Jeudi 12 avril

Surveillance de brevet blanc.

Hasard de l’alphabet, je me retrouve à surveiller dans la même salle Klaus et Kaze, ainsi que Kevin et Kinnison. J’enseigne à deux d’entre eux, je connais les deux autres de réputation.

L’épreuve n’a pas commencé depuis trente minutes qu’ils sont la tête dans les mains, à somnoler ou cherchent à interpeler un voisin. Je les reprends sèchement.

“Mais monsieur, on comprend rien, on sait pas faire !”

Et ils ne sont que partiellement dans l’exagération. Absentéistes, fouteurs de bordel ou décrocheurs, les quatre K. se retrouvent, durant le brevet, mis devant, non pas la perspective d’un avenir noir ou des reproches en pagaille, mais face à l’ennui. Un ennui plein et compact de près de neuf heures d’épreuve. Neuf heures durant lesquelles ils ne pourront tromper l’ennui qu’en gribouillant ou en dormant.

C’est rigoureusement interdit, mais je les invite discrètement ne serait-ce qu’à relire le texte de Géo, dans lequel quelques réponses sont inscrites noir sur blanc.

“Elles sont où les réponses ? Allez monsieur ? Azy, vous voulez qu’on réussisse ? Comme d’habitude, vous nous aidez pas !”

Asimov parle dans l’une de ses nouvelles de “la plus noire ingratitude de l’enfance”. On nage en plein dedans. Les quatre garçons se sentent abandonnés par un système qui leur cours après depuis des mois. Qui les supplie de connaître un poil les règles du jeu.

Et le brevet blanc est la concrétisation de leur ignorance de ces règles. Cette fois ils ne peuvent pas suivre, ils doivent jouer. Neuf heures durant. Sans savoir comment lancer les dés. Il est presque douloureux de les regarder.

Mais hélas, même ça, ça ne servira pas de leçon. À ce stade, ça alimente juste la petite usine à rancoeur.

Mercredi 11 avril

Ce soir je vais voir M. chanter à Lille.

Ce qui me fait rentrer demain matin, par le train de 5h45. Ce qui fait que je serai démoli comme rarement pour assurer deux heures de cours et de la surveillance de brevet.

“Vous préparez toujours vos soirées en pensant à nous ? m’a demandé un jour Solange.
– Des fois pas du tout. Des fois, j’oublie jusqu’à votre existence. Et c’est pour ça que j’arrive à bien m’entendre avec vous.“

Comme ce soir.

Mardi 10 avril

Dernière heure de la journée, avec les troisièmes Max. Ça c’est mal passé hier, et c’est le dernier cours avant les vacances. Jeudi et vendredi, brevet blanc. Une heure pour conclure le cours sur Arthur Rimbaud. Avec “Aube”. Une heure pour expliquer le poème en prose.

Je suis épuisé, alors je raconte. Je raconte le voyage intérieur. Et extérieur. Ce pourrait être une forêt, ce pourrait être un cerveau. Rimbaud explore l’intérieur et l’extérieur.

“En fait il parle de quoi exactement ?
– Vous avez déjà eu des pensées en tête, de ces pensées qui vous semblent importantes mais que vous ne partagez pas parce que ça vous semble idiot, ou impossible à mettre en mots ?”

Et là tous. Absolument tous. Hochent la tête.

“C’est ça dont il essaye de parler.
– Comment ?
– En se servant du fait qu’on ne comprendra jamais complètement les mots.
– Mais pour quoi faire ?
– Pour rien. Juste parce que, peut-être, quelqu’un peut trouver ça beau.”

Il est tombé sur la troisième Max, l’éternelle agitée, un immense silence. Peut-être Rimbaud, peut-être la fatigue. Peut-être une minuscule étincelle. Et puis la voix de Nina.

“Alors en fait, c’est pas grave si on ne comprend pas ?
– On ne vous demande pas de comprendre. On vous demande juste d’essayer d’écouter et de voir. Ce que vous voulez.
– Vous pouvez essayer de relire le truc… Le texte ?”

