Mercredi 7 février

Lucrecia est une chouette môme. Ce qui n’était pas le cas l’année précédente, ni celle d’avant. Elle a donc le profil typique des élèves d’Ylisse. Pas méchante, sa hargne s’étant apaisée lors du premier trimestre de troisième (toute vanité bue, je dois dire que je suis fort pour ça : réconcilier les mômes avec leur scolarité), mais des lacunes à n’en plus finir. Elle fait ce qu’elle peut pour les combler, et, très doucement, certaines habitudes se mettent en place.

Sauf qu’aujourd’hui, Lucrecia me regarde avec des éclairs dans les yeux. Ne sort pas son cahier. Dort sur sa table ou éclate d’un rire gras quand elle discute avec sa copine. Au bout de quelques minutes, je m’approche d’elle et lui demande quelle erynie a bien pu la mordre (elle a adoré Antigone) :

“Vous, je vous parle plus, vous m’avez mis un rouge !”

Soupirs indignés de la classe.

“Oui, c’est vrai, moi aussi, monsieur, vous m’avez un rouge !
– Aaaattendez. Avant que j’ai plein d’idées pour des blagues nulles, de quoi parlez-vous ?
– Ben un rouge ! Dans les compétences, là !
– Aaaah. D’accord. Le brevet blanc. Je situe. Et alors ?
– Ben j’irai pas au lycée !
– Je… Pardon ?
– Avec un rouge on va pas au lycée !
– Ça n’a rien à voir. Vous avez eu 0,25 à votre dictée. Forcément, la compétence orthographique n’est pas acquise. Mais vous l’avez déjà validée plusieurs fois et je vais la réévaluer avant la fin de l’année !
– Comment ça ?… Puis j’en ai marre, je comprends rien, d’où le brevet il est sur 100 là en français ? L’année dernière il était sur 40, et puis il y avait je sais plus combien de points en tout, je comprends plus rien !”

Hochements de tête à droite et à gauche. “C’est vrai, on sait plus ce qu’on doir faire, nous, monsieur.”

Je tente de faire retomber la pression. De leur expliquer que tant qu’ils travaillent au mieux, que les appréciations sont bonnes, tout se passera bien. Tout en pensant aux réformes. Aux polémiques, aux débats, aux réseaux sociaux. Et aux gamins qui, tous les deux ans en ce moment, se prennent dans la tronche des conflits d’idées. En plein dans leur avenir.

Laisser un commentaire