Jeudi 31 mars

La rame est au-delà du bondé. J’ai littéralement le nez dans les cheveux de ma voisine de métro. Ils sentent le shampoing aux plantes, même si je fais de mon mieux pour ne pas trop respirer, ça me semble le comble de l’impolitesse.

Il y a des rires et des chants. Un porte-voix se met à claironner, tout le monde hurle et, pour couvrir le bruit, entonne – très faux – l’Internationale. À ma gauche, ils viennent de l’usine Peugeot d’Aulnay, je crois. Ils discutent ferme. Sondent leurs voisins.

“Et toi ? Tu fais quoi ?
– Je suis prof.
– Ah ben bravo !”

Elle a les cheveux roux furieux. Le regard sévère.

“T’es content ? D’envoyer des mômes dans un monde pareil ?
– C’est pour ça que je vais manifester.
– Ça suffit pas ! Vous comprenez pas, les profs ! Vous comprenez rien !”

Je la fixe, idiot, sans rien comprendre. L’Internationale résonne dans mes tympans, résonne très loin.

“Si les profs avaient fait leur boulot, j’aurais pas été chez Peugeot. On est plein de collègues, comme ça !”

Ah. Pigé.

“Vous savez l’orientation, c’est compliqué…
– Bah !”

Les portes s’ouvrent sur Place d’Italie, le Terminus. La rame se déleste de son fardeau humain. Je perds du regard les cheveux roux.

Je suis seul dans la foule, et je me dis que, si un jour, j’intègre cet étrange congrégation des professeurs formateurs, je demanderai aux nouveaux enseignants de répondre à ces deux questions pour commencer : “À votre avis, en quoi consiste notre boulot ? Qu’attend-on de nous ?”

Mercredi 30 mars

A. est un élève génial.

A. est curieux, drôle et d’un calme absolu. A. comprend extrêmement vite, a tendance à s’ennuyer, et en demande toujours davantage en français. A. est d’un calme olympien et d’un ironie mordante, sous ses dehors de moine zen.

A. aimerait travailler dans le cinéma d’animation. Et le papa d’A. s’y refuse. Ce n’est pas un métier sérieux. Animer des petits mickeys, c’est n’importe quoi. A. va la fermer et sera ingénieur. Ingénieur en quoi ? Peu importe. Ingénieur.

J’aimerais expliquer au papa d’A. l’étymologie ridiculement vaste du mot ingénieur, qui veut tout, et ne rien dire. J’aimerais lui expliquer le regard tellement doux d’A. qui se durcit, dès qu’on parle d’orientation en vie de classe. J’aimerais lui dire que, lorsqu’il a parlé de son stage en entreprise, A. a laissé couler quelques larmes devant le jury, parce que la suite de son parcours scolaire lui fait peur. Parce qu’A. sait ce qu’il veut faire, sait comment atteindre ce but et s’en donner les moyens. A. fait partie de cette infime frange des élèves dont les désirs, les capacités et le travail coïncident. C’est un alignement céleste rare.

Je ne peux pas opposer au papa d’A. ces arguments. Il veut le bien de son fils, et il sait. Il sait qu’être ingénieur, c’est mieux.
Je repense à mon oncle, l’aîné des cinq frères, parti à Paris, un peu en free style, pour faire les Beaux-Arts. Et qui, depuis des décennies, vit de son art de créateur de BD.

Je ne peux pas dire ça non plus, au papa d’A. Tout ce qu’il me reste, ce sont des mots.

“Dites, A. Il faut absolument que je vois votre papa. Je pense que ça lui plairait bien, que vous soyiez ingénieur en infographie 3D.
– C’est pour faire de l’animation, ça monsieur, et vous savez ce que mon père en pense.
– Non. Mais il n’est pas obligé de savoir à quoi ça mène. Et vous, vous seriez ingénieur, employé par une énorme compagnie qui fait un chiffre d’affaire important.
– Genre Pixar ? (Le visage d’A. s’illumine)
– Genre.”

Danser autour des mots. Et espérer que ça aura un effet concret dans la vie des mômes. Une autre facette de cet improbable boulot.

Mardi 29 mars

Les Troisièmes s’amusent, les Troisièmes bavardent, les Troisièmes ne semblent absolument pas se rendre compte que :

1.
Leur second brevet blanc est dans quelques semaiens et qu’il faudrait
peut-être se bouger les fesses pour faire oublier la débâcle du premier
(Hiroshima à côté, c’était un épisode des Télétubbies).

2. Leurs
profs principaux commencent à en avoir un peu ras la marmite à fondue de
faire TOUTES les démarches concernant la partie adminstrative de leur
scolarité.

