Vendredi 31 mai

Cher Monsieur Blanquer,

Ce doit être la troisième ou quatrième lettre que je vous écris. Et je ne vous ai jamais encore dit mon admiration. Il y a une raison à cela : je ne vous admire pas pour les bonnes raisons.

Ce matin encore, j’ai éprouvé énormément d’admiration pour la gestion de ce que vous avez contribué à transformer en sujet d’actualité : la “grève” du bac. Si nous reprenons les faits, plusieurs syndicats organisent des consultations et des appels à la grève, tournant autour d’une gigantesque pomme de discorde : le BAC. L’examen suprême, le plus connu, celui qui, en France, évoque le passage à l’âge adulte. L’un des derniers rites de passage.

Et, si vous êtes resté atone, face à énormément d’appels et d’actions – entre autres l’impossibilité de mettre en œuvre des dédoublements de classe demandés par votre ministère, des grèves pour cause de classes toujours plus chargées, des personnels de l’éducation mettant leurs jours en danger – il vous a fallu très peu de temps, non seulement pour vous pencher sur ce sujet, mais pour en faire une affaire médiatique.

Pourquoi ? Parce que les dysfonctionnements que j’ai évoqué plus haut ne sont pas symboliques. Ils n’interpellent pas. Et surtout, ils ne vous offrent pas une tribune médiatique suffisamment confortable.

Mais là, depuis deux jours, vous écumez les médias, exprimant votre “surprise” devant ces possibles grèves durant les examens, et dégainant deux arguments principaux : votre porte est toujours ouverte pour parler aux personnels de l’éducation, notamment concernant leur rémunération, et il est nécessaire que les élèves puissent passer le bac dans les meilleurs conditions possibles.

Que c’est finement joué.

Finement joué car la rémunération, bien que primordiale, n’est qu’un point parmi les revendications de ceux qui travaillent pour votre ministère. Et, serais-je mauvaise langue – je descends après tout d’une longue lignée de commères bretonnes – je dirais que vous espérez ainsi, une fois de plus, dresser entre vous et nos tentatives de plus en plus désespérées de nous faire entendre, le public non-enseignant. Qui en a un peu assez de voir ces profs, toujours en vacances, exiger davantage de frics. Pourquoi, sinon, évoquer la rémunération, et non d’autres points tout aussi cruciaux, notamment la réforme du lycée, menée à marche tout aussi forcée que la précédente ministre avait mené celle du collège ? Pourquoi, sinon, ne pas parler des dispositifs mis en place depuis deux ans et dont vous vantez la réussite, quand bien même nous tentons désespérément de vous expliquer que ce n’est pas sur un terme aussi court que l’on évalue des dispositifs ?

Et puis, il y a les élèves. Je suis ravi de vous en entendre parler. Vous parlez beaucoup d’eux. Pour eux, aussi, en expliquant qu’ils sont ravis de pouvoir choisir les spécialités qu’ils veulent dans leur lycée. On vous entend un peu moins parler pour ceux qui s’inquiètent des résultats de Parcoursup, ou de ceux pour qui ce fameux système de spécialités dysfonctionne, parce qu’ils se rendent compte que leurs choix ne seront finalement pas possible, pour cause d’emploi du temps.
Vous évoquez donc les élèves. Que vous placez à nouveau en écran, entre vous et nous. “Vous n’allez quand même pas faire ça aux élèves.”
Ma bile bretonne m’incite encore une fois à ne pas trouver cela super élégant. Vous savez parfaitement que l’immense majorité des enseignants font ce métier car ils souhaitent transmettre à leurs élèves, et leur proposer une société dans laquelle ils sont protégés et estimer. Vous servir de notre éthique professionnelle pour nous empêcher d’exprimer notre désaccord ne me semble pas des plus fair-play.

Parce que vous savez, au fond. Qu’il y a peu de chance qu’une grève importante se déclare les jours des corrections du bac. Et que, dans tous les cas, votre piège délicieux se refermera : en cas d’échec de grève, vous serez l’homme fort, qui sait se faire respecter de ceux dont il a la charge.
Et même si, contre toute probabilité, nous sommes suffisamment nombreux à refuser la correction de copies, vous aurez déjà pris l’initiative médiatique. Nous serons ceux qui ne veulent pas que les enfants de la République réussissent.

Alors oui, c’est finement joué. Et que nous reste-t-il, alors ? Juste à dire la vérité : ce n’est pas grand-chose, mais c’est important. À dépiauter vos réformes, à les expliquer, calmement, jour après jour, à expliquer sans colère pourquoi nous ne sommes pas d’accord avec nombres de vos décisions, après réflexion, et non par principe.

