Vendredi 5 juin

image

Parfois les histoires se finissent bien.

Comme celle d’Arès. Dont le nom filigrane ces pages depuis plusieurs années. Arès à la famille explosée, Arès à l’histoire en vrac, Arès aux réactions qui nitroglycérinent.

Arès, aussi, que de adultes ont porté. Sans se décourager, dans et hors de l’école. Ses profs ont cru en lui, ses responsables légaux aussi. Son CPE s’est démené pour que le futur lui soit propice. On l’a fait jouer d’un instrument, juste en espérant que ça lui donne un appui supplémentaire.

L’année prochaine, si tout se passe comme prévu, il sera interne dans l’établissement qu’il souhaite.

On s’est beaucoup moins parlé cette année. Je l’ai un peu regretté. Au début. Et puis je l’ai regardé, avec sa bande de copains. J’ai parcouru son cahier, toujours en vrac, mais au moins il a un cahier. Avec les trois quart des cours griffonnés à l’intérieur. Lors de nos rares conversations, il a réussi à soutenir mes regards, ses sourires étaient moins erratiques.

Et c’est ça qu’il faut. Oui ça fait de moins belles histoires que ces grands moments de complicité en salle 118. Mais le bonheur est dans cette direction là. Celle des potes qu’on gardera jusqu’en juillet, de l’internat. Et des sourires.

Parfois, quand les étoiles sont alignées et que la chance est là, un enfant parvient, pied après pied, à sortir des ronces et des larmes où son existence l’a plongée. Parfois, nous, adultes, trouvons les bons mots, les bons gestes pour l’y aider.
Ce n’est qu’une victoire temporaire. La fin heureuse n’est jamais sûre.

Mais aujourd’hui, Arès, le dieu de la guerre, n’a plus besoin de ses armes. Et quand il me parle de ses horizons à venir en souriant plus doux, plus doux, je ne peux que lui souhaiter la plus belle des odyssées.

Jeudi 4 juin

Les conseils de classe du confinement ont commencé.

Et avec eux, la grande question : comment évaluer les élèves, en cette fin d’année ? Les troisième de l’année 2020 obtiendront leur brevet, comme les autres. Hors de question de leur refuser ce rite de passage. Dans les faits, je n’y suis pas opposé. Je sais à quel point cette étape est importante pour eux. Obtenir un titre qui marque la fin de quatre années marquantes – en bien comme en mal – ce n’est pas rien.

Un système prenant en compte les notes des deux premiers trimestres uniquement a donc été bidouillé par notre Ministère. Et nous nous retrouvons à compulser ces colonnes de chiffres, compilées par notre héroïque CPE. Marge de manœuvre minime : on nous autorise à rajouter un point pour récompenser l’assiduité d’un élève. Chacun joue son rôle.

Et il vrai que cette solution a l’avantage de préserver les apparences : les mômes ont construit leur brevet, ils l’obtiennent grâce à leur travail, converti en notes. Mais cette année encore plus que les autres, qu’avons-nous réellement évalué ? Il est une antienne de dire que la traduction en chiffres et en mots du travail des élèves est extrêmement artificielle. Mais que c’est une sorte de mal nécessaire, qui les prépare aux multiples examens, concours et évaluations qui se multiplieront, lors de leur passage dans les études supérieures et dans le “monde du travail”.

On n’a eu de cesse d’invoquer un “monde d’après”, durant le confinement. Aujourd’hui, tandis que les compétences sont validées par couleurs et les notes s’inscrivent, toujours victorieuses, force est de reconnaître que le “monde de maintenant” n’a rien perdu de sa puissance.

Mercredi 3 juin

Je n’aurais jamais autant été en lien avec les parents d’élèves que durant cette période. Ce qui est le cas de 99% des enseignants dans le monde je pense. Mon historique d’appel est bourré à craquer des numéros du papa, de la maman, de la grande sœur, de la tante qu’il faut appeler quand la maman n’est pas là, du voisin qui peut dire à la famille que le professeur a appelé parce qu’il y a des problèmes de téléphone à la maison, et j’en passe. Si ça ne risquait pas d’occuper les deux tiers de mon luxueux loft parisien, j’achèterais bien un paperboard pour dessiner les schémas familiaux de mes diverses classes.

“C’est fou comme on se comprend mieux, Monsieur Samovar, je trouve, m’a dit hier la maman de Saul, dont le fils ne reviendra pas au collège avant septembre. Il a fallu qu’il se passe quelque chose comme ça pour qu’on arrive à communiquer à ce point.”