C’est l’éternel cercle vicieux : moins ils en font, plus nous en faisons pour compenser, moins ils ont envie d’en faire.

Et
à part ça, A. a sorti un “Ta gueule” en plein cours : sa coiffure
habituelle (douze litres de gel soigneusement répartis sur cinq
centimètres de cheveux) s’est cristallisée en une assez bonne imitation
de la coiffure de Végéta en mode Super Sayien 3. Comme quoi des fois,
j’arrive à hurler tout à fait correctement.

Conseil
de discipline : en larmes, le papa nous remercie de laisser une chance à
son fils. Engoncé dans son blouson, le môme porte sur nous un regard
blasé.

Lundi 28 mars

Je rédige mon troisième message de demande d’entrevue avec la maman des demoiselles de Rochefort, aujourd’hui.

Les demoiselles de Rochefort, pour ceux qui ne les connaîtraient pas sont des jumelles (duh…) qui ont atterri dans ma classe cette année et sont, humainement, parmi les personnes les plus belles que je connaisse.

Solange est la plus grande. Je me fous qu’elles soient jumelle, elle a juste une tête de plus grande. Solange est vive, drôle et penche toujours la tête à droite quand elle essaye de comprendre. J’ai passé un trimestre à lui expliquer comment mettre un peu d’ordre dans ce qu’elle rédige et l’autre à lui expliquer qu’il fallait qu’elle arrête de toucher les profs. Elle est comme ça, Solange, elle nous appuie sur le bras pour attirer notre attention, nous saisit par la manche pour s’extasier d’un nouveau manteau et sort, tranquillement, au remplaçant d’anglais qu’il a de beaux yeux lors de la première heure de cours.

Delphine est une pile électrique. L’année dernière, j’ai franchement manqué de pratiquer une ablation des cordes vocales à mains nues tant la perspective de finir mes jours en prisons m’importaient peu par rapport au fait de ne plus l’entendre. Delphine n’aime pas le français mais a parfaitement retenu mon adage “Même si vous ne savez pas quoi répondre, répondez ce qui vous vient. Au mieux, vous vous approcherez de l’objectif et au pire… vous vous amuserez et vous ferez rire le correcteur.” Autant dire que Delphine s’amuse beaucoup.

Les demoiselles bossent moyennement, ça dépend beaucoup des cours en fait. Mais jusque là, elles avaient confiance en le collège. Parce qu’il leur permettait de maintenir un semblant de stabilité dans leur quotidien qui n’a pas l’air simple. Un papa pas là, une maman qui refait sa vie. Beaucoup de temps à occuper.

Seulement voilà, l’année prochaine, tout change. Et les demoiselles n’ont personne avec qui parler de leurs projets d’avenir, chez elles. Du coup, elles veulent faire comme les copines, comme leur grande sœur, comme à la télé. Mais pas comme elles, elles veulent.
Et quand leurs profs tentent de leur expliquer qu’il faut se remuer un peu, que la fin de l’année arrive, qu’il faudra faire un grand saut et que ce grand saut, elles l’effectueront toutes seules, elles se mettent en colère.

Solange se retranche dans des attitudes de môme de cinquième, bavarde et attend que les choses se passe. Delphine fuit le bahut, son ancien radeau qui prend l’eau.

Et moi j’appelle, j’envoie des messages à la famille, j’écris des mots de mon écriture dégueulasse.

Parce que les demoiselles méritent mieux que ça. Parce qu’elles, comme beaucoup de gamins d’Ylisse, ne seront pas suffisamment accompagnées dans leurs premiers pas de jeunes adultes, et que la sélection sociale se fait là aussi. Parmi les accompagnés et les abandonnés.

Samedi 26 mars

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Le Bac Pro.

Les trois mots que personne n’a envie d’entendre en ces périodes où, en troisième, on parle d’orientation à Ylisse.

– Les élèves ne veulent pas entendre parler du Bac Pro. “Ma mère elle m’a dit que si je travaille pas assez, j’irai en Bac Pro ! “ “Le Bac Pro, c’est là où vont les SEGPA ?” “Sur facebook, il y a un groupe des élèves de Bac Pro du lycée à côté. Ils dansent sur les tables et tout, monsieur !”

Le Bac Pro est pour une écrasante majorité des mômes la marque infamante. Celle qui consacre le manque d’intelligence ou, pire, l’échec d’avoir fourni aux parents et aux profs ce qu’ils attendaient. Contre les plus rétifs, les arguments que l’on peut opposer se heurtent à de la suspicion voir de l’hostilité. Et toujours cet argument, à la fin de la discussion “Oui mais si j’avais de meilleures notes, j’irais en lycée général. Donc, le Bac Pro, c’est pour les nuls.”