Je m’exécute. Et les yeux mi-clos, tous, se laissent bercer. C’est rare. Ça n’est jamais arrivé. Et dans le train qui me ramène avec des collègues, je n’ose pas en parler, peur de casser quelque chose. De primal et d’originel.

Cette remontée, carmen carminis aux sources du langage avec vingt-deux mômes.

Lundi 9 avril

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Journée aux sons saturés.

J’ai encore du bruit blanc aux oreilles quand mon cerveau me réveille trente minutes avant le réveil, sans doute encore alerté par la fugace pensée du coucher : “Il faudra que je parte trois minutes en avance à cause de la grève des trains.”

C’est donc passablement endormi que j’arrive à “Devoirs Faits”, autre façon de parler de l’aide-aux-devoirs-dont-il-ne-faut-pas-prononcer-le-nom (sans déconner, j’ai l’impression de faire faire ses exercices à Voldemort) heure qu’on a très intelligemment placée le lundi matin pour les cinquièmes Glee, ce qui fait que mon discours “Vous faites vos devoirs pendant le week-end, samedi soir au plus tard ou je vous MANGE.” tombe un peu à plat.
Comme d’habitude, Delphine et Solange en profitent pour me raconter par le menu le détail de leur week-end, le petit liséré sur le T-shirt qu’elles porteront au spectacle de fin d’année et les derniers potins du bahut. Delphine et Solange, c’est ma NSA à moi, elles en savent presque plus sur les mômes que les CPE.

À la sortie, je me rends compte que j’ai un mot à dire à Monsieur Vivi. Je me retrouve donc devant la salle de musique, où l’attendent les sixièmes Glee. Depuis un petit moment. La grève des cheminots ayant décrété que Monsieur Vivi entamerait son lundi en stress et coincé dans une rame de RER, je les fais entrer en classe et, ne les ayant jamais eus, improvise un cours de… quelque chose. Je les fais répéter sur leur spectacle, une adaptation du Tour du Monde en 80 jours et on rigole à essayer de prendre des postures de gentlemen pour la scène qui se passe dans le club de Phileas Fogg.

J’enchaîne avec deux heures de cinquième durant lesquels ils s’écrivent en pirates, dans les pages d’une rédaction. Je passe d’un univers à l’autre, trop vite. Impression de ne leur donner que des conseils trop brefs, superficiels. Pour vraiment les aider dans leur écriture, il faudrait que je me dédouble, que je me triple, quadruple. Ils en ont envie, tellement envie en plus.

Petit crochet par chez les quatrièmes Glee pour aider Lady T., leur prof principale, à leur présenter l’école ouverte, stage d’une semaine durant les vacances, et pendant lequel on répètera le spectacle, et sur lequel je me prépare à me lamenter de façon théâtrale la semaine prochaine, vous êtes prévenus.

Et l’après-midi de l’Apocalypse, avec deux heures de troisième Max. Rien à faire. Tout ce que je déteste. Des mômes absolument pas à ce que l’on fait. Exigeant que je les briefe pour le brevet blanc à venir mais refusant totalement de s’y mettre, me rabâchant toujours les mêmes lacunes.

“C’est quoi déjà le COD ?
– On avait fait un atelier dessus.
– Quoi, ça ? (*exhumation d’une feuille dégueulasse et pliée*) Vous réexpliquez ? Wesh attends meuf, elle portait quoi ?”

Je suis un prof fantôme, et je ne parviens pas à les empêcher, à l’exception d’une vaillante poignée d’entre eux, de se précipiter dans le mur. Impact qu’ils s’empresseront de me reprocher avec toute la mauvaise foi de l’adolescence.

Fin de journée. Deuxième réunion de la dernière chance pour Mose, totalement perdu et séchant de plus en plus de cours, en ce moment.

Mose qui ne viendra pas.

Retour. Longue attente sur le quai, écouteur vissé aux oreilles.

Pas une seule pensée, apaisée, vraiment, depuis ce matin huit heures.

