Mardi 6 avril

Nous y voici les amis : le moment que les parents redoutaient, que pas mal d’élèves attendaient, et auquel pas mal de profs s’attendaient en mode “Une tempête approche” est arrivé. Nous voici officiellement dans une période d’école à distance.

Mais cette fois, foin du chaos d’il y a un an ! Fort de nos expériences professionnelles et d’un savoir technique renouvelé, nous étions au taquet ! Et bien entendu, nous savions que nous pouvions compter sur le Ministère de l’Éducation Nationale pour, cette fois, nous fournir de bonnes conditions de travail. Alors oui, c’est vrai, les serveurs avaient un peu pété comme des boutons après la période des fêtes, mais cette fois-ci, on pouvait s’attendre à ce que tout se passe aussi bien que possible.

Bon. J’avoue que prudence étant mère de sûreté (franchement, appeler sa gamine sûreté, appelez les services sociaux), j’avais quand même pris quelques précautions avant le grand départ.

“Bon, les sixièmes, voici l’équivalent de la forêt amazonienne en dossiers de travail. Si Captain Planète ne vient pas me casser la figure, c’est qu’il n’est qu’un gros feignant.
– Mais monsieur, pourquoi vous nous donnez tout ça, alors qu’on pourra aller récupérer tout ça sur l’ENT ?
– (Parce que l’ENT va péter) Paaaarce que je ne veux pas que vous passiez trop de temps devant les écrans, et que vous devrez peut-être partager l’ordinateur avec vos parents et vos sœurs et frères. (Hop, salto arrière). Je vous donne mon adresse mail professionnelle aussi.
– Mais on ne peut pas vous écrire sur Pronote ?
– (Pronote va péter). Bien sûr que vous pouvez, mais si vous avez un message un peu long ou structuré, je préfère que vous utilisiez le mail. Et sur ce j’espère vous revoir d’ici quelques semaines…
– Mais on ne se verra pas en visio ?
– La visio va péter et arrête de dire mais. (Certes, mais je voulais dire qu’on se verra en vrai dans quelques semaines).
– Comment ça la visio va péter ?
– Argh, mince, je me suis planté de parenthèses.”

Et bien entendu, comme prévu, ça a pété.
Alors j’ai été mauvaise langue. Les serveurs de l’académie de Rennes ont vaillamment tenus jusqu’à 10h du matin, et ont repris durant l’après-midi. Par contre, la plateforme d’enseignement à distance française, elle, a volé en petits morceaux pendant ma phase de test…

Via SMS et les réseaux sociaux, je constate que la situation est la même un peu partout, mais de façon totalement aléatoire, certains arrivant à faire cours virtuels de 9h42 à 11h15, d’autres toute la journée, et d’autres pas du tout.

Tout ça étant, d’après notre ministre, la faute à une puissance étrangère qui fait rien qu’à attaquer les services informatiques éducatifs pour rendre les enfants bêtes (mettez un pouce bleu à certains youtubers, vous aurez plus vite fait).

Ben oui.

Plutôt que d’admettre que, tout à une campagne de com’ pouvant se résumer à “meeeeeeeeeuh non on fermera pas les écoles et maintenant ALLEZ BOSSER.”, rien n’a été fait d’un point de vue technique ou organisationnel pour se préparer à ce qui n’est pas un petit changement, on nous sort la carte des hackers. Sérieusement. Je veux dire, ce serait drôle si ça n’était pas l’un des dirigeants du pays qui sortait ça sans la moindre goutte de sueur.

Alors on me dira sûrement que ça s’est bien passé en de nombreux endroits. Sans aucun doute. Parce qu’encore une fois, les profs et les autres personnels d’éducation auront anticipé, auront pris les devants parce que nous finissons par savoir que notre hiérarchie et nos outils n’assureront pas. Je ne suis même pas en colère, juste vaguement découragé et un tout petit peu amusé.

Sur ce je vous laisse, je crée un marathon d’écriture pour les mômes, et Germaine, mon toucan messager, aimerait bien commencer sa tournée avant la tombée de la nuit.

Prenez soin de vous !

Lundi 5 avril

Parmi les sixièmes Canarticho, il y a celui qui sort toutes ses affaires de son cartable et les met en pile sur la table (les objets les plus petits en bas, les plus imposants en haut).
Il y a celle qui cherche toujours à cacher son manga en s’asseyant dessus et essaye de jeter un coup d’œil dedans quand elle a terminé ses exercices (elle disait l’autre jour à ses copines à quel point elle était discrète, sur ce stratagème).
Il y a celui qui a besoin de parler, parler, parler. Avec qui j’essaye de rester le plus possible, parce qu’il n’y a que comme ça qu’il accepte le travail donné.
Il y a les deux qui bavardent en permanence, même s’ils se détestent dans les couloirs et la cour de récréation.
Il y a celle qui adore le français et le dit à chaque cours, celui qui le déteste et le dit un cours sur deux…

Durant ces deux trimestres de remplacement au collège de Nohr, je me suis aperçu que j’avais attaché beaucoup plus d’attention aux petites manies, aux comportements des élèves que les autres années. Très probablement une façon de compenser l’impossibilité de voir le bas de leur visage.

