Vendredi 31 janvier

Le marathon du vendredi commence, comme tous les vendredis par un cours particulier que je donne à Riou. Riou souffre de phobie scolaire et s’est retrouvé déscolarisé pendant plus de six mois. Le cours se passera, comme tous les vendredis, très bien. Riou est calme, poli, il fait de son mieux. Et ses mains tremblent toujours quand il prend la parole.
Comme tous les vendredis, je quitterai le cours absolument furieux. Une heure de français par semaine, pour un élève de troisième, c’est de l’homéopathie, donc rien. Et on ne nous a donné aucune consigne depuis trois mois que quelques profs lui dispensent quelques heures par ci par là. Y a-t-il une prise en charge plus globale, un sens à ce que nous faisons ? J’en doute. Et je ne vois aucune envie de la part du môme de rejoindre un groupe, même réduit. Est-ce que je sers à quelque chose, auprès de lui ?

Pas le temps de tergiverser, comme tous les vendredis, j’enchaîne avec un cours de quatrième Dracaufeu, que j’initie à l’exercice de la réécriture. Heure plutôt aride dont je crains qu’elle vire au bazar absolu, comme à chaque fois que cette classe s’ennuie.
Je passerai l’heure à chercher la caméra cachée tandis que les mômes travaillent dans un silence séraphique, levant respectueusement la main quand une subtilité leur échappe.
Et puis au milieu de cette troupe temporaire d’angelots, je vois se détacher Byleth. Byleth est une gamine à la dégaine improbable, des yeux étrangement fixes agrandis par d’immenses binocles, un visage très mobile, et une expression toujours un peu perdue sur la tronche. Byleth cache des revues de voyage dans son sac et se montre parfois très sans-gêne dans ses remarques.
Mais depuis quelques jours, elle semble avoir gagné deux ans d’un coup. Entrée dans la classe, elle s’isole de ses potes, suivant les consignes avec une concentration intense et choisissant avec soin ses partenaires lors d’un travail de groupe. Son sérieux est tellement puissant qu’elle a fini par attirer un petit groupe autour d’elle. Ceux qui, habituellement, subissent. Ceux qui attendent que les grandes gueules aient fini d’accaparer l’attention des profs. Ceux qui parlent peu. Attirés par son aisance et son étrangeté, ils se regroupent autour d’elle, prennent la parole. Byleth, leader des étranges ; ça lui va bien, ça me rend heureux.

Mais comme tous les vendredis, il va falloir rapidement redescendre pour prendre en main les quatrièmes Avaltout qui, imperturbablement en fin de semaine, seraient capables de mettre en déroute les légions infernales par leur comportement.
Je suis censé aujourd’hui leur faire parcourir une exposition sur les différentes orientations après la troisième. Je perds douze kilos à courir de l’un à l’autre, séparant des mômes qui veulent transformer la salle polyvalente en arène de MMA ou empêcher un autre groupe de mettre leurs téléphones en réseau pour se taper une petite partie en ligne.
Je remonte, vieilli de dix ans. Les questionnaires sont remplis et personne n’a encastré personne dans les panneaux, on peut considérer que c’est un succès.
Seule Hilda fait la gueule. Elle a remarqué que j’ai répondu six fois à ses questions et sept à celles de Kirkis : “les profs ils disent on doit être justes, là vous êtes pas juste avec moi !” J’essaye désespérément de lui expliquer que je ne tiens pas le compte du nombre de réponses que je donne… Peine perdue.

Comme tous les vendredis, je tente de reprendre forme humaine en salle des profs. La pause déjeuner aussi est pleine d’émotions entre collègues, mais celles-ci sont à nous seulement.

Et comme tous les vendredis, je me retape une heure avec les quatrièmes Dracaufeu – séraphique bis, j’aimerais savoir pourquoi ils sont comme ça le vendredi et à réduire en charpie le mardi – et à risquer la crise cardiaque en quatrième Avaltout. Heure pendant laquelle Valère m’explique benoîtement qu’il est en grande conversation avec dieu ces derniers jours et que dieu lui répond régulièrement.

