Samedi 28 mars

Plus encore qu’à l’accoutumée, le fait de donner cours aux élèves de façon indirecte, et durant cette Apocalypse molle, montre à quel point les mômes sont bombardés de fake news, quasi en permanence. En une semaine, mes collègues et moi avons débunké :

– Le fait que les vacances scolaires allaient être supprimées toute l’année prochaine (je vous raconte pas l’affolement général).
– Le fait “qu’ils avaient sorti un nouveau virus plus dangereux.” (sic)
– La certitude qu’une brigade de “cracheurs” errait dans la rue pour postillonner sur les passants et donc les contaminer.
– Le grand classique : en fait y a pas de virus, tout ça n’est qu’une conspiration des chinois.

Et j’en passe…

Dissoudre une fausse nouvelle n’est jamais simple. Non seulement parce qu’on n’est, actuellement, qu’une voix derrière un écran, mais aussi parce qu’elles sont souvent, pour les élèves, infiniment plus intéressantes que la réalité : nous sommes face à un bête organisme biologique, nous devons attendre et laisser les experts bosser, les adultes n’en savent pas beaucoup plus que vous.
Les techniques habituelles fonctionnent finalement assez bien, entre les pousser à s’interroger sur la source de l’info ou pousser la logique du scénario dans ses retranchements (énorme hommage au passage aux profs documentalistes, d’EMC et aux CPE qui sont en première ligne pour cultiver l’esprit critique chez les collégiens), mais il y a toujours cette résistance qui subsiste.

Parce que :

“En fait, à chaque fois vous nous dites c’est faux, mais en fait, vous nous dites que les choses, elles sont ennuyantes en fait.
– Ennuyeuses. Mais oui. Souvent, la réalité est beaucoup plus banale qu’on le croit.
– Déjà qu’on s’ennuie, en ce moment…”

Vendredi 27 mars

Deux semaines.

Déjà deux semaines que cette histoire de confinement dure. Et la routine s’est installée.

Après quelques jours passés à redéfinir leurs contours, les élèves ont réussi à redevenir eux-même. Désormais, je demande fréquemment aux quatrièmes Avaltout de ne pas tous ouvrir leurs micros en même temps, j’essaye désespérément de provoquer des réactions chez les troisièmes Etourvol dont le mutisme est particulièrement frappant derrière un écran, et les troisièmes Glee continuent à venir joyeusement en classe virtuelle, et ont monté leur propre communauté virtuelle, dans laquelle ils échangent joyeusement des informations sur le dernier devoir de physique, des images de One Piece et se chambrent gentiment.

En les regardant tous rasseoir leur identité, je repense à cette série d’article du Point (brrrr !) dans lequel des parents s’étonnent de voir leur rejeton devenir autre (souvent pire, histoire de faire trembler le vulgus pecum, et rire les enseignants) durant les sessions de travail à la maison : à quel point cette dichotomie, l’enfant de la famille et l’élève dans la classe, est-elle essentielle, à leur développement ? Et comment vivront-ils la prolongation de cette séquestration pangoline ?

En attendant, plus des deux tiers m’ont rendu leur rédaction. Le week-end s’annonce studieux.

Jeudi 26 mars

Téléphoner aux élève est devenu une obligation, à laquelle j’essaye de mettre d’immenses barrières – uniquement le matin (je ne sais pas pourquoi), en anonymisant mon numéro, pas plus de cinq appels par jour… – mais malgré ça, je me sens toujours aussi mal à l’aise quand je prends le combiné, et encore plus quand la personne décroche au bout du fil.

De l’autre côté, dans l’immense majorité, des parents presque soulagés d’entendre parler de leur enfant. Les problèmes de connexion, les absences, les travaux réussis, aussi, car on appelle aussi les élèves qui donnent l’impression de gérer la situation correctement. 

