Samedi 29 décembre

Depuis le début des vacances, Rina m’envoie régulièrement des commentaires de texte, des fiches de lecture ou de révision. Rina, c’est cette élève prodigieuse, qui aimerait tenter une prépa l’année prochaine.

J’ai commencé par des commentaires encourageants. A vrai dire, je pense que son boulot lui vaudrait les éloges de profs de lycée. Mais elle m’a repris de volée. Ce qu’elle veut, ce sont des conseils précis. Comment améliorer son boulot. Un peu honteux de m’être gentiment fait réprimander par une gamine de quatorze ans, je me suis exécuté.

“Vous ne me faites plus lire vos écrits personnels.” ai-je écrit à la fin du dernier message dans lequel je lui expliquais comment fonctionnent les trois parties du syllogisme.

“Je n’ai pas trop le temps d’écrire en ce moment. Je préfère me concentrer sur mes études.”

J’hésite, à lui dire de cultiver cette partie là d’elle également. A ne pas se brûler dans cette envie dévorante de réussir.

Rina, quatorze ans, et une ambition immense. Ses interrogations ne sont pas moins précieuses, importantes et urgentes que ses camarades qui pédalent dans la semoule, scolairement parlant. Mais eux, je les connais. Je pratique leurs déboires depuis le début de ma carrière.

Personne ne m’a jamais expliqué comment on prend soin de quelqu’un qui vise les étoiles.

Vendredi 28 décembre

Les jours de vide entre Noël et le jour de l’An continuent à se dérouler. C’est à peu près le seul moment de l’année où je parviens à bosser régulièrement sur mes cours et corrections de copies, mon rythme de travail ressemblant, habituellement, au rythme cardiaque d’un émotif de bon goût qui zapperait entre une représentation de la Flûte Enchantée, le dernier Vendredi 13, une émission sur Yourcenar et Cyril Hanouna. Autrement dit c’est n’importe quoi.

Ce n’est pas faute d’essayer de m’organiser. Toute modestie bue, j’affirme haut et fort que je suis nettement plus organisé aujourd’hui qu’en début de carrière. Et que, dans un monde idéal, mes moments de travail hors cours (et oui, je suis terriblement gêné d’alimenter cette légende urbaine comme quoi les profs bossent chez eux, alors que tout le monde sait qu’ils dépensent leurs salaires princiers en daïkiri banane et en auteurs de poésie obscure. Et cette parenthèse est trop longue), dans un monde idéal, donc, mon travail hors cours se déroulerait avec régularité : je sais anticiper les périodes plus intenses, telles que les semaines de conseils de classe ou d’évaluations intensives, ainsi que les moments de calme.

Mais il y a tout le reste.

Une classe qui explose totalement. Un élève qui a un besoin urgent d’aide, un projet apparemment simple qui prend une ampleur imprévu. Des réunions qui s’éternisent, des situations de crise.

C’est sans doute là ce qui m’épuise le plus dans ce boulot : il ne s’agit pas d’un marathon, mais d’une série de sprints, parfois extrêmement rapprochés. Et à gérer l’urgence, en permanence, il devient difficile d’assurer le quotidien.

Et même après tout ce temps, je n’ai pas trouvé la recette.

Jeudi 27 décembre

Dernier jour de vacances familiales. J’ai un taux de gras, de sel et de sucre dans le sang qui rendrait un vampire diabétique, et je me suis fait cocooner comme ça n’était pas permis. Par ma mère notamment.

Ma mère, dont c’est la dernière année dans l’Éducation Nationale. Trente-six ans et des brouettes de bons et loyaux services. Et, à la fin de son parcours, une immense fatigue, qui recouvre tout le reste de tout ce qu’elle a pu accomplir. Peut-être d’ici quelques années, le bon refera surface. Mais pour le moment, Mme Samovar mère, elle compte les mois. Les semaines. Lorsque je repense à elle, ce qui me frappe avant tout, c’est le sens qu’elle a mis dans sa profession. Des classes de primaire dans lesquelles elle a commencé à ses sections de SEGPA. Des grandes affiches recouvertes de lettres rondes à ses projets artistiques multimédia.

Je me demande souvent, en particulier depuis que j’ai reçu mon premier décompte de retraite (brrrr !) à quoi je ressemblerai, la dernière année avant ma retraite, si tant est que le concept existe encore d’ici là (et même dans mes moments d’optimisme les plus délirants, je dois avouer que j’ai du mal à l’envisager.)

Tant d’années, encore à se créer un chemin, dans ce que l’on appelle pompeusement “vie professionnelle”. A espérer, moi aussi, du sens.