Il nous reste à faire œuvre de profs.

Vous ne nous facilitez pas la tâche, Monsieur Blanquer. J’aimerais, lorsque mon ministre s’exprime, chercher à imaginer à quoi va ressembler la suite de ma carrière, m’enthousiasmer – parfois – pour des changements dans ma profession, être convaincu par des explications, ou exprimer calmement mon désaccord.

Au lieu de cela, de plus en plus fréquemment je me demande sur quel aspect de cette profession que j’aime profondément de je vais me faire attaquer.

C’est stratégiquement impeccable.

Mais un peu triste.

Jeudi 30 mai

Hier, soirée chez B. et T. T. s’apprête à passer les oraux du CAPES. La conversation tourne donc évidemment un bon moment autour du boulot ; de l’envie de T. d’apprendre la grammaire, vraiment, aux élèves. Des les y intéresser.

Il y a quelque chose de fascinant à se tenir, onze ans plus tard, devant de futurs enseignants. De les voir prêts à s’élancer, en déployant toutes leurs idées et leurs envies. “À l’ESPE, on nous dit qu’il faut dix ans pour faire un bon prof” me lance T. en rigolant “tu confirmes ?”

Je hausse les épaules. De bons profs, j’en ai connus qui étaient opérationnels dès la première année. Mais il faut certainement un bon moment pour apprendre à jongler avec l’intégralité de nos responsabilités : les cours, l’administratif, la discipline, la dimension humaine du métier, l’adaptation au changement perpétuel…

J’ignore si, après tout ce temps, je suis devenu un bon prof. Mais, comme je l’ai déjà écrit ici, j’ai développé le pouvoir d’Elliot dans Scrubs : j’arrive, quand la situation me dépasse, que je suis débordé de boulot ou en train de me faire bordéliser, à respirer un grand coup. Et à ralentir la frénésie absolue dans laquelle nous sommes souvent plongés.

Je manque terriblement de sens de l’à-propos : si j’en avais eu, c’est ça que j’aurais expliqué à T. À tous les profs qui se lancent : respirez.

Mercredi 29 mai

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“Non mais franchement, elle cherche les problèmes !”

La grosse voix de Melville résonne dans la classe. Les quatrièmes en train de lire “Inconnu à cette adresse” lèvent la tête, ceux qui faisaient semblant interrompent leurs passionnantes activités (dessiner sur la table, terminer une antisèche pour le contrôle de demain, ou s’envoyer des petits mots pour demander l’adresse du compte Insta de sa cousine). Le gamin rougit, du haut de son presque un mètre quatre-vingt.

“Pardon. Je parlais du livre.
– Y a quoi ? C’est qui qui cherche les problèmes ?”

Hildegarde lève la tête de la table sur laquelle elle était affalée.

“Ben la fille, là. T’as pas lu ?
– Griselle ? Ben si, pourquoi tu dis ça ?
– Ben genre, elle répond à des nazis qui l’insultent, alors qu’elle est juive. C’est pas chercher des problèmes, ça ?”

Je m’apprête à répondre mais Hildegarde me coupe la parole, tentant de se redresser animée d’un juste courroux mais ne parvenant qu’à renverser une chaise et sa trousse, dont je constate au passage qu’elle est remplie d’un matériel impeccable, chose à peu près aussi rare au mois de mai qu’un électeur enthousiaste aux européennes. Après s’être extirpée de son bazar, la grande gamine lance à son camarade :

“Genre tu voulais qu’elle ferme sa gueule ?
– Hildegarde !
– Pardon monsieur. Tu aurais préféré qu’elle ferme sa gueule ?
– Hilde… Bon laissez tomber.
– Bah oui fallait qu’elle se taise !
– Ah ouais, donc toi je dis que t’es un sale turc, tu laisses passer ?
– Ben non !
– Ben c’est pareil ! Les nazis ils auraient gagné si les gens y pensaient tous comme toi !”

Maugréant, Hildegarde se rassoit et reprend son travail de restauration des exemplaires usés que je prête aux élèves, à grand renfort de colle en bâton. Je baisse les yeux sur Lavenza qui rigole doucement.

“Qu’est-ce qui vous fait rire, Lavenza ?
– C’est marrant, Hildegarde elle est… comment on dit déjà ? Impolie ? Et elle a raison en même temps. Y a un mot pour ça en français ? Non ? C’est dommage. C’est important, je trouve.”