C’est un commentaire que j’ai reçu, avec plaisir, de nombreuses fois depuis le début du confinement. Et qui, d’un autre côté, m’inquiète quelque peu. Cette proximité établie avec les parents, s’est faite au prix d’une absence totale de distance mise entre ma vie professionnelle et personnelle (le fait que je quitte Ylisse dans quelques semaines m’a largement décomplexé sur le sujet), et dans un climat dont était retiré nombre d’éléments essentiels de nos existences mutuelles : pas d’horaires précis – ce qui permettait de pouvoir répondre quelle quelle que soit l’heure, pas d’interactions directe avec les élèves ce qui, quelque part, apaisait pas mal les rapports avec les familles (ne pas commencer une conversation par “Alors, si Rowan pouvait éviter de mettre feu aux cheveux de ses copains, ce serait chouquette tout plein.” permet tout de suite de détendre l’atmosphère).

Depuis plusieurs années, les tentatives d’inclure davantage les parents dans lla vie du collège se sont multipliées, à Ylisse. Portée notamment par des collègues hyper investis, organisant des visites en cours de parents, et des réunions permettant par la suite d’échanger. Toutefois, les changements sont extrêmement lent. Parce que l’organisation est complexe, laborieuse et en permanence empêchée par énormément de facteurs extérieurs, que la pandémie a levé, pour beaucoup d’entre eux.

La situation regagnant petit à petit un semblant de normalité, c’est également une question que j’aimerais pouvoir continuer à me poser. Comment apaiser et approfondir les relations parents-profs ? Doivent-elles forcément passer par un renoncement d’une partie de notre vie privée où pouvons-nous passer par d’autres moyens, pour apparaître, les uns aux autres, comme des êtres humains dignes de confiance ?

Mardi 2 juin

image

Cinquante-cinq minutes. Je ne sais pas, à l’issu d’aujourd’hui, lesquelles sont les plus longues. Celles où la classe met un dawa pas possible dans la classe, ou celles durant laquelle il ne se passe rien.

Littéralement rien.

Je m’escrime et écume devant mon écran. Les petites silhouettes sur le côté droit de la fenêtre restent impassibles. “Personne n’a une idée sur cette question ? Petra ? Ashe ? Un problème de micro, peut-être ?”

Les seules réponses s’affichent sur le chat.

*non*

*jsp*

Pourtant le cours n’est pas différent des vingt autres qui l’ont précédé. Mais aujourd’hui, juste, il n’y a rien à faire, ça ne fonctionne pas. J’essaye de me rassurer en me disant que c’est comme ça lors des cours devant les élèves aussi. Que parfois rien ne passe, que si c’était comme si on n’était pas là.

Mais tout seul devant son écran, à faire inlassablement défiler les diapositives de sa présentation, il y a quelque chose d’inquiétant. Est-ce que c’est la fatigue, est-ce que le lien est rompu ? Est-ce que ma voix ne porte plus ?

Vertige devant les lignes de codes.

Lundi 1er juin

Les conseils de classe de troisième commencent cette semaine. Les bulletins, sur Pronote, restent vierges. Ni appréciation, ni notes. Sur insistance de la direction, nous avons timidement évalué des compétences lorsque des travaux ont été rendus.

Et, même si j’aurai la réponse dans trois jours, je me demande comment nous ferons pour conjurer l’arbitraire. La Némésis des enseignants : comment faire pour porter un regard objectif et honnête sur des élèves qui, petit à petit, sont devenus des voix, des mots derrière un écran ou à l’autre bout d’une communication téléphonique ? Pouvons-nous encore les évaluer et donner nos avis sur l’orientation des troisièmes, le passage des quatrièmes, à partir des quelques fragments que nous avons ramassés d’eux, ce trimestre ?

En fin de compte nous jugerons sur des impressions. Mais faisons-nous autre chose d’habitude ? Les travaux rendus, les notes, les entretiens avec les élèves, nos interactions nous apprennent à les connaître ; à quel point ? 

Que savons-nous de nos élèves ?

La question est tellement vague qu’elle m’en donne le vertige, et ouvre des perspectives immenses pour les années suivantes de ma carrière. Car il me semble, pour le moment, que la tâche frise l’impossible : saisir chaque môme dans sa complexité, dans son aisance et ses difficultés, à l’aide d’outils dont j’ignore à quel point ils sont efficaces.

Onze ans de professorat, et cette impression d’être toujours débutant…

Samedi 30 mai

Quinze heures.

C’est le nombre d’heures que je passerai encore au collège Ylisse à enseigner à je ne sais combien d’élèves. Sept, huit par classe, et puis ce sera la fin du règne d’Ylisse, la fin d’une aventure de six ans.