Mercredi 26 décembre

Histoire de me convaincre que les vacances de Noël ne me serviront pas qu’à quadrupler mon IMC, j’ai apporté quelques copies de brevet blanc.

Parmi celles-ci je m’aperçois que le tirage au sort m’a fait hériter de celle de Tir. Tir qui, en ce moment ne va pas bien, comme je l’avais écrit il y a quelques semaines. Son comportement de plus en plus limite a continué à se dégrader. Et pendant le brevet blanc, Monsieur Vivi l’a vu dormir sur sa table,et tchiper un surveillant.

Bref ça se passe mal.

Mais, comme ça n’est jamais simple, je me retrouve à corriger une copie, sinon excellente, du moins tout à fait convenable. Tir a totalement acquis ce sur quoi nous avons bossé : les questions de connaissances sont presque toutes réussies.

Le message est clair : laissez-moi tranquille.

En tant que professeur de français, je vais avoir du mal à lui reprocher quoi que ce soit. “On ne peut pas aider un élève malgré lui”, m’avait un jour dit ma tutrice de stage, il y a onze ans (elle vend des maisons en bois, aujourd’hui, comme quoi, l’enseignement, ça mène à tout).

Et pourtant, avec sa copie à la main, je refuse le message de Tir. Être adulte, parfois, c’est se croire plus intelligent que les mômes.

Pourvu que j’aie raison.

Mardi 25 décembre

… Et en cette journée-ci, joyeux Noël, joyeuse journée, joyeux ce que vous voulez à chacun d’entre vous.

Merci de suivre les histoires incongrues de l’Education Nationale, jour après jour. C’est tarte, mais c’est un sacré cadeau. De ceux qui rendent les fins de journées pénibles bien plus légères, quand on bosse.

Belles aventures à vous.

Lundi 24 décembre

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A tous les profs, qui vivent des aventures absolument incroyables.

A tous les AED, qui assurent le boulot de surveillant-psychologue-vigile-confesseur.

Aux CPE qui tiennent les murs de nombreux établissements scolaires.

Aux chefs de bahuts, qui passent leur vie entre le marteau et l’enclume.

Aux infirmières scolaires et aux assistantes sociales, qui sont, tel Obi-Wan Kenobi, bien souvent notre dernier espoir.

Aux agents d’entretien qui assurent tous les jours qu’on bosse dans des conditions qui ne se rapprochent pas d’une fin de concert de trash metal.

Aux élèves, évidemment, ceux qu’on adore, ceux qui font monter notre tension version Tourmalet, les faciles, les complexes, les timides et les hyperactifs. Tous.

A leurs parents.

Belles fêtes !

Samedi 22 décembre

Le couvercle sur la marmite.

Depuis quelques jours, il court il court, le mot-dièse #JeSuisEnseignante 

Sa genèse est simple : suite à un billet d’humeur critiquant le président actuel, une enseignante est convoquée au rectorat, où on lui rappellera son obligation de respecter devoir de réserve.

Ce qui est plutôt rigolo parce que, dans son billet, elle ne contrevient absolument pas au devoir de réserve tel qu’il est énoncé pour les enseignants.

Le devoir de réserve… il plane régulièrement dans l’actualité, et ce n’est pas la première fois qu’un prof ou un personnel de l’éducation se fait taper sur les doigts pour avoir eu la plume acerbe.
La chansonnette est connue. Elle s’est appelée #PasDeVague, dégraisser le mammouth ou “ils vont pas nous emmerder avec leur 2 jours de cours par semaine”. 

La vérité, c’est que ça gêne, un prof – ou CPE, ou AED, ou infirmière, et j’en passe tellement – qui l’ouvre. À tel point qu’on dépêchera un chef d’établissement, un inspecteur ou un DRH qui sera chargé de réclamer le silence.

Mais enfin quoi ? Où est le souci ? Après onze ans passé dans le monde merveilleux de l’Éducation Nationale, je commence à le cerner. À vrai dire, je l’ai vraiment cerné le jour où, il y a quelques années, le recteur en personne est venu visiter le collège dans lequel je bosse. Il était reçu dans la salle polyvalente. Et je garderai toujours en mémoire cette image d’un cordon séparant l’intégralité du trajet qu’il allait effectuer dans l’établissement et le reste du collège. 

Nous sommes les gardiens de tous les dysfonctionnements.

