Vendredi 16 avril

Les mois qui viennent de s’écouler m’ont amené à beaucoup réfléchir à la question de l’incarnation. Oui, je sais, dit comme ça, c’est hyper prétentieux. Mais c’est une phrase qui revient sans arrêt quand on parle de l’école à d’anciens élèves “Ah oui, j’adorais / je détestais l’anglais, la prof était super gentille / horrible !”

Durant une année, ou plus, nous incarnons pour les mômes notre matière, voir plusieurs d’entre elles pour beaucoup d’entre nous, les profs des écoles en tête. (pas de pression)

Est-ce que je serais prof de français si je n’avais pas eu en général de bonnes relations avec mes enseignantes dans ce domaine ? Probablement, mais sans doute le chemin aurait-il été plus tortueux. “Grâce à vous, mon fils aime le français, et ça c’est waw.” m’a écrit une maman d’élève il y a quelques temps. Hormis pour me la péter, cela montre l’importance qu’attachent les étudiants, quel que soit l’âge, à la personne. Aux attitudes. Aux corps. Nous sommes les agents involontaires de nos matières. Bien entendu, quelques-uns, plus détachés, moins dans l’affect se concentreront uniquement sur les savoirs. Mais je ferais preuve de mauvaise foi en disant qu’ils sont la majorité.

Ce qui m’amène à cette année scolaire, et à la précédente. Je me demande ce que nous aurons incarné, derrière les protocoles et les masques. Avec les procédés que nous aurons mis en place, chacun à notre manière. Les souvenirs que les élèves garderont de leur matière, les bouffées d’affect et de rejet qu’ils exprimeront dans quelques années, quels seront-ils ?

Le paysage mental des adultes à venir est sans aucun doute durablement bouleversé par cette étrange période. Et ce soir, je pense égoïstement au lopin que constitue ma profession.

Jeudi 15 avril

Message d’I. I. est l’une des personnes que j’aime le plus au monde, j’en ai largement parlé ici. Elle me raconte comment elle va pour la première fois, montrer “Chantons sous la pluie” à sa fille, comme elle espère qu’elle va l’aimer.

“Chantons sous la pluie”, notre film à elle, à moi, à énormément de gens. Le film d’une classe de 5e, il y a quelques années, également. Une classe d’un niveau extrêmement faible, toujours à la traîne. Je leur avais fait étudier les aventures musicales de Katy et Don par désespoir, et aussi un peu par intuition. Parce que, comme je le dis aujourd’hui à I., il y a une chaleur dans ce film. Une joie dont cette classe, perpétuellement en opposition, toujours en colère, avait besoin.

Je ne dis pas que ça a été un miracle. Ils avaient aimé. On en avait un peu parlé, travaillé dessus et très vite, l’ambiance était redevenue la même. Mais il y avait eu cette parenthèse. Hors programme, hors projet. Ce moment d’évasion, que j’avais passé sous silence à tout le monde ou presque.

Et étrangement, eux aussi.

Pendant quelque heures, nous nous étions évadés.

Mercredi 14 avril

Ironie du sort. Avant-hier, je parlai des difficultés de certains à écrire. Aujourd’hui, Jonas m’a envoyé ce qu’il appelle une rédaction. Trente-quatre pages de ce que je ne pourrai pas appeler autre chose qu’une fanfiction sur Bilbo le Hobbit.

Lorsque j’avais reçu ses parents, il y a quelques semaines, j’avais écouté d’une oreille distraite la remarque de sa maman : “Il détestait écrire, mais là, depuis que vous les avez faire travailler sur Bilbo…”

D’une oreille distraite parce qu’on était là pour parler des soucis de comportements du garçon, et aussi parce que la fameuse rédaction que j’avais réclamée à corps et à cris, je ne l’avais jamais reçue.

Elle est là. Un fichier texte dont les caractères et les marges partent dans tous les sens, aux dialogues à peine séparés du reste par des guillemets, et à l’orthographe pour laquelle le correcteur n’a pu faire grand chose, la dyslexie de Jonas étant plus forte que les stratagèmes de Microsoft.

Le môme a voyagé en Terre du Milieu, c’est évident. Gandalf, Thorin et les autres sont devenus ses potes. Pas ou très peu de références à la suite du livre ou aux films. Jonas a écrit son histoire à lui. Quelque chose qui lui faisait plaisir et qui, malgré des tournures embrouillées, est plutôt cohérent avec l’univers de Tolkien.

Trente-quatre pages sur mon ordinateur. Un gamin visiblement ravi d’avoir pu entrer dans un monde qui ne lui appartient qu’à lui, autant qu’il appartient à tous les lecteurs de JRR.

Et la question finale : “Ça vaut quelle note ?”