Mardi 28 mai

Il y a des journées qu’il faut garder précieusement en soi, parce qu’elles font de nous de meilleurs êtres humains. Le 28 mai 2019 en fait partie.

Quatre heures de répétition avec les troisièmes Glee, dont deux avec Monsieur Vivi. Nous récupérons un spectacle totalement en chantier, à moins d’un mois de la représentation finale.

“Ce n’est qu’un spectacle de fin d’année.” Ce leitmotiv est presque devenu une blague entre nous deux : nous n’arrivons jamais, avec les sections CHAM, à ne faire “qu’un spectacle de fin d’année.” Ce qui devait être un petit machin de vingt minutes s’est métamorphosé en une fresque musicale à travers tout le XXe siècle, à travers l’histoire d’une famille. Et des morceaux de bravoure musicaux pour les gamins, tels que le “Strange Fruit” de Billie Holiday ou “Heroes” de Bowie.

Hier j’ai serré les dents. Et j’ai insisté pour qu’ils jouent l’intégralité de la pièce. N’importe comment, sans connaître entièrement le texte, sans avoir tout mis en scène. Mais il fallait qu’ils l’explorent en entier.

Et aujourd’hui, nous accouchons le spectacle. Monsieur Vivi met en place l’épine dorsale des morceaux, extrait du chaos de voix à contretemps les fils, ici d’un unisson, là de modulations. Ce thème qui leur semble à des mondes de leurs univers de référence commence à leur parler. De mon côté, je demande aux mômes de réfléchir à leur personnage. Ils ont pour la plupart de tous petits rôles. Ils l’étendent. Inventent un objet auquel leur personnage tient, des passions, des dégoûts, une démarche. Je place au sol de petites croix blanches, les aide à surmonter leurs rires nerveux.

Et alors, advient le silence.

Quand la scène de rupture entre les deux protagonistes sonne juste, quand Miranda Priestley du “Diable s’habille en Prada” reconstruit une œuvre d’Andy Warhol, quand cinq garçons ont l’idée folle de reconstituer par mime l’explosion de la bombe atomique, et que c’en est glaçant de justesse.

Ils déploient tout leur potentiel, tout leur talent, parce qu’ils commencent à faire confiance à cette œuvre que nous protégeons, Monsieur Vivi et moi, depuis le début de l’année. Enfin ils s’en emparent et l’habitent. Enfin se crée quelque chose entre les arrangements musicaux, les textes travaillés et leur formation scénique, qui est la synthèse de tout ça et quelque chose de totalement différent : enfin ils créent une œuvre.

Je ressors de ces quatre heures sonnés. Avec sur mon portable une notification de ma messagerie professionnelle. Celle qui me donnera la réponse à la question : suis-je encore là où non l’année prochaine.

J’ouvre la boite mail, ça me brûle au coin des yeux à s’en évaporer.

C’est un spam.
Je me déconnecte en me disant que c’est ridicule de se mettre dans des états pareils.

Mais ce qu’ils font. Ce que nous faisons ensemble. Qu’est-que c’est dérisoire. Qu’est-ce que c’est grand.

Lundi 27 mai

Les quatrièmes Alakhazam finissent de lire “Inconnu à cette adresse” en classe. (Sauf Tybalt. Tybalt a fini le bouquin la semaine dernière, ainsi que les deux activités suivantes et attend gentiment que je nourrisse son hyperactivité).

J’observe les mômes, et les réactions de leur visage, tandis qu’ils parviennent à la crise, et au dénouement. Il y a Eilie, à qui je déconseille mentalement une carrière de joueuse de poker professionnelle, tant son visage est expressif : ses yeux s’écarquillent d’horreur, avant que ses sourcils ne se froncent : “Non mais quelle espèce de… !” Elle se met la main sur la bouche, tandis qu’Amir lui fait signe de se taire. Il suit les lignes du doigt et chuchote les mots. Au bout de quelques lignes, il relit le tout et continue, l’air satisfait. Les exercices de lecture que nous pratiquons seul à seul de temps en temps n’ont pas l’air de porter leurs fruits. Mais il progresse, doucement, dans l’histoire.

Je passe à côté d’Elisande, dont les traits placides  bougent rarement. Elle a presque terminé l’histoire. Je me penche sur elle :

“Il est sympa, Martin, pas vrai ?
– Non. Pas du tout.”

Elle fixe sur moi un regard noir. Je me sens à peu près aussi à l’aise qu’un vampire sous le soleil de Californie.

“C’est très grave, ce qu’il fait monsieur. Il n’y a absolument pas à en rire.”