L’expression “tisser du lien” a beau être cliché, elle est importante. Montrer que l’idée de l’Éducation Nationale, à défaut de sa structure, persiste. J’ignore si c’est notre rôle. Je continue à me demander, à ce jour, quel est notre rôle en ces temps de confinement.

Et puis, tout à l’heure, j’ai pensé, comme souvent, à Doctor Who. Et à cette phrase, que dit le Premier Docteur, au début de ses aventures, et dont on apprendra qu’il l’a en fait entendu prononcée pour la première fois par une jeune femme qui voyagera avec lui bien des années plus tard : “La peur fait de nous tous des compagnons.”

Mercredi 25 mars

image

Je suis allé assister au cours virtuel de L., la prof de maths des 3e Etourvol. En audio, comme tous les cours que nous donnons via ce système. Sur le tableau blanc, les chiffres s’alignent, en traits un peu tremblants, modifiés puis effacés par des mains invisibles. 

Il n’y a qu’L. qui parle, accent chantant, débit fluide, parole précise, et je me prends à rester à ce cours auquel je ne bite rien. En cette période où, plus que jamais, les écrans se sont transformés en une vaste salle des professeurs, aux conflits démultipliés, je me comporte exactement comme au quotidien : je me dirige vers les gens qui me donnent de la force. Je vais devoir me faire une discipline de cela, dans les semaines à venir : soutenir, et me tenir près de ceux qui me donnent de la force. Pour que mon métier tienne debout, pour que les cours que je lance à travers le vide gardent une substance.

Les trois et les x continuent à danser sur le blanc de l’écran. Et derrière la voix d’L, on entend des chants d’oiseaux.

Mardi 24 mars

Au collège Ylisse, une partie non négligeable du temps d’enseignement est passée – notamment pour les professeurs de français – à corriger le vocabulaire et les tournures de phrases de nos élèves. On se retrouve en vrac à expliquer que, non, chacal n’est pas une façon tout à fait appropriée de s’adresser à ses camarades, à démonter le classique “si j’aurais su”, à chasser les “wesh” qui fleurissent entre deux phrases d’analyse littéraire…

Comme pas mal de choses, le confinement a remis pas mal de choses en question. Désormais, c’est sur la communication écrite que porte l’essentiel de notre travail. Apprendre qu’on ne répond pas par “ok” à un mail d’enseignant, qu’il y a une façon de saluer, que l’objet d’un mail ne sert PAS à écrire tout le message (un grand classique)….

Quels que soit les murs qui nous entourent, ça reste une question de langage…

Lundi 23 mars

Tandis que je suis en train d’aligner comme je peux un petit “g” pour “erreur de grammaire” à l’aide du logiciel Paint, quelque chose en moi explose à la fois de rire et de colère.

Nous sommes, nous les enseignants, à des années-lumières de ce que vivent les personnels soignants (notamment eu égard au fait que je peux bosser à l’abri de mon luxueux 35m², en sirotant des hectolitres de thé et que je ne risque pas ma vie durant des journée de 20 heures), mais il y a un fragment de leur colère que je peux capter : celle des félicitations vides de notre hiérarchie.

Je refuse de dire que nous faisons œuvre exemplaire, que grâce à nous, le système scolaire français fonctionne bien et que, pire, il y a là quelque chose de capital qui se joue dans notre façon d’éduquer. Il n’y a qu’une vérité : nous bricolons. Tous. Avec des outils mal bités, officiels, officieux ou carrément interdits.
Nous essayons de nous coordonner comme nous pouvons, pour protéger les mômes, et leur faire croire que tout cela, à défaut d’être normal, est sous contrôle. Que des adultes ont en main le plan auquel il a suffit de passer pour gérer ce lent enfermement.

