Mardi 10 décembre

Cette année, ça a été d’abord avec les quatrièmes Dracaufeu. Parce qu’avant de leur passer une vidéo, j’ai précisé : “Deux personnes s’embrassent, à un moment, merci de ne pas hurler.” et que Nina a très gentiment dit : “Ne vous inquiétez pas, tant que ce ne sont pas deux garçons, il n’y a pas de souci.”

Cela fait deux ans que je fais du coming-out un outil pédagogique. Ou plutôt, que j’arrive à en faire quelque chose de non-accidentel. Ici en l’occurrence, faire réfléchir Nina et les autres à l’immense homophobie contenue dans sa remarque.

C’est un privilège immense et j’en ai tout à fait conscience : parce que j’ai trente-sept berges, parce que je suis dans ce bahut depuis un moment, parce que j’ai la prétention de croire que j’ai de plutôt bons rapports avec mes classes. Je fais désormais mon coming-out quand j’estime que ça apportera quelque chose aux mômes. Exactement comme quand je donne tout autre détail de ma vie privée.

Ce n’est pas plus facile pour autant. Je ne sais plus qui a écrit que l’on ne s’arrête plus jamais de faire son coming-out la première fois passée, c’est tout à fait vrai. Il y a l’appréhension de se demander comment on va être reçu, notamment par des ados, du choix des termes, et de l’attitude – être clair, sans provocation, ne pas bafouiller ni être dans la défiance – et bien sûr la question de la pertinence : est-ce que je fais bien de le leur dire, de le leur dire maintenant ?
L’envie, toujours, de laisser passer l’occasion. Après tout, il y en aura d’autres, et puis ce n’est pas vraiment du français. La même pensée, toujours, qui revient. Peut-être qu’il y en aura une ou un, qui se rappellera dans quelques années de ce prof qui en parlait sans la moindre hésitation apparente.

Lundi 9 décembre

Compte-rendu du conseil de classe des quatrièmes Avaltout. Et évidemment, grosse colère. Malgré les diverses conversations que nous avons eu en Vie de Classe, ils ont rebasculé dans leurs comportements du début d’année : les profs sont méchants, hypocrites, veulent leur malheur et passent leurs vacances à envahir la Pologne.

La main vibrante d’indignation de Karen se lève :

“Il n’y a que dans le cours de M. O. qu’on nous dit qu’il y a des classes pires que nous !”

Nous y voilà.

“Et c’est important ?
– Oui ! On a besoin de savoir qu’on n’est pas les pires.
– Arrêtez d’être des victimes !”

La phrase  est sortie sans aucun calcul. Elle porte l’exaspération qui monte depuis le début de l’année, quand je m’adresse à eux. Exaspération de ne pas les atteindre. Exaspération que chaque progrès dans le comportement de cette classe hyper chaotique soit suivi d’une régression dans l’attitude ou le respect, entre eux ou envers les adultes.

Silence de mort. Le mot “victime” est tellement insultant pour eux que, pour une fois, tout le monde se tait, et me fixe avec indignation. J’ai allumé la mèche, il est hors de question que je cours après pour l’éteindre.

“Je n’en peux plus de vous entendre vous apitoyer sur votre sort.
– On s’apitutie pas…
– S’apitoyer. Si. Vous ne faites que ça. Vous êtes victimes d’une malédiction. “On est comme ça, on est bruyants et irrespectueux, et les profs ne veulent pas s’adapter !” Mais vous n’êtes pas ça !
– Mais on sait qu’on est comme ça, ça sert à rien de dire le contraire, me coupe Petra. On n’empêchera jamais un chien d’aboyer, on nous empêchera pas de parler.”

Je la regarde avec des yeux ronds.

“Vous venez sérieusement de vous comparer à un animal ?
– Ben. Non mais…
– Ah ben si. Désolé. Vous ne pouvez pas vous retenir. En fait, depuis le début de l’année, on se trompe tous. Vous êtes exactement où vous voulez être.”

Je déteste être dans ce rôle-là. Celui de tendre un miroir. Mais c’est la dernière carte que j’arrive à jouer, et peut-être vais-je détruire les fragiles échafaudages que j’ai construits.