Ne sachant trop que faire de cette information et, comme tous les vendredis, épuisés, je le laisse partir et accueille les troisièmes Etourvol, ou plutôt un contingent réduit desdits Etourvol, une partie non négligeable d’entre eux n’étant pas venue en cours pour terminer son rapport de stage. Je rappelle un peu sèchement qu’ils avaient un peu deux mois et demi pour le faire, avant d’entamer un cours sur La ferme des animaux, durant lequel Flavia a des questions beaucoup trop enthousiastes sur la façon dont les animaux sont tués dans les exploitations agricoles et sur les blessures qu’une corne de vache peu provoquer chez un être humain.

Comme tous les vendredis, je n’ai plus aucune énergie. Je mobilise quelque chose qui n’a pas de nom pour accueillir les troisièmes Glee et les engueuler. Je ne l’ai pas fait pour les Etourvol, mais je n’y peux rien. Apprendre que les Glee, cette classe que je suis depuis trois ans, a également attendu la dernière minute pour remettre ses rapports de stage sèche mes dernières réserves de patience. J’explose froidement et leur demande de bosser à la hauteur de leurs ambitions. Je leur rappelle tout ce qu’‘ils ont fait de beau et de difficile, en sixième et en cinquième. Ils me regardent un peu tétanisés. Mais presque sereins. J’en viens à me demander s’ils n’attendaient pas cette engueulade. Attention, toujours à ne pas être leur papa.
Comme tous les vendredis, quand même, nous faisons cours, et ils participent. Benvolio, surtout. Benvolio dont je sens, depuis quelques temps, qu’il aimerait tellement faire cours en tête à tête. Il prend la parole, en permanence, toujours pertinent, toujours souriant, assoiffé de contact, d’échange. Il fait partie de ceux à qui je n’arrive pas à donner assez de présence. Il n’y a pas que ceux qui sont en difficulté qui ont besoin d’attention…
Comme tous les vendredis, Arès vient me voir en fin d’heure.

“Ce week-end, monsieur, ma grand-mère vient me chercher chez ma famille d’accueil, et elle m’amène au Cirque du Soleil.
– Quelle chance ! Je n’y suis jamais allé.
– Faut y aller monsieur. C’est trop beau. Oh, et après j’irai chez le coiffeur. Faut que je prenne un peu plus soin de moi. Vous avez raison, ça compte.”

Comme tous les vendredis, il me fait son petit sourire triste.

Et comme tous les vendredis, j’ai l’impression d’avoir vécu quinze jours d’un coup.

Jeudi 30 janvier

“Monsieeeeeeur, vous nous avez manqué !”

Filia déboule dans le couloir en courant ; son sac brinquebale, heurte le mur et pas mal d’élèves, puis elle vient se ranger tranquillement contre le mur. Ses camarades la suivent, et je fais entrer les quatrièmes Avaltout dans une ambiance à peu près calme.

C’est un jour où ils essayent, vraiment. Toutes les classes ont ces jours-là. Où, parce qu’ils ont parlé avec leurs parents, parce qu’ils sont bien lunés, parce qu’ils ont grandi ou juste parce que les étoiles se sont alignés, tout les élèves ou presque vont tenter de donner leur maximum, quelle que soit la leçon.

Il y a quelque chose de très touchant, à voir cette classe, foutraque en diable, à essayer, chaque élève à son niveau. De touchant et d’un peu triste aussi. Parce qu’essayer au maximum, pour Rika, c’est arriver en ayant lu plusieurs chapitres d’avance dans le bouquin et en les ayant analysés, tandis que pour Yenik, c’est fouiller tout au fond de son sac pour, après de lentes et pénibles recherches, en retirer deux stylos quatre couleurs et en explorer les différentes mines pour se rendre compte que seul le vert de l’un d’eux fonctionne. Je n’ai pas le cœur de lui rappeler l’interdiction desdits quatre couleurs.

Hilda, elle ouvre démesurément les yeux essayant de comprendre ce que diable peut être cette bestiole qu’on appelle le subjonctif tandis qu’Ellen pouffe de rire devant les sonorités bizarres de ce même mode, quand on le conjugue à l’imparfait.

C’est un jour où tout le monde essaye, où il n’y a pas de conflit. Et c’est terrible, dans ces moments où la poussière retombe, où l’on est pas en train de gérer l’urgence, de voir à quel point certains auraient besoin de tellement, tellement d’attention. Une attention que je parviens aujourd’hui, alors qu’ils sont adorables, a à peine leur donner.