Samedi 7 avril

Souffrant hier, j’envoie un SMS à B., qui anime une heure de cours toutes les deux semaines avec les cinquièmes Arkham. Autant dire que ce n’est pas l’heure la plus simple à mettre en place. Trouver sa place quand on voit les mômes deux fois par mois, creuser sa légitimité… Du coup, systématiquement, nous divisons la classe en deux, afin de travailler sur des points précis de langue.

Et, étrangement, ça marche.

Ce qui pourrait être une heure de pensum se transforme en petit moment privilégié. La classe chaotique, dont les rapports d’incidents quotidiens sont un feuilleton, se mue en deux petits groupes dans lesquels règne quelque chose… Quelque chose de…

“Salut ! Ça c’est bien passé avec les élèves ?
– On a travaillé sur leur brouillon de rédaction, c’était très agréable.”

D’agréable.

Les troisièmes Max sont un défi, les troisièmes Tardis une énigme, et les cinquième Glee une aventure.

Les cinquièmes Arkham, foutraques et disparates, dans leurs atouts, leurs fragilités et leurs personnalités sont juste agréables.

Et à Ylisse, je crois que c’est l’une des denrées les plus rares qui soient.

Vendredi 6 avril

“Vous avez tous déduit que Jim est fasciné par les pirates…
– Monsieur, vous auriez aimé, vous, être un pirate ?”

Solange me regarde avec de grands yeux. Solange est la reine des questions, incongrues, qui tombent n’importe quand. Avec sa sœur Delphine, elles sont les plus Ylissoises des 5ème Glee. Filles de commerçants du coin, elles connaissent parfaitement la ville, et toutes les histoires qui la parcourent. Même chose à la récréation. Elles se métamorphosent à chaque intercours en commères, colportant les ragots et archivant les rumeurs. Dans de nombreuses classes, ça poserait un immense problème.

Mais là…

“Oui monsieur, enchaîne Sid, voix minuscule dans un corps de grand adolescent, un pirate mais sans vous battre, évidemment.”

En un instant, vingt-trois paires d’yeux sont tournées vers moi et les questions fusent :

“Vous auriez eu un bateau qui se serait appelé comment ?
– Vous auriez plutôt été un corsaire, c’est plus votre genre non ?”

Quelques secondes plus tôt, nous étions plongés dans une analyse de texte fouillée, à débusquer les subordonnées et les pronoms relatifs. Et tout à coup, je me retrouve grimé en capitaine de vaisseau.

“Et genre, vous m’auriez recruté dans votre équipage ?”

Deux ans qu’on se fréquente. Et je me demande si, avec Monsieur Vivi, et L., et leur projet qui fait que nous le voyions infiniment plus que nos autres élèves, nous n’avons pas fini par créer cette ambiance étrange : des gamins perpétuellement au croisement. Capables de se montrer matures, impliqués dans leur boulot. De mettre leur nez dans les pires histoires à la récréation. Et de se reconnecter, instantanément et sans le moindre complexe à leur part d’enfance, pour jouer avec Monsieur Samovar, leur professeur principal. Parce personne ne l’utilisera contre eux une fois qu’ils seront sortis de la salle.

Les cinquièmes Glee aux mille visages. Les rendront-ils plus fort ?

Jeudi 5 avril

J’ai 6 ans. Je lis “Gaston Lagaffe” (c’est de saison), et je demande à mon père :

“Mais quand Monsieur De Mesmaeker il arrivera à signer les contrats ?
– Mais s’il parvient à les signer, Gaston, c’est fini ! (Papa pense, je crois, que ces contrats permettent la vent de Spirou à l’homme d’affaire).”

Je ne comprends pas. Je rigole aux éclats devant les déboires de ce businessman ridicule et de Prunelle, vraiment trop nerveux. Mais il serait normal que ce gag récurrent ait une fin, ce n’est pas “normal”. Au fond de moi, je sens que cette incompréhension, teintée d’une légère inquiétude, est légitime. Mais il me manque les mots pour argumenter, et demander davantage d’explications. Il semble y avoir une façon “normale” de lire, à laquelle je devrais me référer, et défendre la mienne nécessitera des mots dont je ne dispose pas encore.

Avance rapide, vingt-neuf années plus tard. Cinquième Arkham.