“Regardez-nous ! Nous sommes les quatrièmes Avaltout ! Nous sommes insupportables ! On ne peut rien espérer de nous ! Mais voilà la grande nouvelle : c’est notre boulot, d’espérer. Si on continue à vous expliquer que ça ne va pas, c’est justement parce qu’on estime que vous valez plus que ce que vous montrez. Ce serait tellement plus facile de vous traiter de débiles une bonne fois pour toutes, et de faire garderie…”

Nouveau silence. Et la toute petite voix d’Irina :

“Pourquoi vous le faites pas ?
– Parce que le jour où je vous féliciterai juste de ne pas vous être insultés en classe, ou d’avoir 200 absences en un trimestre plutôt que 219, là j’aurai démissionné.“

Et puis, Gloria prend la parole, 120 décibels et pas de prise de parole, comme à l’accoutumée.

– Mais monsieur, en vrai, vous nous aimez ou pas ?
– Je ne vous aime pas. Je vous estime.
– C’est pour les trucs précieux, estimer ?
– Voilà.
– Et genre, nous on est précieux ?”

S’ils savaient.

Et en sortant, juste mon subconscient me glisse à l’oreille que, dans mon envolée lyrique, je n’ai fait que paraphraser Peter Capaldi dans son monologue le plus célèbre de Doctor Who.

Pas grave. Peut-être, juste peut-être, que ça valait le coup.

Dimanche 8 décembre

Et le dimanche, on s’évade !

S’évadera-t-on définitivement, d’ailleurs ? L’autre jour, quand j’ai dit à A., lors d’un salon des éditeurs, que j’avais demandé ma mutation pour la Bretagne, et qu’on partirait donc peut-être avec G., l’année prochaine, il m’a regardé, avec beaucoup de gentillesse et de perplexité, et m’a demandé pourquoi.

J’ai bafouillé. Non pas parce que je doute de ce choix, mais parce qu’il est encore vierge. Parce qu’après dix ans en région parisienne, cinq années à Ylisse, j’aspire à conquérir un nouvel espace, et à y créer une nouvelle histoire, de nouveaux souvenirs. Plus doux, dans l’idéal, Paris exigeant que l’on brûle, en feux multicolores, tellement d’énergie. Et tous les doutes viennent se briser sur cette certitude.

Que deviendrons-nous, dans ce grand jeu des changements ? La suite reste à écrire.

Samedi 7 décembre

Hier, conseil de classe des quatrièmes Avaltout.

J’ai passé des années à morigéner les profs principaux menant leurs conseils au pas de charge. Mais, sans chercher à me presser ou terminer vite, celui-ci ne dépasse pas une heure.

La vérité est que je ne crois plus au conseil de classe comme moment crucial dans la scolarité des élèves.

Ils sont vingt-cinq (une élève a déménagé) dont nous devons parler. Vingt-cinq mômes avec leur histoire, leurs forces, leurs faiblesses, leurs envies et leurs problèmes. Si on voulait vraiment bien faire, il faudrait y passer plusieurs heures, et plusieurs heures extrêmement méthodiques.

Je n’en suis pas capable.

Du coup, j’ai décidé, de façon tyrannique, parce que je suis le prof principal, et que c’est moi qui commande, que les conseils de classe que je préside seront uniquement un bilan. Un bilan, non seulement des résultats, mais de tout ce que l’on fait pour les mômes et leurs enseignants. Sans affect, sans grande révélation, parce que tout cela a lieu le reste du temps.

Au conseil de classe, la quatrième Avaltout, classe de toutes les tragédies et de tout les excès, redevient une classe comme les autres, où les cas des élèves sont discutés de façon objective, et où on passe, pour une fois, un peu plus de temps sur les mômes discrets. Ceux qui ont tendance à disparaître devant les réussites impressionnantes ou les dysfonctionnements retentissants de leurs élèves.

Durant ce conseil de classe, j’aspire à montrer à tous, et à moi-même avant tout, que la rationalité a encore sa place dans notre boulot. Parce que j’ai besoin de m’en convaincre.