J’aimerais le leur dire, et je serais grotesque : “Regardez comme ça marche bien comme vous êtes gentils, comme vous essayez. Regardez comme j’ai le temps de tous venir vous voir, de vous aider.”

Je ne le leur dirais pas. Surtout que pendant que je rêvassais, Flavius a essayé de sauter sur Polka pour la mordre.

Mercredi 29 janvier

Hier soir, message d’une lectrice, dont je cite un extrait avec son accord : “Vous parlez cette année moins de vos élèves, trop de l’actualité, réformes etc. Ce n’est pas ce qui fait l’intérêt de votre métier.”

Je n’en disconviens pas. Et très franchement, dans un monde idéal, je passerai mes billets de blog à parler de mes élèves, des rapports que j’entretiens avec eux, et j’évoquerai notre ministère ou la circulaire B-2365 une fois par an, à l’occasion d’une soirée trop arrosée.

Sauf que les deux sont indissociables. Et que c’est un paradoxe quasiment insupportable.

Notre rapport humain, notre envie et la qualité de ce que nous transmettons est directement lié à ce que des personnes en tailleurs et costumes ont rédigé dans des circulaires.

Je le rappelle à l’envi : nous ne sommes pas des missionnaires. Et bien sûr que Millich a besoin d’être accompagné, épaulé. Que je dois comprendre les raisons derrière sa déconcentration chronique, son insolence et son refus de travailler. Bien entendu que je dois suivre d’un œil attentif l’amélioration d’absentéisme de Lorna.

Mais je ne pourrai pas le faire, je ne peux pas accomplir correctement les missions qui sont les miennes – et qui, entre tirets, s’accumulent un peu plus chaque année – dans les conditions actuelles. Et c’est là la perversité du système, la faille dans laquelle s’engouffrent tous ceux qui souhaiteraient voir les enseignants en bons petits soldats du système : “Pensez aux enfants.”

Ne faites pas grève, est-ce que vous vous rendez compte de ce que vos élèves ratent comme cours, nous manquons de surveillants, déconsidérés et sous-payés, de psychologues de l’éducation nationale, que nous ne recrutons plus, alors s’il vous plaît, assurez une partie de leur mission, les enfants en ont besoin. Accompagnez-les, accordez-leur du soutien, pour eux, pour eux, pour eux.

Nos élèves sont au centre de notre profession. Et depuis longtemps, notre hiérarchie l’a compris et l’utilise comme une arme, et un moyen de pression. Ironie sublime : ces citoyens en devenir qu’on nous demande de considérer comme tels, d’estimer, sont employés comme une masse indiscriminée, quand il s’agit de culpabiliser les adultes qui s’en occupent. “Vous pensez aux vacances et pas “aux élèves”“. “Si “les élèves” étaient importants pour vous, vous ne seriez pas crispés sur vos privilèges.”

Nous passons notre temps, enseignants, CPE, AED, psy et tous les autres, à aller à la rencontre des élèves. Nous essayons de distinguer leurs traits, leurs envies et leurs faiblesses, de façon à leur donner les outils dont ils ont besoin, de façon à les aider à trouver leur étincelle.

Pour que, trop souvent, des réformes comptables, des lois stériles et des discours politiciens brouillent leurs visages.

Mardi 28 janvier

Durant ce stage sur le cinéma, visionnage de Sois belle et tais-toi, de Delphine Seyrig. Des dizaines de comédiennes des années 60-70 défilent à l’écran, pour parler de sororité, de féminisme, de leur rapport au travail, du fait, c’est marrant ça, que plusieurs d’entre elles auraient été marins, si elles avaient été des hommes.

Claque assez retentissante, que de voir des problèmes actuels abordés en termes tout aussi actuels, à cinquante ans d’écart.

Et puis, rêverie, parce qu’après cent-quinze minutes de film, en général, je rêve. Je m’imagine ces femmes, pour beaucoup, par pour toutes, des fantômes à présent, déambuler dans le collège. Que penseraient-elles, hiver 2020, devant ce qui se passe à Ylisse ?