Hormis la consommation de ma déroute capillaire, je me demande en quoi le Monsieur Samovar de 2020 a changé, par rapport à celui de 2013, lorsqu’il est entré accompagné de ses premiers élèves en salle 210, et où les premiers qu’il a entendus ont été “Holala, ça va être vous notre prof, mais noooooon !” (Absolument aucun rapport avec cette épisode ou nos interactions, mais six mois plus tard, l’élève qui avait dit ça était renvoyé par conseil de discipline.)

Je pense que les outils dont j’avais besoin pour enseigner m’ont été donnés dans mon bahut précédent, Crimea, par des collègues d’une patience et d’une gentillesse devant mes bourdes qui me donne envie de pleurer de la chantilly. Mais à Ylisse, j’ai eu l’occasion de les affuter. De mettre à l’épreuve des convictions que j’avais quant au métier, et d’en voir certaines éclater. Le public dit “sensible” de REP+ m’a appris à danser : s’adapter en permanence, d’une heure à l’autre, au gré des classes et de leurs humeurs.
Observer les collègues, et leur façon à eux de gérer des heures tempêtes, d’affirmer leurs valeurs et leurs convictions.

Je pars d’Ylisse rassuré : je sais désormais clairement ce que je veux transmettre en tant qu’enseignant, et connais infiniment mieux mes forces et mes faiblesses. Faiblesses que les élèves, dès la première année, prennent à malin plaisir à détecter, façon Terminator, et dont ils jouent tant qu’ils peuvent. Dans mon cas, c’était ma détestation de l’opposition et mon incapacité à différer un conflit pour le régler plus tard (règle numéro 3 ou 4 de survie du prof, je précise).

Peut-être, sans doute, que mon arrivée dans un bahut dont je ne sais encore rien – je ne vous cache pas que le stress commence doucement à monter – remettra tout en jeu.

Mais je sais que je quitterai Ylisse, d’ici un peu plus d’un mois, en ayant trouvé mon centre de gravité. Et c’est gigantesque.

Vendredi 29 mai

“Monsieur, on fait quoi aujourd’hui ?”

J’ai la tête qui fume. En cause, un mail reçu hier dans la soirée, demandant aux profs d’organiser la rentrée des élèves qui a lieu… dans quatre jours. Contacter nos collègues à distance, s’inscrire dans des tableaux, croiser les heures, recevoir un contre-ordre, tout recommencer, recevoir un contre-contre-ordre, tout rerecommencer…

J’ai préparé un cours d’analyse de texte un peu costaud – l’intégralité des 3e Glee venant à chaque fois à leurs cours de français, c’est jouable – et je ne me sens pas le leur infliger. Ni moi-même de m’infliger ça.

“On parle. J’ai besoin de savoir ce que vous avez compris de la fin d’“Inconnu à cette adresse.”“

Je démarre l’activité qu’on me présente comme l’Antéchrist depuis l’IUFM : le cours dialogué (”qui est un cours magistral déguisé !” nous prévenait la formatrice, limite en agitant un crucifix). Nous nous asseyons et, tour à tour, ils prennent la parole. Un grand corps de mots dégingandés : la vengeance de Max, la lâcheté de Martin, les vêtements de Griselle (”elle se mettait toute nue ? J’ai compris ça, moi…”), le nazisme… Rien n’est plus structuré. Après avoir passé deux mois à leur fournir un cadre précis, je les laisse explorer le texte sans la moindre contrainte. Tout en constatant qu’ils se se sont appropriés des outils dont ils s’entraînent à l’emploi depuis des mois. Argument, contre-exemple, gestion de la parole, implicite…

“Comment on va loin, avec nos interprétations !” rigole Aylee après près de trente minutes à débattre.

“C’est vrai ; ça fait du bien.”

La phrase m’a échappé, entre les fumerolles de la journée et le début du week-end.

“C’est ce que vous faites dans les études de français, non ? relève Benvolio. Aller le plus loin possible dans les textes ?
– En partie, oui.
– Et ça vous manque pas ?
– Maintenant, je peux le transmettre. Comme vous voyez.
– Et ça, ça vous plaît.
– Voilà ; ça me plaît.”

Jeudi 28 mai

Nouvel après-midi passé à appeler l’intégralité des élèves de quatrième Avaltout. Pour leur poser, sur les demandes de la direction, cette question : reviendrez-vous au collège lors de sa réouverture (réouverture toute relative pour nous, citoyens de la zone orange…) ?

