, gardez une cohérences, variez les supports, utilisez l’outil informatiques, gare aux écrans !

Et, en fin de compte, il a tout simplement, et comme toujours, fallu essayer. Expérimenter, avec ce que nous connaissons de nos classes et de nos élèves, pour tirer, en tenant également compte de notre énergie, le meilleur pour chacun d’entre eux.

Je vais être terriblement prétentieux. Mais je crois que j’aurais aimé que cette formatrice nous dise, tout simplement, ce jour-là : “Pardonnez-vous quand vous vous plantez, et continuez à avancer.”

Et j’aimerais, alors que des édiles s’activent à essayer de changer l’enseignement suite à cette crise, qu’ils aient également cette phrase en tête.

Oui, parfois je suis d’un utopisme à rendre cynique un bisounours.

Samedi 23 mai

Un après-midi, dans une petite ville de banlieue parisienne. Cinq adultes et une petite fille, au soleil. Les cinq adultes sont tous profs. Nous nous sommes tous croisés par hasard et profession et, depuis quelques années, faisons route ensemble. Que nous travaillions ensemble ou que certains partagent leur vie.

Cinq profs qui ne s’étaient pas vus depuis plusieurs mois et qui laissent la lumière de ce mois de mai s’étendre lentement sur leurs retrouvailles.

Il y a quelques jours, un collègue m’a demandé comment je vivais le fait que je ne pourrai probablement pas dire au revoir à mes élèves et mes collègues de façon nette et précise. Que ces années en région parisienne risquent de s’achever étrangement.

Je suppose que je vis là une partie de ma réponse : je créerai mes modalités de départ. Même si nous serons encore souvent amenés à nous revoir, je goûte au fait que ces instants sont désormais comptés. Rares. Imperceptiblement j’effectue un demi-pas en arrière. Je sais que les liens que j’ai tissés avec ces personnes me permettront de les retrouver, quel que soit le monde où nous nous retrouverons. Mais cette réalité là, doucement, tendrement, commence à s’étioler.

Et je lui transmets toute la gratitude du monde. La remercie de m’avoir amené à cet endroit.

Vendredi 22 mai

Rangement des tiroirs. Je sors des porte-documents remplis de paperasse administrative que je tente désespérément de garder organisée (peine perdue : j’ai été frappé par une malédiction de désordre de niveau 32 dès ma naissance) : billets de circulation, fiche de remontée des difficultés d’élèves, autorisations de sorties, rapports d’incidents.

Tous ces documents que je manipulais quotidiennement deviennent tout à coup obsolètes : du fait de mon départ prochain, bien évidemment, mais aussi des “nouvelles règles”, qu’un hasard biologique nous force à créer. Plus question de griffonner sur de petites feuilles pour permettre à un élève de sortir ou de glisser dans le casier d’un collègue les problèmes auxquels font face cette élève de cinquième.

C’est étrange. Jusque là, j’étais resté à distance de ce qu’impliquait de vivre en temps de pandémie. Et c’est cette simple action de ne plus pouvoir tendre le bras vers son stylo et de donner une feuille à quelqu’un qui me ramène à la réalité.

Jeudi 21 mai

Sur cette photo, je suis de dos, bras étendus, debout devant une scène. Face à moi, ceux qui sont, en cette année 2020, les troisièmes Glee, et qui sont encore les sixièmes Glee. La bouille concentrée, esquisse des jeunes gens qu’ils sont devenus depuis.
C., collègue d’EPS beau et talentueux – parti depuis vers de plus douces contrées – nous a figé lors du final de leur premier spectacle musical

“Je suis moi, à peu près.”, ai-je écrit dans ce journal, il y a quatre ans et trois jours.

C’était prétentieux. Et dicté par l’euphorie du moment. J’avais la sensation que j’étais arrivé au sommet de ce que pouvais m’offrir la profession. Avoir accompagné des élèves, une année durant, tant dans le domaine scolaire qu’artistique. Et me retrouver à les faire chanter, bien chanter, dans une vraie salle de spectacle.

Depuis, mille choses sont arrivées. La plupart moins brillantes – pas toutes – mais beaucoup aussi puissantes. Il manque au Monsieur Samovar de cette photo tant de cicatrices, mais aussi de joies et de triomphes. A quelques semaines de mon départ d’Ylisse, je rends grâce au hasard, au destin, au grand Cthulhu ou je ne sais quoi d’autre : depuis que j’enseigne, chaque année m’a apporté quelque chose. Tant professionnellement que personnellement. Je me préfère aujourd’hui qu’en ce 18 mai 2017, où je débordais de bonheur.

Et ce soir, où il fait trop chaud où, à chaque heure ou presque, un élève de troisième Glee m’envoie un message concernant le boulot ou pas forcément (blame the confinement), je fais le vœu que cela continue.

Mercredi 20 mai

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Fin de cours virtuel. Alors que je m’apprête à dire au revoir aux élèves, Mira prend la parole :

“Monsieur, du coup, vous allez revenir au collège le 2 juin.
– Tout à fait. Au fait, combien reviendront parmi vous ? C’est juste pour avoir une idée, levez la main.”

Lorsqu’un élève demande la parole, dans la classe virtuelle, la petite silhouette qui le représente devient rose, et un signal sonore retentit. (les plus sadiques adorent l’actionner plusieurs fois de suite, faisant ainsi joliment monter ma tension).