Mardi 13 avril

Coup de téléphone de L. Comme moi, elle a quitté Ylisse l’année dernière. Nous discutons un peu de nos expériences. Et arrive la question de la violence. C’est étrange, lui dis-je. Lors des six dernières années qui viennent de s’écouler, nous avons constaté que les gamins s’insultaient, se battaient, pour des raisons souvent incompréhensibles (“Il m’a mal regardé, monsieur !”)

Naïvement sans doute, nous nous sommes dit que quitter le REP+, ou, dans mon cas, la région parisienne nous ferait aussi quitter ces épisodes de violence.

Il n’en n’est rien. Les mômes sont aussi capables de se faire souffrir. Différemment mais tout autant. Et là où exerce L. aussi. Elle me parle harcèlement et fausses preuves. Je lui parle de l’assistant social du collège Nohr, surchargé par des affaires dans lesquelles, souvent, les parents s’impliquent.

Et de me demander si cette violence est un passage obligé. J’ai maintes et maintes fois écrit dans ce journal que le collège est un passage compliqué parce qu’on y apprend une nouvelle étape de la vie en société. Et je frissonne un peu à me dire que, quoi qu’il arrive, quel que soit l’endroit, les élèves en arrivent toujours à se faire du mal, quel que soit l’avatar de leur envie de blesser.

Enfin, je me demande quel rôle, nous adultes, y tenons. Responsables ou protecteurs.

Lundi 12 avril

Pour les vacances, j’ai proposé aux sixièmes Canarticho un marathon d’écriture. Une trentaine d’exercices, piochés dans divers bouquins, leur proposant d’écrire de minuscules textes, dans le format qu’ils souhaitent.

“Je ne veux pas faire de vous des écrivains, je voudrais juste que vous sachiez ce que ça fait.” C’est mon poncif quand certains élèves m’expliquent qu’ils n’y arriveront pas parce qu’ils ne sont pas auteurs.

Avec le temps, j’ai tendance à revenir sur cette phrase, que j’ai très longtemps balancé un peu sans réfléchir. Ce que j’aimerais, en fait, c’est qu’ils s’aperçoivent que l’écriture est à eux, aussi. Certains le savent déjà. Que ce soit pour écrire des histoires immenses ou entretenir une correspondance avec leurs camarades, ils se sont emparés des mots. Mais pas tous. Pour d’autres, il y a toujours ce moment où “on arrête de rigoler”. C’est Lyn qui l’a dit à mi-voix, l’autre jour, après un exercice oral consistant à repérer des attributs dans une phrases, à la suite duquel je voulais leur faire noter ce qu’ils avaient compris.

“Vous auriez voulu continuer l’exercice, Lyn ?” (Je n’en n’aurais de toute façon pas été capable, 50% de mon énergie durant les cours de grammaire consistant à ne pas étouffer des bâillements peu éthiques et responsables.)
– Bah oui. Maintenant il faut… pfff… écrire.“

C’est sans doute très naïf. J’espère que parmi ces mini-jeux d’écritures, quelques-uns qui n’y parviennent pas encore parviendront à y trouver un peu de plaisir. A se remettre à rigoler.

Samedi 10 avril

Un léger parfum de désœuvrement flotte sur ce début de vacances. Il est très probable que l’on envoie une flotte de tueurs d’élites à mes trousses après ce billet, parce que je vais encore me plaindre dans une situation très compliquée pour tout le monde, mais je ne sais trop que faire de ma situation.

Je me retrouve avec une seule classe en responsabilité, et à distance. Avec, simultanément, la crainte de me retrouver affecté, au retour des vacances, dans un établissement que je n’aurai jamais vu, devant des élèves que je ne connaîtrai pas.

Sensation d’avoir, depuis treize ans, couru sans cesse dans ce boulot. Toujours l’urgence. Urgence de préparer de nouveaux cours, de s’adapter à un nouveau public, de tirer ces foutus vingt-quatre heures dans tous les sens pour y faire rentrer tout ce qu’on a à y faire.
Et d’un coup, ce grand déséquilibre, cette grande incertitude. La sensation que ce boulot qui est, finalement, l’une des trois-quatre grandes histoires d’amour de ma vie, n’est pas un pilier aussi stable que ce que je croyais.

Alors, histoire d’arrêter de tergiverser, je m’inscris à une ou deux formations en ligne. Je bouquine théorie. Et je bouquine aussi beaucoup pour moi. Calme-toi, Samovar, profite de l’accalmie. Bien assez tôt, on te demandera de continuer à danser, avec les autres, dans le cyclone.