Et maintenant ? Durant ces quelques semaines de cours indirects, comment est-ce que je vais les identifier ? Par leurs voix, peut-être, ou leurs façons d’écrire.

Le boulot de prof me plaît à ce point parce que je peux travailler avec des êtres humains. Beaucoup. Toujours étonnants, toujours surprenants. Et depuis maintenant un an, j’essaye d’en redéfinir la géométrie, de m’accrocher à ce qui fait que je me sens profondément heureux dans une salle de cl…

Non.

Face à des élè…

Plus vraiment.

Ce qui fait que j’essaye d’apprendre, avec eux. Quoi qu’il arrive.

Samedi 3 avril

C’est étrange : à préparer ces drôles de cours à distance, j’en viens à m’imaginer comment c’est chez vous, les familles d’élèves. Il n’y a pas de voyeurisme, hein ! C’est juste que depuis l’année dernière, j’ai eu l’impression qu’il fallait apprendre à vous connaître différemment pour réussir à bosser, nous les profs.

On s’est souvent eu au téléphone. Vous m’avez expliqué : qu’Anita ne pouvait pas travailler parce que l’ordinateur était en panne et qu’elle regardait sur le smartphone de votre travail. Qu’il fallait partager l’écran entre les quatre frères et sœurs. Que la table de la cuisine était occupée par les oignons et que les cahiers devraient attendre. Qu’il était hors de question que vos enfants passent leur journée assis devant internet et que donc, il fallait absolument donner tout le travail en début de semaine.

J’ai eu accès à certaines pièces de vos appartements. Et je me suis dit que ça aussi, ça comptait énormément, dans leur façon d’apprendre. Je ne dis pas que le confinement est positif ; je ne dirai jamais cela. Mais il m’a donné l’occasion de réfléchir à une réalité que je ne visualisais pas vraiment, une réalité très solide, très petite, très irréductible.

Donc oui, le cours est sur Pronote. Mais comme on ne peut pas rester tout le temps devant l’écran chez Pol, il est aussi téléchargeable. Et je l’enverrai au bahut en version papier pour Leona. On est tous arrimés, comme en mars dernier, aux rafiots statiques que sont nos domiciles. Et il faut prendre en compte là où ça fuit et là où ça tangue. On signale dans le noir à des bateaux immobiles. Il n’y a plus de salles de classe pour un temps, on ne sait pas où sont les élèves. Alors il faut bouger encore plus dans tous les sens, en espérant que ça ne dure pas trop longtemps. En espérant qu’on aura tous la possibilité d’être courageux. En espérant tout court.

Vendredi 2 avril

Un vendredi au goût de déjà vécu. Tout remettre à plat au niveau du boulot. Taper les cours. Réfléchir à ceux qui ont des ordinateurs, ceux qui n’en n’ont pas. Faut-il multiplier les supports, quitte à complexifier les choses, où s’en tenir au manuel, quitte à faire surgir l’ennui ?

Il y a un an, j’ai bossé comme je n’avais jamais bossé de ma vie. Aujourd’hui, il y a quelque chose de presque habituel dans ces grosses lettres aimables que j’ai choisies pour taper le cours, dans les demandes d’autorisation de la caméra, de micro… Cette fois-ci l’explosion est contrôlée. Partout en France et dans ma boîte mail, je lis davantage d’organisation que de sidération.

L’après-midi, T. me téléphone. Me demande comment je me sens. “J’essaye de redéfinir mon environnement.”

Est-ce là notre réalité désormais ? Apprendre à gérer ce cataclysme lent ? C’est une question trop grande et trop triste pour moi. Alors pour la conjurer, j’évoque vingt-trois visages, les Canarticho. Va falloir tenir pour eux aussi.

Jeudi 1er avril

Quelle blague, cette période, quel privilège, ce qui m’arrive.

Réunion de crise au collège. Comment faire, comment faire pour maintenir le lien avec les mômes ? Les question sont les mêmes, peu ou prou, qu’il y a un an. Nous sommes juste mieux préparés, plus adeptes de la débrouille. Dossiers de photocopie, podcasts et classe en visio. Plus fatigués, aussi.

Quitter le collège sans le quitter. Deux classes et la section des latinistes en moins, mon service se trouve réduit à la portion congrue, en attendant une très probable affectation complémentaire. En attendant, je dis au revoir à la plupart de mes élèves. Il y a énormément de douceur, des cadeaux dans une telle disproportion que je ne sais plus ou me mettre. Tellement de gentillesse (et d’hyperglycémie.) Je m’en vais comme un prince alors que la situation se complique. Ma situation est, pour ce petit instant, infiniment plus confortable que celle de mes collègues.