“Personne ?”

Il s’agit de la troisième classe à me faire le coup.

“C’est étrange, certains d’entre vous ont répondu oui, d’après ce qu’on m’a dit, au sondage que vous a envoyé la Principale.
– Ben oui, monsieur, on voulait pas se faire gronder. Ma mère elle a dit de mettre oui, mais elle veut pas que je rentre.
– Je vois… C’est le cas pour tout le monde ?”

*oui*
*oui*
*pareil*

Une dizaine de réponses similaires sur le chat.

“Franchement monsieur, ça sert à rien de venir. On sort quand nos parents y sont pas là et on se voit hein. On va pas aller en cours pour être en rang dans les couloirs et mettre des masques.
– Et reprendre les cours ? Vous ne le voulez pas ?
– Honnêtement, monsieur, ceux qui veulent travailler, ils sont déjà là. On est mieux à la maison avec les profs qui nous expliquent que à stresser, là, avec le gel et les bails du coronavirus.
– Je vois.”

Je ne sais que répondre. Quelle est la réponse du prof responsable à ce moment ? Tenter de les convaincre de retourner en cours ? Appeler à leur responsabilité, alors que ceux qui se trouvent devant moi sont ceux qui, depuis le début du confinement, se démènent pour assister à ces classes virtuelles et rendent le travail ?

“C’est bizarre, fait Lune, de sa voix toujours un peu pensive. En fait, en ce moment, chacun décide comme il veut. Il y a pas trop moyen de nous forcer.
– Vous avez raison. Et ça vous plaît, comme situation, Lune ?
– Je sais pas. C’est juste pas normal, monsieur, vous trouvez pas ?
– Il va te dire que “normal” c’est trop vague, comme mot.
– Ah oui. C’est juste une situation qui peut pas durer trop longtemps.”

Mardi 19 mai

Nouvelle séance de cours particulier avec Lelio, à 8h20 du matin. Lelio, le seul élève d’Ylisse, probablement, à être debout à cette heure en ce moment. Je lui diffuse des images de mon écran pour lui montrer comment écrire un mail, joindre un fichier. On fait quelques exercices de grammaire, il lit un texte à voix haute.

Il ne viendra pas à ses cours virtuels de la journée, ne rendra pas le travail attendu.

Nouvelle classe virtuelle avec les troisièmes Etourvol. Nous continuons à suivre les pérégrinations d’Elisabeth Rousset, alias Boule de Suif. Erin s’envole, portée par son indignation contre les mille petites lâchetés qu’elle débusque dans le texte de Maupassant. “Il était en colère monsieur ! Tellement en colère.”

C’était sa visite du mois. Malgré les appels et les discours de fin de cours, elle ne cherche pas à améliorer les résultats de cette année qu’elle redouble.

Compte-rendu pertinent, précis et enthousiaste d’Aliosha, pour le métier de responsable en sécurité informatique, qu’il a vu présenté hier par M. M. qui a expliqué que la formation en alternance était une voix rêvée pour entrer dans ce domaine. “Non monsieur, je ferai pas de l’alternance, j’irai en général. Ma sœur y est entrée avec 6 de moyenne, alors je ferai ça.”

Le métronome, imperturbable, de la plupart des adolescent, qui oscille entre des moments où ils nous apportent tout ce que l’on peut espérer, avant de nous fracasser les incisives sur la muraille de leur indifférence ou de leur colère.
L’avantage de cette période, si compliquée, est que j’ai appris à accueillir, à bras ouverts, les moments de grâce. Et avec la distance, les impacts contre le mur sont bien moins douloureux.

Lundi 18 mai

“L’année scolaire est un marathon”, m’a-t-on dit lors de ma première année d’enseignement. Et la seconde. Et la troisième… Et toutes les autres.

Il y a eu, lors du seul vrai marathon que j’ai fait, ce moment affreux où, pour parcourir les deux derniers kilomètres, il fallait effectuer une boucle qui faisait tourner le dos à la ligne d’arrivée que l’on devinait au loin. Des coureurs euphoriques et écumant en revenaient, brandissant leur médaille. Et j’ai eu le sentiment que cet effort n’avait pas le moindre sens. Que ces deux derniers kilomètres étaient la manifestation la plus concrète du monde de l’absurdité de toute action.
Je ne les ai effectués que parce que les coureurs autour de moi avaient l’air d’en chier tout autant, et qu’ils avaient peut-être besoin de voir un peu de positif. Alors je me suis mis à sourire – ce qui vu mon état, devait me donner la tronche de Chucky – et j’ai mangé ces deux kilomètres avec des gloussements hystériques.

Je sens que je m’approche de cet état mental. Créer une nouvelle façon d’enseigner lors de notre retour au bahut (le 2 juin, j’enseigne dans un département écarlate) est essentielle. Pourtant, lors de cette réunion du lundi matin, je fais carrément la gueule : il va encore falloir trouver ? Pour quatre semaines de cours morcelées, pour un bahut dont je me casse dans une poignée de jours ? Après avoir passé une année à tenter d’atteindre les mômes, d’avoir tout réinventé au mois de mars ? Repenser pour la troisième fois consécutive sa manière d’enseigner ?

Bien sûr. Bien sûr qu’il va falloir. Que c’est le jeu.

Mais dans ces deux derniers kilomètres, je me sens salement grimacer.