Il faudrait, il faudrait, bien sûr, reprendre des dizaines de gestes à chaque heure de cours, à chaque minute de récréation. Il faudrait reprendre tant de mots. Les garçons qui attrapent les filles par le cou ou par les cheveux, les attirant vers eux en rigolant. Les filles qui ont la bouche des insultes devant celle qui s’habille ou se comporte différemment. Les rires gras quand une élève parle de son désir d’aller visiter un établissement où l’on apprend les métier du bâtiment.

On le fait, nous les adultes, autant que possible. Mais souvent, on manque de temps. Parce que si je sermonne le mec qui est en train de plaquer une camarade contre un mur, je laisse ma classe dans la cours sans surveillance, et alors qui sait ce qu’il s’y produit. Alors, on a juste le temps de dire non. Je me demande si Rita Renoir froncerait les sourcils, si Shirley Mac Laine aurait un petit haussement d’épaules tristes.
La sororité, l’équité que l’on cherche, quand on prépare ses cours de français. Et même si l’on fait tout son possible pour laisser de la place aux autrices dans ses cours, est-ce que ça change grand-chose ? Après tout, Sylvain continuera à dire qu’un film avec une héroïne, c’est bizarre et Hilda à éclater de rire quand on décrit deux amis masculins de longue date en train de s’étreindre.

En tant qu’éducateurs, nous faisons notre possible pour permettre, comme l’étire précautionneusement Jane Fonda dans ce film, à chacun de construire sa propre masculinité ou féminité, en s’extrayant le plus possible de clichés les plus toxiques. S’il y a un âge pour le faire, c’est bien celui de l’adolescence.
Mais quel est notre pouvoir, quand, à l’extérieur, nos discours sont battus en brèche, par les images diffusées et l’esprit de groupe qui, souvent, ressasse les archétypes les plus rétrogrades ?

J’essaye de trouver du réconfort dans ce que je dis aux quelques visages amis que je me suis fais durant ces deux jours : “Bien sûr que non, on n’abattra pas un mur. Mais à force de parler et d’agir doucement, on creuse des galeries qui finiront par saper ses fondations.”

C’est tout ce que l’on peut promettre à Maria Schneider qui, les yeux baissés sur sa cigarette, le regard dépossédé de lui-même souhaite “quelque chose de plus léger.”

Lundi 27 janvier

image

Tiens, si tu ne connais pas l’Éducation Nationale, tu vas apprendre un truc totalement inutile aujourd’hui : tous les ans, les enseignants ont le droit de demander jusqu’à quatre stages de formation, pour apprendre davantage de trucs, et boire du café gratuit. Le chef d’établissement décide s’ils sont accordés, et combien. Parce que bon, on peut comprendre que valider quatre stages d’une semaine, ça puisse faire hésiter.

De mon côté, jusqu’à présent, un seul a été validé, celui dont je vous ai narré les épisodes la semaine dernière. (oui, ceci est une honteuse auto-promotion).

J’arrive donc en ce lundi, frais et rose – enfin, aussi frais et rose qu’on puisse l’être un lundi matin – fais la bise à R., la plus compétente et la plus belle des agentes d’accueil de l’univers, passe le bonjour à P., qui passe les escaliers en écoutant “Les reflets d’acide” (P. est un homme d’un goût très sûr), avant de débarquer en salle des profs.

Tandis que je me mets au courant des potins qui ont émaillé mes deux journées d’absence – quel élève s’est servi de quel autre comme bélier humain, si l’ordinateur de la salle 118 a été réparé ou combien d’heures de cours on va encore nous retirer l’année prochaine – j’ouvre mon casier, d’où s’échappe un morceau de papier, telle une feuille emportée par la brise d’automne.

Je rigole : “Ahah, c’est ironique, ça, je reviens de stage, et je vois que le second que j’avais demandé est accepté. Ahah. Ça me fait penser que la date n’était pas précisée. Ahah. Je me demande quand il a lieu. ahah.

Lundi 27 janvier à 9h.

Lund…

Environ quatre minutes plus tard, je suis en train de filer sous la pluie à la station de RER, en calculant combien de journée de 8 heures de cours je devrai accomplir pour rattraper les heures que je suis en train de louper avec mes élèves. (Cheffe n’aime pas qu’on sèche les formations, et elle aime encore moins qu’on rate des cours).