Bien sûr que beaucoup d’entre nous, dans le domaine de l’Éducation, sont des héros : cherchant à recréer des classes et de vrais apprentissages pour les élèves. Bien sûr que, dans l’équipe d’Ylisse, j’hallucine de voir tant d’énergie et de volonté à faire tourner ce collège, déjà si compliqué en temps “normal”.
Mais c’est là œuvre d’individus. De personnes particulières qui prennent sur elles les dysfonctionnements d’une institution malade. C’est le cas chaque jour, depuis que j’ai début dans ce métier, et les circonstances ne font que le mettre en exergue. Et je rage de voir que, plutôt que de reconnaître le problème, nos responsables se tapent dans le dos, frappent dans les mains et gerbent des fleurs virtuelles sur ceux à qui on demande, en temps normal, de baisser le regard et l’échine.

Je me casse le regard à écrire un petit G, police 18, format Calibri, sur une photo de dictée prise par le portable de la grande sœur de cet élève. Je me demande si cela dit quelque chose sur notre époque, sur cette pandémie, sur notre système éducatif.

Je sais juste que, malgré ce que je laisse à croire à mes élèves, avec qui je ris et plaisante bien plus souvent que d’habitude, cela n’est pas normal.

Et j’aimerais juste, juste qu’on l’admette.

Dimanche 22 mars

Dorohedoro (”De la boue à la boue”, pour le traduire grossièrement) est un manga, également adapté en anime, de Q. Hayashida. Il fait partie de la catégorie des seinen, donc, pour faire simple, des séries plutôt réservées à un public adulte.

L’histoire a toute le côté tordu et glauque que l’on peut attendre dans ce genre de production : elle se déroule principalement dans la ville de Hole, une métropole sale et mal famée, dans laquelle des humains tentent désespérément de vivre leur vie. Tâche rendue ardue par les mages, vivant dans un autre monde, nettement plus agréables, et qui se servent de Hole comme d’un grand terrain de jeu ou d’entraînement, et de ses habitants comme cobayes pour leurs expérimentations souvent dégoûtantes.

Dorohedoro suit principalement l’histoire de Caiman, un habitant de Hole, qui se réveille un beau jour, dépossédé de sa mémoire mais affublé d’une tête de crocodile. Plus curieux encore, il semblerait qu’un être humain vive à l’intérieur de sa gueule de saurien. Persuadé d’être la victime d’un mage, Caiman se lance dans une vendetta à leur endroit, avec l’aide de Nikaido, propriétaire d’un restaurant local et adepte des arts martiaux.
En parallèle, le scénario nous amène à explorer le monde des mages, dont les jeux d’influence et les manipulations politiques le rendent à peine moins inhospitalier que Hole.

Le style de Q Hayashida, travaillant énormément sur les textures et l’impression de saleté, donne énormément de cachet aux aventures de Caiman et Nikaido, que les personnalités totalement chaotiques sortent joyeusement des clichés du genre. Dorohedoro est, de fait, violent, gore, grossier, mais jamais gratuitement. Et si les combats sont toujours sanglants, Q Hayashida parvient à faire oublier leur côté malaisant dans de grands éclats de rire, et une intrigue qui tient la route, malgré son côté n’importe quoi. La galerie de personnages absolument barré, d’Ebisu, la magicienne à la poisse olympique au chat capable de ressusciter les morts contribue également beaucoup au plaisir de lecture.

Bref, Dorohedoro est un voyage boueux et cahotant, mais terriblement attachant et, vu sa longueur, est un chouette compagnon par les temps qui courent. Et si tu n’as pas le temps, l’anime est très chouette également.

Samedi 21 mars

Hier, durant une de ces sessions de classe virtuelles, à laquelle assistent désormais presque tous mes élèves, je me suis retrouvé à demander à certains élèves, de façon presque pressante, de participer.

“Allez, s’il vous plaît, vos voix me manquent.”