Vendredi 6 décembre

Si tu n’as jamais regardé Glee, c’est que tu as bon goût, mais aussi que tu as raté le personnage de Sue Sylvester. Sue Sylvester, coach tyrannique d’une équipe de cheerleaders est un personnage hilarant, mais aussi terriblement cathartique quand tu es prof.

Sue Sylvester terrorise ses élèves et a tout à fait les traits de ce que j’aimerais de temps en temps être quand des élèves menacent méchamment mon équilibre mental.

Exemple, pas plus tard que tout à l’heure, avec Lyssa.

Lyssa, depuis le début de l’année, fait exactement ce qu’elle veut. Elle se lève en plein cours, chante, va fouiller dans le sac de ses camarades, ou se met à chanter.
Quelle que soit l’activité que l’on fasse, on peut être sûr qu’elle va y injecter un bout de chaos. Et, quand on va la reprendre, vous regarder avec un grand sourire, et vous sortir son éternel “J’ai fait quoi ?”

Aujourd’hui, nous sommes en salle informatique. Pendant que j’explique les arcanes d’Open Office à un petit groupe d’élève, une sorte de Bat-Signal invisible me signale qu’il faut que je prête attention à Lyssa.

Vif comme l’éclair et gracieux comme la panthère après avoir déjeuné de six ou sept kilos de barbaque, je m’approche, et m’aperçoit que Lyssa a sorti un sac de biscuits fourré à la pâte de cacao et d’huile de palme, qu’elle distribue, tranquillou-billou, à ses camarades.

Je tends le bras, et me retrouve donc avec le sac de gâteaux dans la main gauche et l’une des gourmandises dans la droite. Lyssa m’adresse son immense sourire numéro six :

“J”ai fait quoi ?”

Et là, ma Sue Sylvester intérieure se réveille.

“Là, tu lui écrases le gâteau sur le front, et tu le lui tartines dessus. Ensuite, tu lui vides le sac sur la tête, avant de danser tout autour en hurlant. Et tu lui expliques que son achat a provoqué la mort d’orang-outangs, et tu la forces à porter un costume d’orang-outang jusqu’à la semaine prochaine.

Le tout sur fond de Carmina Burana.”

“Lyssa, on se voit à la fin de l’heure. Votre comportement ne va pas du tout, mais là, vous avez un travail à finir, et c’est le plus important. Et vous pensez à dire à vos parents de venir récupérer vos gâteaux, je vais les enfermer dans ce tiroir, pour qu’ils ne risquent rien.”

… C’est nul, de jamais pouvoir être Sue Sylvester.

Jeudi 5 décembre

À tous ceux qui défendent un système de retraite devenu, en l’espace d’un an, cible de toutes les attaques.

À tous ceux qui croulent sous le poids de réformes de plus en plus frénétiques.

À tous ceux à qui on dit que ça suffit, de se plaindre aussi.

À tous ceux qui se disent que ça ne peut pas durer (et ça dure).

À tous ceux qui assistent à la casse du service public au nom d’arguments de plus en plus vagues.

À tous ceux qui s’inquiètent de voir des professions sinistrées, puis ridiculisées sur des plateaux de télévision.

À tous ceux qui espèrent un avenir plus juste pour chacun.

À tous ceux qui galèrent, douloureusement, au quotidien.

À tous ceux qui aimeraient mais ne peuvent pas faire grève.

À tous ceux qui la font

À tous ceux qui espèrent.

Bonne journée.

Mercredi 4 décembre

Cher Jean-Michel Blanquer,

Je ne sais pas toi, mais personnellement, j’ai un peu l’impression qu’au gouvernement vous vous sentez un brin fébrile à l’approche de demain. En ce moment, la quasi-totalité des dirigeants politique habite dans la télévision (Chloé Delaume forever) et tente de nous expliquer, entre deux interruptions pubs pour la nouvelle bagnole hybride, que le nouveau système de retraite est absolument génial, et que c’est donc pour ça qu’on nous le montre pas, que les mécontents c’est rien que des sales privilégiés qui font rien qu’à défendre leurs retraites, et que c’est normal de travailler plus longtemps quand tu vis plus vieux. Si c’est ça le top trois des arguments pour nous vendre cette réforme, je peux comprendre que ça transpire un peu, dans les hautes sphères de l’état.