– Les parents ne veulent pas entendre parler du Bac Pro. C’est un peu la maladie honteuse ou le coming-out de leur enfant. “Ils veulent le mettre en Bac Pro.” : le “ils” semblant désigner une légion de pédagogues malfaisants qui ricanent à la lueur des éclairs au sommet d’un beffroi.
À Ylisse, difficile de sortir de l’image d’Epinal de la filière S, voie royale. 

“Nous avons parlé avec E., il aimerait bien travailler dans la mécanique.
– Bon. Donc il ira en 1ère S ?
– À vrai dire je pensais à un bac pro mécanique au… (en général c’est à ce moment que je me prends dans la gueule une poignée de sel et de l’eau bénite)
– IL IRA EN PREMIÈRE S !”

– Les CPE, conseillers d’orientation et profs principaux de troisième ne veulent pas entendre parler du Bac Pro. Parce qu’il faut défendre, encore, toujours, inlassablement, des orientations qui sont toujours vues comme des pis-allers, aussi fécondes qu’elles soient. On organise des séances d’information, des visites, des projets et des parcours. Des élèves de Bac Pro viennent rencontrer leurs benjamins, souvent avec des étoiles dans les yeux, quand ils parlent de leur parcours. On discute avec les mômes, on sonde leurs envies, on leur explique. Pour qu’invariablement, arrive la question : “mais si je m’améliore ce trimestre, je pourrai aller en général ?”

S’améliorer.

Parce que pour le moment je suis mauvais, je ne mérite pas mieux qu’un Bac Pro où un prof crasseux nous mettra les mains dans du cambouis pendant que des baraques de deux mètres dix danseront sur les tables après nous avoir cassé la gueule.

De nombreux projets actuels visent à permettre aux familles d’être la voix déterminante dans l’orientation des élèves. Ce qui me semble tout à fait souhaitable. Mais qui débouchera sur une catastrophe organisée tant qu’on aura pas enfin brisé ce foutu mur entre Général et Professionnel, G et P.

Vendredi 25 mars

Journée n’importe quoi.

J’exige que les chaussures à LED qui font fureur chez les mômes soient éteintes en entrant dans ma classe, ce qui me vaut des regards semblables à ceux que Mussolini devait recevoir lorsqu’il estimait que son pays était quand même un brin laxiste.

Avec les troisième, étude du Jeu du bouton. Chaque soir l’héroïne se prépare un cocktail. J’essaye de montrer comment ce rituel rythme chaque journée.

“Quand elle rentre chez elle chaque soir, Norma fait…
– La vaisselle !
– Ouiiiiii, parce qu’évidemment, comme c’est une femme, elle ne sait faire que ça, B. ! Pour le coup, c’est une action traditionnellement associée aux hommes.
– Oh je sais ! Elle fait pipi !”

Quatrième, latin. Je leur raconte l’histoire ‘d’Orphée, démembré par les bacchante et de la conception du Minotaure, la femme de Minos ayant revêtu un costume de génisse.
“Monsieeeeeeeeur, on va faire des cauchemars tout le week-end !”

Le soir, se dire que l’égocentrisme est une putain de qualité.

Jeudi 24 mars

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Deux heures de réunion. Au programme : comment faire pour que les monstres pleins d’hormones, de mépris et de flemmasse se retransforment en petits angelots assoiffés de connaissance, ou au moins en élèves d’Ylisse. Autour de la table, profs, CPE et directions. Chacun parle dans son sens : légalité, solutions immédiates, empathie, bienveillance, autorité. Ça dure deux heures et il y a des moments qui blessent. “Vous avez l’air désespéré, Monsieur Samovar.” rigole Cheffe Adjointe.

Elle ne pourrait pas se tromper davantage : si j’ai la tête dans les mains, c’est parce que je cherche à entendre tout le monde. Les désirs et les craintes, les implicites qui se glissent dans les phrases. Ça tire, et la réunion s’achève sur un mécontentement général. Pas pour moi : on s’est assis autour d’une table et on a discuté. Il y a eu des mouvements imperceptibles, mais quelque chose d’autre de l’immobilité dans lequel nous nous drapons souvent. Il y a moyen de pousser ça quelque part. De faire en sorte que la communication entre les adultes s’instaure. Et c’est déjà beaucoup.

Bien sûr, ça ne règle pas les problèmes immédiats. Pour ça, comme d’habitude, il va falloir recourir à des solutions bâtardes. Les inventer, et vite. Les visages fatigués en ont marre d’encaisser.