Je l’ai dit en rigolant. Mais rien ne pourrait être plus vrai. C’est quelque chose de précis, de subtil, auquel je ne m’attendais pas : dans leur absence, c’est le silence qui est le plus perturbant. Ou plutôt le néant d’inflexions ; à tel point que mon cerveau reconstitue les intonations des uns et des autres quand ils m’écrivent, en direct surtout, où leurs automatismes ressortent souvent.

Inversement, certains voix s’affirment. Comme celle de Gabocha, qui ne parle jamais, en classe, à plus de six décibels : le texte lui permet, lors des cours en ligne, de se faire entendre tout autant que les autres. Parfois plus, au vu de son orthographe largement lissée par le correcteur orthographique. Pour lui, l’absence de son est une grande égalisatrice.

J’en viens à me demander à quoi ressemblera l’après. Si, comme je l’appelle de tous mes vœux, je dois encore être le prof de ces élèves plusieurs semaines après la cancoillotte (oui, je remplace confinement par cancoillotte désormais, vous êtes prévenus), nos relations auront-elles changées ou seront-elles redevenues exactement les mêmes après deux heures de cours et une récréation ?

En attendant, dans le grand silence, j’invoque des fantômes de voix.

Vendredi 20 mars

Première fin de semaine. Alors que je remercie une élève pour son sérieux, tandis qu’elle me rend en avance un devoir sur casier numérique, elle me répond par deux mots :

“C’est normal.”

Normal.

J’aurais choisi n’importe quel autre mot, pour décrire la semaine qui vient de s’écouler : stressante, incroyable, inimaginable, libellule (oui, même libellule). Mais pas ce mot qu’utilisent les élèves. Normal.

Je choisis, ce soir, d’y voir une forme de résilience. De sagesse, peut-être, de cette génération future. Trois quarts de mes élèves sont confinés dans de petits appartements avec des familles souvent nombreuses. La surveillance policière, d’après ce qu’ils me disent et que j’entends, parfois, depuis chez eux, technologie éducative et un peu espionne, est intense.

Et peu se plaignent. Peu resquillent. C’est normal. Ils s’adaptent, se lavent les mains et attendent des jours meilleurs, en tissant leurs pétales de nos instructions à distance.

Ma vanité, aussi, y voit une minuscule victoire. Des adultes ont réussi à bâtir quelque chose qui préserve un peu ces enfants.

Jeudi 19 mars

Nathanaël est un gamin que j’aime beaucoup. Un physique de Gavroche, et un ego surdimensionné, qu’il apprend, petit à petit, à maîtriser. En cours, il a tout le temps la main levée et, même lorsqu’elle ne l’est pas, il s’arroge de toutes façons le droit de parler.

Depuis son entrée dans la classe virtuelle, Nathanaël est silencieux ; à tel point que, alors que les micros sont tous ouverts, je lui demande si le sien fonctionne. “Ben oui, mais je parle pas.” “Wah ça nous change !” le vanne Malik.

Instantanément, une voix puissante m’emplit les écouteurs : “Pourquoi, il est comment en classe, Nathanaël ?”

Résistant à l’impulsion de bondir de mon siège pour m’abriter derrière Tartelette-le-lapin, je tente une approche un peu plus adulte en balbutiant un “Bonjour monsieur ?
– Bonjour monsieur Samovar ! Pardon de déranger, je voulais pas.
– Vous êtes le papa de Nathanaël ?
– Oui, faites comme si j’étais pas là, continuez.
– Ah c’est drôle, rigole Lumen, ma maman aussi elle est là… Quoi, maman, c’est pas grave.
– Comme mon père, il écoute, maintenant quand je suis en cours.
– Et mon frère aussi, vous vous rappelez de lui, monsieur Samovar ?”

Je reste tétanisé. Depuis trois jours, il semblerait que je fasse cours à une bonne dizaine d’adultes et d’adolescents en quatrième Dracaufeu.

Ce confinement nous a placé entre les murs. Mais avec son ironie habituelle, le hasard a fait voler en éclat ceux qui enserrent les classes.