Au milieu de tout ce joyeux bazar, bien entendu, il y a toi, Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’Éducation, chargé de gérer ces feignasses de prof qui ont fait de la grève un art ancestral. Et après certaines sorties remarquées dans les médias telles que si certains font la grève c’est “parce qu’ils ne comprennent pas”, tu t’es fendu d’une jolie lettres envoyée aux profs (pas aux professeurs-documentalistes, hein, jute aux vrais), histoire d’apaiser le climat. 

Voici ton chef d’œuvre.

Alors loin de moins l’envie de me lancer dans un commentaire de texte – exercice dans lequel j’ai toujours été d’une nullité confondante – mais tout de même, quelques points m’interpellent :

– “un euro cotisé dans le système apportera les mêmes droits.” Certes. On l’a entendu. Un certains nombres de fois. Mais, à vrai dire, niveau argument, c’est un peu moyen. Parce qu’on ne sait pas quels droits ça apporte. Alors oui, très bien l’égalité. Mais si un euro cotisé apporte comme droit un demi-bol de soupe quotidien, je dois avouer être moyennement emballé par l’idée.
D’autre part, il faudrait, Jean-Mimi que tu te souviennes que tu parles à des profs, à qui on a seriné, durant nombre d’années, que l’égalité c’est caca, et que seule compte l’équité. Personnellement, je ne suis pas persuadé qu’un système dans lequel Bernard Arnault cotise à côté de moi soit totalement équitable.

– “nous inscrirons dans la loi la garantie que la valeur du point ne pourra pas baisser.” : sérieusement ? Sérieusement Jean-Mi ? Tu essayes de nous la faire en parlant de la VALEUR DU POINT ?
Pour ceux qui ne sont pas au courant, les fonctionnaires sont rémunérés à partir d’un système qui s’appelle le point d’indice, et qui définit notre salaire via de savants calculs.
Eh bien ce point d’indice n’a pas augmenté depuis une dizaine d’années (hormis deux fois de 0,6% sous Hollande) alors que l’inflation, elle, la coquinette, est montée à en faire pâlir un randonneur sur l’Everest.
Pour traduire : le salaire des profs ne bouge pas, les prix augmentent.
Pourquoi ai-je l’intuition que c’est exactement ce qu’il va se passer avec ce nouveau système de retraite ?
Jean-Mimi, chat qui s’est fait rouler dessus à plusieurs reprises par un tracteur craint les véhicules motorisé, et profs qui se font avoir par un système de points craignent ledit système.

– “nous mettrons en place un minimum de pension à 1000 euros par mois pour ceux qui ont une carrière complète.” : Ah ben super, génial, merci, vivent les galettes saucisses ! Donc si tu as bossé durant 42 (46, 47, 56… selon l’évolution de l’âge de départ à la retraite) ans, tu es sûr de partir avec 1000 grosses boulasses par mois à la retraite ! Mais c’est le luxe dis-moi ! Les croisières, les abonnements à France-Loisir et les EHPAD de luxe nous tendent les bras !
Sans déconner, Jean-Mi. Tu crois que combien de fonctionnaires ont dans leur entourage des personnes âgées ? Tu penses qu’on ne voit pas que la retraite, c’est souvent synonyme de galère ?
Ma grand-mère vit actuellement dans une maison de retraite médicalisée. Mes grands-parents étaient aisés, selon les standards de l’époque, assez au-dessus des revenus moyens de gens de leur âge. L’argent qu’ils avaient de côté part, en très grande partie, dans le loyer de cette maison de retraite. Pas luxueuse, mais où l’on s’occupe bien d’elle. Et elle fait partie des privilégiés, financièrement. Alors avec 1000 balles ? Mais tu t’imagines quoi, exactement ?
(Et je note aussi que tu évites soigneusement de définir ce que tu entends par “carrière complète”, ça aussi ça donne envie).