Je perds dans cette journée une clé USB et des évaluations que je devrai rephotocopier en quatrième vitesse, sur une machine prise d’assaut, école à la maison oblige. J’ai toujours aimé les grands départs, accroc à la nostalgie. Je ne sais pas que penser de cet instant de frénésie. Le vent se lève, je ne distingue plus de tracé dans ce que j’appelle pompeusement ma carrière.

Miles m’a fait un dessin. “Tout ira bien.” me dit-il en me le tendant. Je suis du clan des Ushiwa, d’après la légende, lui des Uzumaki.

“Merci Miles, c’est gentil.
– Non, je veux dire tout ira bien pour moi.”

Il me tourne le dos, ses cheveux encore noirs de la bombe dont il s’est saupoudré les cheveux l’autre jour. Mon reflet sur le dessin a vachement plus de cheveux et de confiance que moi. Pour cet après-midi, je me dis que je peux être lui.

Mercredi 31 mars

C’est tarte, mais aujourd’hui, je me suis allongé dans l’herbe de mon jardin. C’est à dire le jardin de la maison que je loue.

Les choses changent. Toutes en même temps, comme à chaque fois. Séismes familiaux. Remplacement qui se termine sans totalement se terminer. Je serai prof des sixièmes Canarticho, même après avoir dit au revoir aux Akwakwak et aux Brindiboux. Et puis, bien sûr des annonces, ce soir, de la part de ceux qui pensent faire tourner le monde.

Alors de temps en temps, être là, visage contre ciel. C’est aussi pour ça, que j’ai quitté les aventures fabuleuses et destructrices de la région parisienne.

Pour pouvoir, entre bleu et vert, sentir que dans le chaos, quelque chose me soutient.

Mardi 30 mars

Rilke ne travaille pas aujourd’hui. Je ne m’en formalise pas. Je m’assoie à côté de lui pendant que les autres travaillent en silence et fait les exercices à l’oral en sa compagnie. C’est son privilège du jour.

Leia a énormément fait d’efforts ces derniers temps. Elle a probablement ce profil d’élève que j’adore et qui me fend le coeur : elle doit toujours travailler beaucoup plus que tous les autres pour parvenir à un résultat équivalent. Cette récré, elle me retiendra pendant dix minutes pour m’en parler. Elle ne le fait jamais : c’est son privilège du jour.

Pablo a réussi à se reprendre. Après une semaine à me les briser menu menu, durant laquelle je ne lui ai pas décroché un mot qui n’ait rapport avec le travail, je lui ai reparlé pour lui dire que oui, j’avais enfin commencé L’attaque des titans. C’est son privilège du jour.

Anya a eu le droit aux exercices supplémentaires personnalisés que je lui avais promis. C’est son privilège du jour.

J’ai prêté à Taro l’un de mes livres, dont je sais que je ne le reverrai probablement pas. C’est son privilège du jour.

Il y a longtemps, je parlais de traiter les élèves comme des aristocrates. Et cela s’accompagne, de temps à autres, de petites touches d’attention. Que j’ai eu la chance de pouvoir accorder, cette année, aux élèves de la classe dont je ne serai bientôt plus le professeur principal.

Oui notre mission est avant tout de leur apprendre. Mais je pense qu’elle passe aussi, en sous-texte, par des marques de reconnaissance, de temps à autres, de ce qu’ils ont d’unique. Des privilèges.

Lundi 29 mars

(Ceci est une retranscription en substance d’une conversation téléphonique) :

“Oui bonjooooooour les chouchous du rectorat, ici Monsieur Samovar.
– Bonjour.
– Oui, je suis désolé d’insister lourdement, mais vous ne sauriez pas, à tout hasard, à quelle sauce je vais être mangé à la fin de mon remplacement ? Je sais que c’est dans longtemps, genre trois jours, mais si je dois enseigner en lycée du jour au lendemain, soixante-douze heures de préparation, ça ne me paraît pas totalement déconnant.
– Ah mais on ne vous a pas dit ? Vous restez là où vous êtes.
– Guejeugueu.
– Je ne vous le fais pas dire. Pour 4h30. Vous garderez une classe.
– Keuwah ? Mais j’ai déjà préparé mes adieux de tragédienne moi ! Et puis ils vont pensez quoi, les autres élèves ? Que je ne veux plus d’eux ? Il y a un petit coeur qui bat sous cette poitrine velue !
– Navrée, ma capacité à m’intéresser à vos états d’âme est arrivée à capacité, je vais raccrocher. Oh, et on vous contactera sûrement pour vous donner un autre remplacement. On va pas vous payer à rien foutre, nanmého.
– Mais… Dans un bahut proche ? Combien de temps ? Quand ?
– Ce sera la surprise ! Bonne journée !”

Sinon à quel moment on me file le scrit du sitcom que semble être devenu ma carrière ?