Encore une fois, passer du temps à se présenter, le plus clairement possible ; tenter de mettre dans sa voix les graves rassurants ; ne pas bafouiller quand les parents te demandent “mais vous feriez quoi, vous, à ma place ?” Appeler le grand frère, que tu as eu en classe, pour qu’il prévienne ses parents que le numéro inconnu qu’ils voient s’afficher est digne de confiance.

Et apprendre quelques instants après avoir terminé que, finalement, ce retour sera peut-être hypothétique. Nous vivons désormais dans ce monde, un monde dans lequel nous apprenons tous ensemble comment se déroule notre métier, réunis devant le grand feuilleton national.

Je sens depuis quelques jours une vague de lassitude m’envahir. Et je n’ai pas envie d’y succomber, je sais que si je me laisse porter, que je baisse le rythme que j’ai imprimé à ces classes à distance, les deux tiers qui s’accrochent en corps se laisseront eux aussi sombrer.

Chaque jour, donner du sens devient un peu plus compliqué. Mais bon, on tient. C’est le métier.

Mercredi 27 mai

Je ne sais pas si certains d’entre vous ici jouent à World of Warcraft, mais j’ai de plus en plus l’impression que notre Ministre de l’Éducation Nationale est l’anti-Illidan. Pour ceux à qui la référence ne diraient rien, Illidan est un personnage dont la phrase la plus connue a longtemps été “Vous n’êtes pas prêts.”

Blanquer est donc l’antithèse d’Illidan. Il n’est pas un grand elfe à la musculature de culturiste, il n’a pas plusieurs milliers d’années, ni de longue chevelure soyeuse et, surtout, son antienne à lui est “tout est prêt”.

Cthulhu sait que j’ai de nombreux griefs à l’endroit de la politique de cet homme. Mais je crois qu’ils palissent face aux envies de mordre qui me prennent à chaque fois que j’entends dans sa bouche ces trois mots. “Tout est prêt” : la réforme du lycée, Parcoursup, l’enseignement pendant le confinement, l’enseignement après le confinement.

“Tout est prêt.” : si tout est prêt, comment expliquer les dysfonctionnements qui se produisent par la suite ? Simple : les exécutants ne sont pas à la hauteur. “Tout est prêt.” : la phrase que l’on peut prononcer en levant les deux mains devant soi. Moi, j’ai fait mon travail, après, si ça ne fonctionne pas, je n’en suis pas responsable.
“Tout est prêt.” : notre supérieur hiérarchique le plus haut s’engage devant des enfants, des parents. Mais est-ce à lui d’acter cette promesse ? De rassurer des lycéens en panique quant à leur orientation, de régler les multiples problèmes humains et techniques faisant obstacle entre profs et élèves, de désinfecter des centaines de poignées de portes ?
Il ne s’agit pas de son travail, certes non. Mais son travail n’aurait-il pas pu consister d’abord à informer ses subordonnés, même les moins directs, de ses intentions ? De proposer, de se confronter à des oppositions, de chercher des consensus, de négocier, s’énerver, de salir sa chemise blanche ?

“Tout est prêt.” : “Mettez en place ce que j’ai décidé.”

Et comme à chaque fois, personnels de l’éducation, CPE, agents, profs, AED, direction, assistants sociaux se démèneront. Pour que la parole de Jean-Michel Blanquer devient performative. Parce que la situation est compliquée. Parce que nous tenons à nos élèves. Parce que nos protestations sont de moins en moins audibles, parce que 800 000 personnes, fatalement, ont du mal à exprimer leurs réserves d’une seule voix. Alors on tente de redresser la barre, d’éviter les écueils, en criant que ça n’est pas normal. Et quand on sera parvenu, bon gré mal gré, à naviguer entre les écueils, une nouvelle interview à la télévision : “Je vous avais bien dit que tout était prêt.”

On me dira que ce qu’on nous a demandé fait partie de notre profession. Et c’est la vérité. Mais ces efforts seraient bien plus facilement consentis si, pour une fois, ils n’étaient pas instrumentalisés.

Non, cette dernière partie de l’année scolaire n’était absolument préparée. Oui, nous avons beaucoup improvisé, avec plus ou moins de bonheur. Et je préférerais, quitte à avoir une image d’Épinal affichée dans les médias, que ce soit celle-ci : les travailleurs de l’éducation, cette grosse machine que nous avons maladroitement bricolée. Avec nos rustines, nos qualités et nos défauts. Plutôt que cette photo d’un brave ministre disciplinant son équipage agité pour le conduire en bon ordre vers des lendemains qui chantent.

Nous ne sommes pas prêts, nous ne le sommes que rarement, c’est obligé lorsque l’on travaille avec des êtres humains, de jeunes êtres humains en particulier.

Le reconnaître soignerait nos métiers de tant de maux.