Vendredi 9 avril

Depuis le début du confinement, Oleg ne m’envoie absolument aucun travail. D’un autre côté, j’ignore dans quelles conditions Oleg peut étudier : sans son AESH, dans une famille visiblement sans cesse convoquée dans diverses instances, avec un ordinateur pour toute une fratrie et des parents en télétravail…

Mais Oleg m’écrit. Beaucoup. Je peine à comprendre. Il me joint des ribambelles de dessins aux formes étranges.

Depuis que nous avons commencé l’étude de Bilbo le Hobbit, il a entamé l’écriture d’une histoire sans fin, à laquelle il retourne dès qu’il décroche en classe. Une histoire compliquée à comprendre, une histoire dont je tente de déchiffrer le sens. La graphie et l’orthographe d’Oleg sont des codes secrets. Mais une histoire qui continue. Même pendant cette période.

Alors que je n’enseigne plus qu’à une seule classe, devant un écran, sur des applications qui fonctionnent aléatoirement, ce récit fracassé se poursuit, encore et toujours.

Jeudi 8 avril

Première classe virtuelle depuis le début du confinement-pas-confinement. Ou à tout le moins, ce pourrait l’être si, une fois de plus, les serveurs des plateformes dédiés aux cours en ligne (qui, je le soupçonne un peu plus chaque jour, sont composés de trois minitel et d’une dynamo à pédales) n’agonisaient pas.

Je me retrouve donc avec une poignée de sixièmes Canarticho tentant vaillamment de suivre leur cours de grammaire. Je m’aperçois également durant l’heure et demie que dure la session qu’une bonne partie des parents est à l’écoute, ce qui, je l’avoue, m’inhibe un brin. Mon humour étant resté bloqué en classe de cinquième, je suis toujours nerveux quand des grands m’écoutent.

Et s’en m’en rendre compte, je retrouve ce qui sont devenus des réflexes. Le fait de se pencher sur son écran, quand on explique. Les mouvements de mains. La voix, posée totalement différemment, les épaules qui se crispent, un peu trop, le jonglage avec plusieurs écrans simultanés. C’est laborieux. Il faut tout réinventer : l’espace, la façon de gérer les interventions, les explications. Au début, je me dis que je ne vais pas y arriver. Et puis les mômes se mettent à participer. Petite icône violette indiquant leur main levée. Ils ne me laissent pas seul. Ils suivent. Et rigolent quand Aylith explique qu’elle a mis du temps à répondre parce qu’elle a failli tomber de son lit.

“Monsieur, je suis désolée, je peux aller aux toilettes ?
– Sérieusement ? Même chez vous ? Même chez vous vous me faites le coup ?”

Ça rigole beaucoup. On reste plus de temps que prévu et on travaille beaucoup. Il n’est bien sûr pas question “d’avancer”. On prend le temps de réexpliquer. De briser la solitude des mômes face aux consignes. Et malgré le gris de l’écran, les grésillements techniques et tous les soucis, on passe un bon moment.

“Bonnes vacances, c’était trop bien de se voir à nouveau !”

Encore une fois, comme on peut, on tente de maintenir ce tissu effiloché qui s’appelle l’école.

Mercredi 7 avril

L’un de mes derniers cours avec les sixièmes Brindibou, les élèves ont affiché au mur les fables qu’ils avaient écrites. Nous avons passé beaucoup de temps sur la rédaction, mais aussi sur la présentation. Je voulais vraiment qu’ils terminent cette activité par un travail soigné. Propre. Par un travail.

“Joli. C’est important que votre feuille soit jolie.”

C’est un mot qui me revient souvent en ce moment. R., ma prof de théâtre, l’utilise souvent. Et pourtant, elle est très loin du côté pervenche délicate. C’est un mot que j’aime beaucoup. Comme tout un tas de mots qui commencent à devenir un tout petit peu surannés, un tout petits peu naïfs. Remplacés par des termes plus volontaires, plus contemporains. “Propre” à la place de “joli” ou “bienveillant” à la place de “gentil”, un autre mot qui revient souvent.

“J’espère que vous serez gentil les uns avec les autres.”

Lyra se retourne. Elle est plus grande que les autres, elle a accroché son poème plus haut.

“Vous nous dites souvent ce mot, monsieur.
– C’est parce qu’il est important.
– Ça fait un peu mot de bébé, non ?”

Je ne leur ferai pas la moral le dernier jour. Mais c’est vrai qu’il y a des mots qu’on abandonne quand on grandit. Pour les retrouver beaucoup, beaucoup plus tard. Parfois un peu trop. Je me contente de sourire.

“Pensez-y, de temps en temps.”

Ils ont tous accroché leur feuille.

“C’est vrai que c’est joli, fait Maël, en souriant.”

Le cours se termine et c’est très doux. Doux. Encore un mot qu’ils oublieront. Et retrouveront, j’espère.