“Mais monsieur, Jim qui a été si vigilant sur les marins à la jambe de bois n’a aucun doute sur Long John Silver ? Ça n’est pas logique !”

L’incompréhension de Gaston ne m’a jamais quittée.

“C’est vrai. C’est incohérent. En fait, l’auteur se permet de tricher un peu avec le caractère de Jim pour rendre le voyage plus palpitant. Il espère qu’on lui pardonnera par la suite, parce que grâce à cette tricherie, on aura plus d’aventure, de suspens et d’action.
– On a le doit de tricher comme ça dans un livre ?
– C’est l’avantage, il n’y a pas tant de règles que ça dans les histoires. Mais vous avez tout à fait le droit, vous de trouver ça bizarre.
– Et on fait quoi alors ?
– Vous pouvez vous inventer une explication, par exemple que Jim est trop excité par son départ pour faire attention à ce détail, ou bien juste attendre de lire la suite pour voir si vous pardonnez à l’auteur.
– C’est bizarre les livres quand même.
– Parfois.”

Nina hoche la tête, avec un sourire rassuré. Et se replonge dans les pages et vers l’île au trésor.

Mercredi 4 avril

Il y a certains moments qui ne changent jamais, dans la vie du collège : l’après conseil de classe du deuxième trimestre en troisième en est un. 

Une sorte d’accord tacite semble être passé entre les mômes. Il y a ceux qui décident de continuer et ceux qui arrêtent. Non pas qu’ils renoncent, ou quoi que ce soit. Mais ce que l’on a dit en conseil de classe leur suffit. L’orientation qu’ils visent ne nécessite pas davantage d’ambition ou de travail, alors arrêtons-nous là. L’extrême minimum des efforts sera fait : les devoirs notés rendus, les absences pas trop nombreuses.

Mais ils s’évaporent. Des bavardages très discrets, sans aucune agressivité, du matériel régulièrement oublié et des heures de retenue effectuées presque de bonne grâce. Pendant que les autres travaillent, certains deviennent des élèves nuages. Alors bien sûr, ça a quelque chose de reposant, de rassurant, même de ne plus se retrouver en situation de conflit avec ces mômes. Jusque là, on était l’adulte, on savait, on pouvait les faire douter, exiger qu’ils apprennent, qu’ils participent.

Plus maintenant. Ils dérivent lentement, et, l’année s’avançant, on n’a plus l’envie de les rattraper… Il reste tant à faire avec ceux qui ont décidé qu’ils avaient besoin du collège !

Mais comment les redensifier, ces élèves évanescents ?

Mardi 3 avril

Cours avec les cinquièmes Arkham. J’explique aux élèves que les prochains cours se feront sous la forme d’une chasse au trésor et que l’équipage gagnant sera récompensé.

“Pfff les cadeaux ça va encore être un truc nul.” prononce très fort Nanami en roulant des yeux.

J’applaudis.

“Merci Nanami. Grâce à vous j’ai gagné 10 euros. J’avais parié que vous grogneriez. Vous n’êtes jamais heureuse de ce qu’on fait de toutes façons.

– N’importe quoi je…

– Non mais azy il a raison, la rabroue sa copine Nina. Toujours tu dis du mal, t’étais contente la dernière fois quand les filles de l’autre collège elles ont voulu te taper.”

Et c’est vrai. Nanami ne cesse de déblatérer sur le fait qu’elle a manqué de se faire casser la figure. Ça la travaille, intensément. Elle veut du conflit, elle veut des cris, elle veut de la douleur.

“Bah c’est mieux que d’être… Gentil.”

Mot craché dédaigneusement en regardant Gabocha qui cligne ses grands yeux doux.

“Tu fais ta fière mais tu vas pleurer un jour ! la rabroue Nina. Et puis pourquoi je te parle pardon Monsieur.”

On met les voiles. Nanami boude un moment. Puis se joint de nouveau à l’activité. Elle est bonne élève, elle s’en sort bien. Mais au fond, ça la mange. La petite fille toute habillée en marques qui attend la castagne. Sans raison, autre que de se sentir vivante.

Et en attendant, lui apporter quoi ?