Voix sourde, mais furieuse. Elisande ne parle que rarement et ne donne jamais son avis. La petite nouvelle de Kressmann Taylor agite en elle des flots de lave. Et je me demande si elle choisit à dessein de ne pas les montrer plus souvent.

Et puis il y a Reth. Élève brillant, fin et drôle. Que j’adore. Mais qui, depuis un mois, refuse tout effort, et ce dans de plus en plus de matières. J’explore ce blocage et n’en trouve pas la clé. Il jette sur les fronts baissés un regard goguenard.

“Pourquoi vous faites ça, il se passe quoi ?
– Ben en fait…
– Chut !”

Eilie fait signe au pote de Reth de se taire.

“Il a qu’à lire s’il veut savoir !”

Les voisins de table hochent la tête. Reth se retourne, me regarde.

“Il se passe quoi ?
– Eilie a raison. Ce sera mieux si vous lisez, moi je vais mal répéter ce qui est écrit.”

Je vois ses mains se crisper. Il y a dans les pages quelque chose qui échappe à Reth. Et captive, relie les autres. Lit et relie.

Très lentement, presque avec dégoût, il ouvre le livre. Petit à petit, son visage s’apaise.

Et tout le monde lit.

Samedi 25 mai

Week-end fête de famille, dans un coin de campagne. Une dizaine d’adultes et corollaire :

Des.

Enfants.

J’ignore à quel point avoir des mômes influe sur sa pratique d’enseignant. Mais je souris, en passant un peu de temps avec eux, et en me rendant compte que mes réflexes de prof ressortent là aussi : être précis dans les mots, toujours se concentrer sur ce qu’ils font de meilleur pour les éloigner du pire, et si on se lance dans une activité, bien la faire.

Rarement vie pro et perso ont été autant entremêlées. Mais en prenant un peu de recul sur la situation, alors que je mime aux mômes le combat entre Persée et Méduse, je me dis que parfois, juste parfois, Monsieur Samovar fait de moi une personne pas trop moche.

Vendredi 24 mai

Journée commençant à 8h30 et finissant à 17h30, durant laquelle je fais cours… deux heures.

Autant dire que ça me laisse du temps pour corriger des copies, remplir des bulletins, préparer des cours… Et discuter avec les collègues.

C’est le début des jours de soleil. Où l’on voit les adultes comme les enfants sous un jour subtilement différent. Et beaucoup de sourires.

Je me dis que, que je parte d’Ylisse ou que je reste, je serai, en quelque sorte, gagnant.

Ça n’est pas souvent donné.

Jeudi 23 mai

Source : Entertainment Weekly

Du fait d’un cours déplacé, j’ai aujourd’hui droit à TROIS heures de troisièmes Bazoukan. Deux le matin, une l’après midi. La recette pour une catastrophe, connaissant le potentiel nitroglycérinique du groupe.

Et, constants dans leur imprévisibilité, ils se comportent de manière réjouissante. Durant une heure, ils préparent un débat sur “Le robot qui rêvait” (ATTENTION, divulgachâge en vue pour ceux qui n’ont pas lu la nouvelle) : Susan Calvin a-t-elle bien fait de détruire – ou tuer, c’est selon – le personnage éponyme de l’histoire ?
Ils connaissent le principe, déjà éprouvé deux fois, et se prêtent à l’activité avec leur habituelle tonitruante efficacité, où les phrases “Azy toi, chacal, cette gradation est totalement incohérente !” ou “Mais sale bâtard ne réemploie pas cet argument deux fois de suite !” sont monnaie courante, me forçant à alterner félicitations et froncements de sourcils à la même vitesse qu’un candidat aux européennes distribue des promesses électorale.

Leur performance est mieux que bonne : elle est propre. Pour la première fois de l’année, ils réalisent un débat véritablement profond, pertinent, qui explore le sujet en profondeur. Et quand Y., leur CPE, entre dans la salle, le brouhaha est uniquement dû à l’échange passionné d’idées.

Et comme à chaque fois qu’ils font quelque chose de beau, les mômes sortent du cours le visage apaisé. Nous nous sommes vus trois heures et une petite dizaine traîne encore dans la salle. C’est presque devenu un axiome, me concernant : le fait qu’un cours se soit bien passé est proportionnel au temps que les élèves restent dans la salle quand ils le peuvent après la sonnerie :

“Monsieur, en gros, ce qu’on a fait, c’est du théâtre.
– Un peu. Le fait de jouer, de ne pas être tout à fait vous, de travailler sur la voix, la posture…
– C’est ce que vous faites tout le temps avec votre classe en fait.”