Jour après jour, nous recevons dans la figure les problèmes auxquels sont confrontés des élèves et, à travers eux, leurs familles et l’ensemble de la société. Et très vite, car il s’agit toujours de gérer l’urgence, nous nous habituons à l’insupportable. Aux politiques éducatives qui testent des projets mal foutus sur des générations d’élèves, aux conditions d’enseignement de plus en plus précaires, qui déstabilisent encore un peu plus des mômes qui désespèrent de recevoir un environnement stable.
Il est demandé aux chefs d’établissements de piloter des projets. Surtout, montrer que cette année, on a rédigé un ebook, on a ouvert une section sportive, on a fait un voyage culturel. Qu’est-ce qui pourrait mal se passer, dans un établissement où les élèves chantent pour les anciens combattants ?

Le quotidien.

Et faut-il que ce quotidien fasse honte, et soit insupportable pour que l’on prenne bien garde à la parole des enseignants. Qu’ils n’ouvrent pas la bouche ou les mots trop grands, de peur qu’on laisse s’échapper ce simple diagnostic : l’État Français n’arrive pas à prendre soin de tous ses enfants. 

Cette polémique retombera – vite, car aujourd’hui, les informations défilent à la vitesse de la lumière – mais la souffrance, elle perdure.

Alors parlons. Vite, avant que le couvercle ne nous explose à la gueule.

Vendredi 21 décembre

Bref retour au collège (deux heures), où j’attends que ma personnalité post-stage, sereine et bienveillante se prenne la batte cloutée de la réalité dans la che-tron.

Mais il faut croire que l’esprit de Noël a choisi de faire sa B.A au-dessus de mon humble tête et il me pleut dessus tout un tas de petits moments bien niais.

Ca commence donc par les troisièmes Glee, qui se précipitent sur moi, quelques minutes avant leur brevet blanc. Pahn me tend un cadeau de Noël : une boîte de macarons.
Je ne reçois jamais de cadeaux d’élèves, je ne suis pas ce genre de profs, et encore moins des gourmandises que je sais onéreuses. Et de tous mes élèves, je n’aurais pas cru que ça viendrait de Pahn.
Pahn est un gamin qui a des côtés sympathiques mais terriblement immature. Jusqu’à l’année dernière, c’était sa soeur, d’un an plus jeune, qui lui préparait son sac de cours. Monsieur Vivi a piqué une quinte suffisante pour que le môme comprenne qu’en troisième, mettre trois cahiers et une trousse dans un sac relève du domaine du possible. Pahn joue aux jeux vidéos jusqu’à pas d’heure et est très feignasse.
Mais malgré cela, il a un côté touchant. Depuis quelques mois, le petit prince de la famille tente, laborieusement, de prendre des initiatives. Et vient me raconter, rayonnant de fierté, qu’il se réveille désormais tout seul, qu’il se prépare son petit déjeuner ou révise sans que sa famille ne l’y incite.
Et des fois, aussi, passent sur son visage quelques attitudes de jeune homme. Quand Monsieur Vivi ou moi lui confions des responsabilités. Que nous approuvons, sans le féliciter, certains de ses comportements. Et c’est justement cette attitude qu’il a quand il me tend mon cadeau.

Cadeau que je dégusterai plus tard, j’ai cours avec les quatrièmes Bulbizarre, aux rang desquels Hildegarde. Hildegarde tousse ce matin, et comme tout ce qu’elle fait, elle le fait avec un manque de délicatesse qui ferait se reconvertir un contingent de la légion étrangère dans le balai classique.

“Hildegarde, ça va ?
– Oui bon ça va, je fais pas exprès, vous CROYEZ que je fais exprès alors que là, je TRAVAILLE ! Qui a donné tout le vocabulaire pour les questions là ? Pourquoi on s’en prend toujours à moi ? Vous m’énervez à la fin !
– Heu. Hildegarde ?
– Quoi ?
– Je voulais juste savoir si vous soignez cette toux.
– Vous m’avez pas fait de reproche en fait.
– Non.
– Mais pourquoi je suis tout le temps comme ça monsieur, j’ai un problème en fait. J’ai pas du tout confiance en moi !”

Cette grande fille aux gestes de laboureur en plein travail se frotte les joues.

“Pourquoi je suis comme ça, monsieur ?”

Je lui fais mon sourire 45258 “Pour le moment laissons ça de côté et essayons de ne pas entamer ta psychanalyse en salle 212 s’il te plaît.”

Il y a tant à faire avec cette gamine. Aussi.

On termine par les quatrième Alakhazam qui n’avaient pas encore eu le droit à leur extrait du film des Misérables.

Lorsque l’action arrive sur le procès de Champmathieu, que nous n’avons pas étudié en cours, les mômes retiennent leur souffle. Et une exultation, lorsque Jean Valjean se dénonce, puis fuit la justice de Javert.

“C’est comme ça qu’on est une bonne personne !”

Je quitte un collège un brin moins affolant qu’il y a quelques jours. Et pars me reconstituer.