“Nous étendrons à la fonction publique la reconnaissance des métiers pénibles.” : ben ça c’est cool. J’espère que ça va concerner masse de monde, notamment les agents de service des établissements scolaires… On pourrait avoir une date, histoire d’être sûrs ?

– Et pour finir, il y a le fait que les enseignants auront le même niveau de retraite que les autres fonctionnaires de leur catégorie via une revalorisation salariale. Ce qui veut donc dire qu’on devrait, profs, toucher la même retraite qu’un directeur d’hôpital (je suis allé chercher une liste de fonctionnaires de catégorie A sur emploi-collectivites.fr).
Donc, si je reviens à ton premier point, Jean-Mi (un euro cotisé donne les mêmes droits, bla bla bla), ça voudrait dire que pour obtenir une retraite équivalente, les profs devraient toucher autant qu’un directeur d’hôpital ? Mais c’est la fête ! Sortez les cotillons ! Perso je lâche la rédaction de ce billet et je réserve mon prochain voyage au Japon !
Oh, et, oh, du coup, petite question : je suppose que ça veut dire que les nouveaux enseignants toucheront beaucoup plus dès leur début de carrière et que ceux qui bossent actuellement vont voir leur salaire augmenter de façon GARGANTUESQUE, histoire de compenser le fait qu’on va cotiser sur de petites sommes, dans la première partie de notre parcours professionnel ? C’est bien ça ? J’ai bien tout compris.

Alors, tu vois Jean-Mi, c’est pas que je veuille faire du mauvais esprit, mais ta lettre sent un brin plus la panique, tant dans ses arguments que dans la date d’envoi, que l’assurance et la certitude.

Du coup désolé, mais le 5, j’irai défendre un système qui le mérite. Par tous, y compris par nos responsables.

Bisous doux.

Mardi 3 décembre

Depuis l’ouverture de ce blog, j’en reçois.

Depuis le début de cette année scolaire, au moins un par semaine.

Un de ces messages de collègues, profs, CPE ou infirmier.e.s scolaires qui explique qu’il en a assez. Qu’il n’en peut plus. Qu’il envisage de demander un congé de longue maladie, ou d’envoyer une lettre de démission au rectorat.

Je ne suis qu’un diariste de l’Éducation Nationale. Si je suis destinataire de ces missives, combien en reçoivent les gens plus concernés ?

Ce qui me saisit toujours en les lisant, et dans les discussions qui suivent, c’est à quel point ce gens aiment leur métier. Ils mettent presque toujours en avant les bons moments, l’importance, ou le sens plutôt, de leur profession. La quasi-totalité de ces lignes porte ça. Le fait que, presque tous, ils sont entrés dans le métier pour aider, faire une différence, infime ou grande, ça n’a pas d’importance : mais faire avancer, tenir debout les bases d’un système dans lequel ils croient.

Mais.

Parce que vient toujours le “mais”, évidemment. S’il fallait résumer tous ces mais, ce serait ainsi : “Mais je me rends compte que je ne suis qu’humain.”

Tous ou presque, ils sentent leurs forces faiblir. Devant la charge de travail demandée. Pas en temps, pour ceux dont les exclamations indignées s’apprêtent à retentir : quand on s’occupe d’éducation, on sait que les heures ne seront pas comptées.
Non. On nous demande d’être trop à la fois. On nous demande de courir dans tous les sens, voilà ce qui revient, chaque fois ou presque. D’inventer, seul, ces métiers où l’on ne peut plus se contenter de soigner, d’éduquer, de communiquer. On nous demande de nous soumettre à des injonctions qui changent à chaque tournant politique, tout en conservant un idéal qui lui, ne doit jamais dévier.
On voit nos idéaux battus en brèche, dans des situations auxquelles personne ne nous a jamais appris à nous confronter. On se sent impuissant, tant à surmonter ces difficultés qu’à demander de l’aide.

C’est ce que je répète, bêtement et en boucle : demande de l’aide autour de toi.