Enfreignant à peu près toutes les règles de sécurité d’un usager des transports publics et aidé par un solide vent arrière, je me retrouve dans un cinéma d’Ivry sur Seine, prêt à prendre des notes sur les projections et les commentaires cinématographiques que l’on va nous faire, tout en préparant mentalement de futures séquences.

Les premières interventions de collègues me foudroient par leur intelligence et leur pertinence. Nouer des liens en disant son admiration à quelqu’un, ce n’est pas la pire façon de rencontrer des collègues.

Toutefois, en rentrant, me trotte dans la tête l’obsédante chanson de mon peu de confiance. Chaque fois que je suis mis en présence de mes pairs, que ce soit à Ylisse ou en-dehors de mon bahut, je me sens minuscule. Écrasé par leur pertinence, par leur maîtrise des sujets dont nous parlons. Et me dis qu’il en faudrait peu pour que tout le monde se mette à me pointer du doigt en hurlant : “Il n’est pas des nôtres !”

Je n’ai aucune confiance en moi, ce n’est pas nouveau, ni surprenant. Pourtant, chaque jour de travail, j’affecte cette confiance, cette sérénité de celui qui est certain de son savoir. Parce que les élèves en ont besoin. Elle constitue un appui précieux, pour qu’ils se sentent en sécurité.
J’aimerais pourtant, un jour réussir à l’enraciner, cette foutue confiance. Pour moi, bien sûr. Et aussi, sans doute, pour être un meilleur prof.

Parfois, le masque que l’on porte et le visage se confondent.

Samedi 25 janvier

Je consacre une partie de la matinée à la paperasse administrative que j’ai accumulée au boulot durant ces trois derniers jours où, très lâchement, je ne suis pas allé consulter mes divers mails et messages.

Quand on est prof, la collecte d’information s’apparente à un escape game particulièrement tordu : entre la boîte mail académique, la boîte mail du boulot (parce que tu ne peux pas rediriger la boîte mail académique sur la boîte mail du boulot), la messagerie de l’intranet de ton bahut, les messages envoyés sur Pronote, sans compter les documents papiers qui passent par la salle des professeurs, ou tout simplement à la bouche (”Vous penserez à passer me voir plus tard.” te susurre Cheffe alors que tu montes en cours en empêchant Loren et Renaldo de se taper dessus, qu’Hida veut savoir si c’est aujourd’hui le contrôle, hein c’est aujourd’hui le contrôle, HEIN C’EST AUJOURD’HUIIIIII ?)

N’étant pas encore au niveau de la phobie administrative de certain (hin hin), je suis cependant une brêle dans tout ce qui est gestion raisonné des papelards divers et variés. Et surtout, depuis que je suis entré dans l’enseignement, j’ai un mal fou à hiérarchiser les messages pour le moins dispensables (les propositions de bêta-testeur de manuels scolaires de la prochaine réforme de notre Ministre adoré) et ceux qui nécessitent une attention immédiate (la réunion qui aura lieu hier après-midi).

Comme bien d’autres choses, je n’ai jamais été formé à ça, ce qui, au fond, est le lot de tout le monde mais, surtout, personne ne m’a jamais prévenu de la dose d’administratif que renferme ce boulot. Administratif qui n’est pas que kafkaïen : il y a dans les documents qui nous submergent des informations essentielles. Des écueils auxquels nos élèves se heurtent tous les jours, et dont on nous prévient ; des possibilités d’en aider d’autre. Des possibilités de faciliter notre travail.

Je passe le samedi matin à trier cette boue numérique et je déteste ça. Malgré tout, elle devient chaque année un peu plus essentielle. Un peu plus un corollaire de notre métier, avec lequel il faut apprendre à vivre.

Gérer les inconforts, c’est ça aussi, le boulot.

Vendredi 24 janvier

Dernier jour de stage. Nous oscillons entre jolies découvertes littéraires (Vinaver notamment), théorie théâtrale et exercices scéniques où je connais mon moment de gloire en mangeant en partie les devoirs de l’élève de La leçon, en bon professeur psychopathe.

Arrive le moment des au revoir, collègues auxquels on s’est attaché, qu’on ne reverra probablement pas, ou alors dans une autre formation.