Il est 10h30. Je n’ai plus cours avant 16h00. Comme tous les jeudis, j’observe la vie d’Ylisse qui se déploie sous mes yeux.

Parler avec W. de son CAPES “qu’il passe juste comme ça.” Mais avec beaucoup d’étincelles dans les yeux.

Rigoler avec S. au sujet des images cochonnes qu’elle cacherait soi-disant sur le réseau du bahut.

Les odeurs de café-machine avec C.

Le curseur qui parcourt, gorge serrée, le pandémonium de l’Ezia Polaris. Un nouveau morceau de T.

E. avec qui, en une phrase ou deux, j’ai l’impression de discuter davantage que ces derniers mois.

Latin. C’est, comme toujours avec les 3èmes, une heure bienfaisante, riche et rigoureuse. Du poids de la religion dans l’Empire romain.

T. lève une main impérieuse en l’air. “Mais monsieur, en fait, les romains ne croyaient pas vraiment en leurs dieux. C’était juste une façon… comment dire… comme s’ils avaient choisi de voir la réalité différemment. Comme la simplifier. Ah je m’exprime mal ! Monsieur ?”

J’ai été deux fois au bord des larmes dans ma carrière. Il y a trois ans, à Florence, quand E. m’a confié qu’elle ne voulait pas sortir du Musée des Offices. Et ce soir, devant T. Parce que je me suis rappelé de ce grand titre inscrit à la craie : “Les romains ont-ils vraiment crus en leurs dieux ?”
C’était en hypokhâgne.

Remise des bulletins.

Il y a F. qui traduit doucement et la gorge un peu serrée à sa maman que non, il n’ira pas en Seconde Générale, et que la Seconde Pro lui conviendrait tellement mieux. Il n’arrive pas à mettre deux grammes de conviction dans sa voix.

Il y a la maman de L. qui m’explique que sa fille ne dort plus la nuit à l’idée de ne pas avoir sa place dans le lycée hôtelier qu’elle brigue. Elle n’aura probablement pas sa place dans le lycée hôtelier qu’elle brigue.

Il y a A. qui m’explique qu’elle ne “comprend pas” pourquoi ça fait du mal aux autres quand elle leur dit qu’ils sont bêtes de ne pas comprendre en maths.

Il y a la douloureuse incrédulité dans les yeux du papa de L. quand je lui explique que sa fille est terrorisée à l’idée de le décevoir quand ses notes basses.

Il y a mille histoires familiales dont on ignore tout ou presque, et dans lesquelles il faut s’introduire, l’air parfaitement sûr, l’espace de quelques minutes. Avant de repartir comme on est venu.

Un prof sans nom sort dans les rues d’Ylisse et avance vers la station de RER, martelé des histoires de chacun.
Comme chaque soir, reconstituer lentement la sienne propre.

Mercredi 23 mars

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Heure de vie de classe. A. vient me voir, sur les lèvres un sourire bizarre. Content et un peu incrédule.

“Monsieur, je suis allée montré mes bulletins au Grand Lycée Parisien dans lequel je veux aller.
– Bonne initiative, A. Qu’ont-ils dit ?
– Ben justement monsieur, tout allait bien, ils ont vu mes notes, mes appréciations, ils ont dit que j’avais le niveau…
– Alors qu’est-ce qui vous arrive ?
– C’est la ville monsieur.
– La ville ?
– Quand ils ont vu Ylisse, ils ont dit que c’était mort.“

Une seconde trente-deux de silence.

“Vous exagérez, A.
– Non, monsieur, ils l’ont dit comme ça : “C’est mort.” À moins que, peut-être, mes profs me fassent une lettre de recommandation.”

J’ai sous les yeux une page de traitement de texte vierge. Et quelques brouillons mentaux

Chère bande d’élitistes caricaturaux…

Mesdames et Messieurs les auditeurs de BFM TV…

Chers collègues, cette jeune fille n’a aucune envie de brûler vos pneus…

PUTAIN MAIS C’EST QUOI VOTRE PROBLÈME EXACTEMENT ?….

Et en tête j’ai aussi A., qui sort de la salle 116 en marmonnant : “Partir loin, loin d’Ylisse…”

Mardi 22 mars

Ne rien dire.

Mes mots sont tout petit, parce que je ne sais rien encore, à part douleur, peine, déchirures. Parce que de grosses voix crient des informations contradictoires. 

Ne rien dire. De nos jours, ça n’est pas si facile de serrer les lèvres.

Je continue à faire la seule chose que je sais faire, être prof. Et tenter d’enseigner par l’exemple. Tenter d’être la personne que j’aimerais voir ces mômes-étincelles devenir.