“Ma” classe. Les troisièmes options musique, les Glee.

“Pas tout le temps. Mais régulièrement.
– Vous savez, lance Elie avec son sourire toujours mi-franc, mi-ironique, en vrai monsieur, on se moque des 3e Glee parce qu’ils font de la musique mais c’est bien ce qu’ils font.”

Je hoche la tête. Il est rarissime qu’ils abordent le sujet. Le fait est que, de la sixième à la troisième, les Glee sont laissés de côté. Pas harcelés ou agressés. Mais mis de côté. Et cibles de quelques moqueries.

“Vous auriez aimé l’intégrer, Elie ?
– Ah bah non !
– Ma sœur est en sixième, elle aime bien, enchaîne Roog en haussant les épaules. Ils font un truc sur un poirier.”

J’attends. Ces affirmations dissimulent une question. C’est toujours comme ça, dans ce collège. Roog finit par se lancer

“Monsieur…
– Oui ?
– Si ça avait été nous les Glee… on aurait fait quoi ? Juste comme ça hein ! Vous dites pas qu’on a demandé !“

Je ne relève pas, histoire de ne rien abîmer. Il y aurait tant à dire, pourtant. Sur cette violence. Sur cette foutue pression social adolescente.

“Ça dépend de beaucoup de choses. Les instruments que vous joueriez, votre niveau de chant…
– Tout ! Genre on est prêt pour tout !“

Ils sont six à s’être approchés du bureau sur lequel j’ai une fesse posée. Je réfléchis.

“Vous aimez bien en faire des tonnes. Du coup, je pense… Vous connaissez le Magicien d’Oz ?
– Ah oui, le truc avec la fille qui tue des sorcières ?”

Kasumi a une étrange façon de décrire l’histoire de Frank L. Baum. Après, Kasumi apporte des sabres japonais en classe et s’est mis de l’eau dans les yeux pour figurer des larmes pendant le débat.

“Voilà.”

En quelques mots, Kasumi raconte l’histoire à ses camarades.

“Il y a une comédie musicale qui en a été tirée. Ça chante fort, ça danse beaucoup, et l’héroïne est verte. C’est super dur, mais vous adoreriez.”

Ils rigolent.

“Mais là, ce serait les Glee qui se foutraient de nous.
– Non, ils ont l’habitude de…
– Bah si monsieur, c’est comme ça que ça marche, hein.”

Nous échangeons encore quelques minutes. Ils sortent en échangeant quelques mots sur une possible mise en scène de Wicked. Je sais que lundi, quand nous nous reverrons, ils auront oublié. Ce n’est pas si grave.

J’aimerais juste qu’ils se rappellent qu’ils peuvent faire du beau. C’est à leur portée.

Mercredi 22 mai

Hier, heure très chiante et très satisfaisante avec les troisièmes Glee.

Nous sommes en train de dégrossir certaines scènes de leur spectacle de fin d’année (qui a lieu dans un mois et dont nous n’avons pas encore répété l’ensemble, tout va très très bieeeeeen).

Et il n’y a rien de plus pénible pour eux.

Une partie est condamnée à attendre assise sur les sièges des spectateurs, tandis que les comédiens en scène ne cessent d’être interrompus par les injonctions de leurs camarades (ou les miennes), faisant de la répétition un patchwork éminemment frustrant. Les feuilles de textes – ils ne les connaissent pas encore – s’éparpillent, l’attention doit sans cesse être recadrée.

Et pourtant, ils sortiront enchantés de la salle. Parce qu’à la fin, nous avons filé les quatre scènes à peu près en place, et que “ça rend bien !”

À nouveau, ces mômes n’ont rien d’exceptionnel. Mais ils ont eu la chance, pendant quatre ans, de se consacrer à des projets, à des travaux dans lesquels ils trouvent une gratification profonde : “on va raconter le XXe siècle en chansons, c’est pas taré, ça ?” vient me dire Tir à la fin de l’heure, comme s’il m’apprenait une grande nouvelle.

Le laborieux. Cet aspect tellement compliqué à gérer de notre boulot. Ces moments où on supplie aux élèves de nous faire confiance, où nous avons besoin de toute notre force de persuasion, parce que nous savons – ou espérons – que les tâches frustrantes qu’ils accomplissent servent un but qui les satisfera.

Les troisièmes Glee ont la chance d’en récolter les fruits rapidement, et d’accueillir ces moments de frustration, sinon avec bonheur, du moins avec patience. Et ils m’auront appris à essayer d’en offrir autant aux autres classes.