Comme à chaque fin de stage, je constate avec joie mes forces renouvelées. Ces quelques jours que j’ai grappillés m’ont conféré un nouvel élan. Et je retournerai au bahut prêt à y instiller cette énergie renouvelée. En cherchant le nouvel appel d’air qui me permettra de me maintenir.

C’est aussi ça, la vie d’enseignant.

Jeudi 23 janvier

Deuxième jour de stage. Nous commençons, entre collègues, à mieux nous connaître et à, bien évidemment, parler de nos établissements scolaires. Beaucoup de profs de lycées, pour la plupart assez calmes, et de collèges plutôt tranquilles.

Nous devisons de nos classes et je constate, dans plusieurs regard, ce mélange d’admiration et d’horreur qui, je le reconnais, flatte mes bas instincts.

Et puis cette phrase, très gentille, mais qui me plonge dans un abîme de réflexion :

“Tu es à Ylisse depuis tout ce temps ? Tu as les reins solides !”

Je suis tout à coup frappé. Est-ce que nous faisons vraiment un métier aussi différent ? Est-ce que, au fil du temps, je n’ai pas fini par accepter que j’apprends le minimum à des élèves qui, de toutes façons, sont condamnés par leur statut social et à qui je devrais déjà m’estimer heureux d’avoir fait lire trois livres. Et, au passage, ça me permet de passer pour un super-héros auprès de collègues qui font tout simplement notre métier dans des conditions plus classiques.

En gros, est-ce que je ne me fais pas mousser tout en revoyant mes exigences à la baisse ?

C’est une question à laquelle je n’ai pas de réponse. Si, chaque année, je tente de coller le plus possible au programme, c’est pour ne pas oublier le cap vers lequel je dois me diriger. Et si je me suis fixé comme règle idiote de ne pas aborder d’œuvres de littérature jeunesse, c’est aussi pour moi une façon totalement arbitraire de maintenir un niveau d’exigence minimal.
Mais c’est aussi pour cela que l’idée d’une mutation s’impose, de plus en plus pressante. Pas parce que je n’en peux plus, ou que je suis à deux doigts d’encastrer un élève dans le mur.

Mais avant tout, pour ces élèves à qui j’enseigne et pour qui je ne suis, peut-être, plus la meilleure chance de réussir.

Mercredi 22 janvier

La formatrice du stage auquel j’assiste est la prof de théâtre de Lorenzo. Un élève de la troisième Glee, de l’année dernière. Curieux, j’évoque le nom du gamin.

Et la réaction est fulgurante. Sourire solaire.

“Ah ! Lorenzo ! Évidemment !”

Les mots sortent avec un enthousiasme démesuré. Lorenzo jouera le premier rôle dans le Britannicus à la fin de l’année. Il a un sens de l’alexandrin inné. Il est incapable d’arriver à l’heure. Il est merveilleusement attachant.

Comme la plupart de ses enseignants, cette femme a été touchée par les rayons de lune qu’émet Lorenzo. Un pierrot au regard toujours flou, derrière de grosses lunettes. Lunettes qu’il perdait plusieurs fois par an au collège.

Et qui, sur scène, se métamorphosait littéralement. Le corps toujours en tension, les yeux d’une intensité folle. Au collège Lorenzo a été un lapin au Pays des Merveille, le dirigeant dandy déglingos d’une cité souterraine et un musicien résistant traversant le vingtième siècle. Lorenzo possède la grâce. Il la possède à tel point qu’il m’y a fait croire. L’énergie qu’il déploie sur scène et la beauté foudroyante qu’il y acquiert n’est tout simplement pas explicable. Elles existaient depuis le début, et il les a cultivées. Continue à les cultiver au lycée.

J’admire profondément Lorenzo. Au point de me dire que son génie théâtral lui permettra peut-être de palier à ses manquements scolaires.

Et c’est pour lui que, pendant les exercices de pratique théâtrale de ce stage, je joue vraiment. Sérieusement. Je reste dans mon personnage, imite Bianca del Rio quand on me demande d’interpréter une douairière excédée, évite de monopoliser le centre de la scène lors des exercices, met tout ce que je peux d’expressivité dans la lecture d’une tirade indignée. J’ai été le professeur de Lorenzo, je me dois d’être exigeant. D’être bon.

Il y a des élèves qui brillent, et dont la lumière vous redresse.