
Le marathon du vendredi commence, comme tous les vendredis par un cours particulier que je donne à Riou. Riou souffre de phobie scolaire et s’est retrouvé déscolarisé pendant plus de six mois. Le cours se passera, comme tous les vendredis, très bien. Riou est calme, poli, il fait de son mieux. Et ses mains tremblent toujours quand il prend la parole.
Comme tous les vendredis, je quitterai le cours absolument furieux. Une heure de français par semaine, pour un élève de troisième, c’est de l’homéopathie, donc rien. Et on ne nous a donné aucune consigne depuis trois mois que quelques profs lui dispensent quelques heures par ci par là. Y a-t-il une prise en charge plus globale, un sens à ce que nous faisons ? J’en doute. Et je ne vois aucune envie de la part du môme de rejoindre un groupe, même réduit. Est-ce que je sers à quelque chose, auprès de lui ?
Pas le temps de tergiverser, comme tous les vendredis, j’enchaîne avec un cours de quatrième Dracaufeu, que j’initie à l’exercice de la réécriture. Heure plutôt aride dont je crains qu’elle vire au bazar absolu, comme à chaque fois que cette classe s’ennuie.
Je passerai l’heure à chercher la caméra cachée tandis que les mômes travaillent dans un silence séraphique, levant respectueusement la main quand une subtilité leur échappe.
Et puis au milieu de cette troupe temporaire d’angelots, je vois se détacher Byleth. Byleth est une gamine à la dégaine improbable, des yeux étrangement fixes agrandis par d’immenses binocles, un visage très mobile, et une expression toujours un peu perdue sur la tronche. Byleth cache des revues de voyage dans son sac et se montre parfois très sans-gêne dans ses remarques.
Mais depuis quelques jours, elle semble avoir gagné deux ans d’un coup. Entrée dans la classe, elle s’isole de ses potes, suivant les consignes avec une concentration intense et choisissant avec soin ses partenaires lors d’un travail de groupe. Son sérieux est tellement puissant qu’elle a fini par attirer un petit groupe autour d’elle. Ceux qui, habituellement, subissent. Ceux qui attendent que les grandes gueules aient fini d’accaparer l’attention des profs. Ceux qui parlent peu. Attirés par son aisance et son étrangeté, ils se regroupent autour d’elle, prennent la parole. Byleth, leader des étranges ; ça lui va bien, ça me rend heureux.
Mais comme tous les vendredis, il va falloir rapidement redescendre pour prendre en main les quatrièmes Avaltout qui, imperturbablement en fin de semaine, seraient capables de mettre en déroute les légions infernales par leur comportement.
Je suis censé aujourd’hui leur faire parcourir une exposition sur les différentes orientations après la troisième. Je perds douze kilos à courir de l’un à l’autre, séparant des mômes qui veulent transformer la salle polyvalente en arène de MMA ou empêcher un autre groupe de mettre leurs téléphones en réseau pour se taper une petite partie en ligne.
Je remonte, vieilli de dix ans. Les questionnaires sont remplis et personne n’a encastré personne dans les panneaux, on peut considérer que c’est un succès.
Seule Hilda fait la gueule. Elle a remarqué que j’ai répondu six fois à ses questions et sept à celles de Kirkis : “les profs ils disent on doit être justes, là vous êtes pas juste avec moi !” J’essaye désespérément de lui expliquer que je ne tiens pas le compte du nombre de réponses que je donne… Peine perdue.
Comme tous les vendredis, je tente de reprendre forme humaine en salle des profs. La pause déjeuner aussi est pleine d’émotions entre collègues, mais celles-ci sont à nous seulement.
Et comme tous les vendredis, je me retape une heure avec les quatrièmes Dracaufeu – séraphique bis, j’aimerais savoir pourquoi ils sont comme ça le vendredi et à réduire en charpie le mardi – et à risquer la crise cardiaque en quatrième Avaltout. Heure pendant laquelle Valère m’explique benoîtement qu’il est en grande conversation avec dieu ces derniers jours et que dieu lui répond régulièrement.
Ne sachant trop que faire de cette information et, comme tous les vendredis, épuisés, je le laisse partir et accueille les troisièmes Etourvol, ou plutôt un contingent réduit desdits Etourvol, une partie non négligeable d’entre eux n’étant pas venue en cours pour terminer son rapport de stage. Je rappelle un peu sèchement qu’ils avaient un peu deux mois et demi pour le faire, avant d’entamer un cours sur La ferme des animaux, durant lequel Flavia a des questions beaucoup trop enthousiastes sur la façon dont les animaux sont tués dans les exploitations agricoles et sur les blessures qu’une corne de vache peu provoquer chez un être humain.
Comme tous les vendredis, je n’ai plus aucune énergie. Je mobilise quelque chose qui n’a pas de nom pour accueillir les troisièmes Glee et les engueuler. Je ne l’ai pas fait pour les Etourvol, mais je n’y peux rien. Apprendre que les Glee, cette classe que je suis depuis trois ans, a également attendu la dernière minute pour remettre ses rapports de stage sèche mes dernières réserves de patience. J’explose froidement et leur demande de bosser à la hauteur de leurs ambitions. Je leur rappelle tout ce qu’‘ils ont fait de beau et de difficile, en sixième et en cinquième. Ils me regardent un peu tétanisés. Mais presque sereins. J’en viens à me demander s’ils n’attendaient pas cette engueulade. Attention, toujours à ne pas être leur papa.
Comme tous les vendredis, quand même, nous faisons cours, et ils participent. Benvolio, surtout. Benvolio dont je sens, depuis quelques temps, qu’il aimerait tellement faire cours en tête à tête. Il prend la parole, en permanence, toujours pertinent, toujours souriant, assoiffé de contact, d’échange. Il fait partie de ceux à qui je n’arrive pas à donner assez de présence. Il n’y a pas que ceux qui sont en difficulté qui ont besoin d’attention…
Comme tous les vendredis, Arès vient me voir en fin d’heure.
“Ce week-end, monsieur, ma grand-mère vient me chercher chez ma famille d’accueil, et elle m’amène au Cirque du Soleil.
– Quelle chance ! Je n’y suis jamais allé.
– Faut y aller monsieur. C’est trop beau. Oh, et après j’irai chez le coiffeur. Faut que je prenne un peu plus soin de moi. Vous avez raison, ça compte.”
Comme tous les vendredis, il me fait son petit sourire triste.
Et comme tous les vendredis, j’ai l’impression d’avoir vécu quinze jours d’un coup.