Je me rappelle de ce collègue, pour qui j’éprouve toujours autant de tristesse et de culpabilité : arrivé plein d’envie et d’idées. Qui s’est retrouvé chargé de trois classes de quatrièmes, alors que j’étais cette année-là chargé de la répartition des classes pour la première fois. Je n’ai pas pris assez de temps pour m’en occuper, pour prendre soin de lui. Résultat : il a démissionné. Bien sur, je n’en n’étais pas l’unique responsable. Mais j’aurais pu prendre du temps. Aller le voir, bosser avec lui.

Nous sommes de moins en moins protégés par notre institution. Nos responsables sont submergés de tâches, nos rôles de plus en plus divers. Tout ce qu’il nous reste, souvent, c’est ceux qui vivent les mêmes expériences. Finalement, tout ce qu’il nous reste, souvent, c’est d’être gentils les uns avec les autres. 

En continuant à bosser, pour les gamins ; à lutter corps et âmes pour de meilleures conditions de travail.

Et en revenant toujours aux origines : ce que nous faisons a du sens.

Lundi 2 décembre

Nous sommes au début d’une nouvelle semaine, que tout le monde espère radieuse, pleine de bonheur et de prise de conscience par le gouvernement que la grève du 5 décembre n’est pas juste faite pour aller boire des chocolats chauds avec les copains un jour de semaine.

Et moi, je suis toujours aphone.

Aller voir le toubib, ça n’est jamais simple, encore plus quand ton médecin traitant n’est pas disponible avant la saint glinglin, merci les diverses épidémies. J’avais déjà parlé, il y a un moment, du genre de mésaventures auxquelles ont peut parfois s’exposer quand on est prof et qu’on va consulter. Ces derniers jours m’ont confirmés dans mon premier diagnostic (gag).

Acte I : jeudi dernier. J’arrive dans le cabinet du seul médecin dispo un jour de semaine en début de soirée que j’ai pu trouver. J’entre dans une pièce à mi-chemin entre la garçonnière et le musée Carnavalet. Entre un tableau de maître et une bibliothèque, on a calé une table d’auscultation, bien moins grande que le bureau en chêne qui occupe la quasi-totalité de l’endroit. Je suis reçu par un mec en costard impeccable, qui me considère d’un air pincé.

“Alors comme ça on a mal à la gorge ? Ahah, ce sont les enseignants, ça jamais, il peuvent s’arrêter de parler.
– Oui alors, c’est à dire que… kof kof, ça fait vraiment mal, et j’ai la voix qui commence à partir un peu je…
– Oh là là, on s’écoute, on s’écoute. Tenez, prenez ces pastilles pour la gorge et ce spray non remboursé, et retournez bosser, il y en a parmi nous qui ont un vrai métier. Ça fera cinquante euros, les clubs de golf ne sont pas donnés.
– … snurfl.”

Acte 2 : ce matin. J’attends une bonne heure dans une salle bondée, entre trois maman très courageuses qui supportent sans avouer les tortures sonores que leur font endurer leurs enfants, et deux personnes âgées qui essayent de se souvenir si leurs propres enfants hurlaient autant. Le docteur, une femme très occupée, me reçoit dans ce qui ressemble furieusement à une salle polyvalente en réduction.

“Vous avez besoin de quoi ?
– JeeeEEEEeeeeeEEEEeeee…
– Ah. Le classique. Extinction de voix, Vous êtes en plein dans l’évolution normale du virus. Vous faites quoi dans la vie. Non, écrivez-le sur le bloc note Hello Kitty tiens.
– …
– Vous êtes PROF ? Et vous êtes allé BOSSER dans cet état ?
– MeerciII de VoTrE ComPASSion.
– Quelle compassion ? Vous vous rendez compte du nombre de gosses que vous avez sans doute contaminé ? Prenez-moi ce traitement de cheval, rentrez chez vous et pensez à ce que vous avez fait ! Oh, et faites-vous vacciner contre la grippe aussi, manquerait plus que vous la refiliez à ces pauvres mômes !
– … snurfl.”

Verdict : repos jusqu’à vendredi !