Mardi 18 février

“Monsieeeeeur Ulrich il est à ma place !
– Je suis pas à ta place sale bête, ta place elle est là.
– ULRICH !
– Mais monsieeeeur, elle comprend rieeeeen !”

Conversation qui se déroule fréquemment lors d’entrées en classe d’élèves de quatrièmes et de troisièmes, et qui me donne, à parts égales, envie de sangloter et de demander aux mômes de s’allonger pour le temps de l’histoire avant la sieste.

Le problème est le suivant : à Ylisse, comme dans quelques autres endroits, les salles de classes sont composées de quatre murs. Et l’un des murs est systématiquement vitré, pour faire entrer la lumière (et aussi la pluie et la canicule, parce que concevoir un bahut comme des bureaux dans lesquels la clim’ fonctionne à balle toute l’année, ça n’est que moyennement malin).

Là où ça devient drôle, c’est que le mur vitré, suivant le côté du bahut où nous nous trouvons, se trouve parfois à gauche de la salle, parfois à droite.

Et ce changement spatial peut suffire à transformer une entrée en classe pas toujours calme en un chaos que ne renierait pas Tzeentch. Et même si ça me fait beaucoup rire, ça m’a aussi amené à faire ça.

“Remettez-vous à vos places. Ulrich ici, Yamina là, Hilda ici (lâchez le cou de Flik), Iman là… Bien. Maintenant regardez.
– Quoi ?
– Autour de vous.
– Y a quoi ?
– Vos camarades. Regardez à côté de qui vous êtes, qui vous fait face, vous tourne le dos. Et maintenant, étendez les bras.
– Oaaah, on va faire un truc de théâtre chelou ?
– Faites ce que je vous dis. Sérieusement.”

Des rires, évidemment, mais ils s’exécutent. La place dont disposent ces vingt-six mômes dans des classes conçues pour quinze-vingt élèves en des temps reculés (il y a quinze ans) est des plus réduites.

“Voilà. C’est votre endroit, et l’espace dont vous disposer. Prenez-en soin.”

Exercice que je répète, fréquemment. Il n’est absolument pas une panacée. Ni une solution définitive. Mais je reste convaincu que l’un des très nombreux soucis de ce bahut et des établissements scolaires en général est l’espace et son occupation. Dans des pièces mal faites, on fait entrer des gens pourvus de corps en train de s’étirer, de s’élargir, de s’arrondir ou de prendre des angles. Pilotés par un cerveau qui a souvent du mal à suivre le mouvement. Et sans vouloir jouer le coach de développement personnel, les aider à consolider un peu leur nouveau rapport à la réalité aide à apaiser pas mal de choses.

“Bon. On s’assoit. Qui me rappelle la formation du futur antérieur, actif ET passif ?
– Ah ouais ? Je pensais on travaillait pas, aujourd’hui, avec votre exercice.
– C’est du travail.”

Lundi 17 février

En tant que grande personne raisonnable – et aussi parce que je suis max à la bourre dans mes corrections – j’ai amené un paquet de copies pour me tenir compagnie durant les 3h30 que dureront un trajet en TGV. Je commence donc à évaluer un “Travaille d’écritur” (il faudra que je parle à Hapi de l’importance de faire une bonne première impression). Je ne suis pas arrivé à la huitième ligne qu’une voix un peu rogue m’interpelle :

“Pourquoi vous corrigez en mauve ?”

Je jette par-dessus mes lunettes un regard quelque peu surpris à mon voisin de siège qui, avec le plus grand naturel, lorgne sur mes copies.

Ce n’est pas la première fois que ça arrive. Je respire donc sereinement par le nez et répond :

“Bonjour. Hector Samovar, enchanté.
– Ah oui. Bonjour. Pardon, hein. Mais moi, on a toujours corrigé en rouge, mes copies. Et là, je vois un -s oublié. C’est fait exprès si vous le corrigez pas ?”

Prof a cet amusant – et unique – point commun avec entraîneur de foot que tout le monde l’est. Au départ, cela m’agaçait prodigieusement. Et m’agace toujours à vrai dire. La plupart du temps, le prétexte que j’entends est toujours le même : “J’ai passé quinze ans à l’école, je sais ce que c’est, les profs.”
Ce à quoi, j’ai souvent envie de citer la fabuleuse réplique de Rachel dans Friends : “Et moi je suis allée au zoo hier, et maintenant je suis un koala !”

Mais, le temps passant, j’ai aperçu une autre réalité, dans ces incessants commentaires. Du coup, je rebouche temporairement mon stylo :

“Je vois. Vous étiez où au collège.
– Oh ! A Paimpol. Et on avait une prof de français extrêmement stricte. Aucune faute ne passait. C’est pour ça que je me posais la question. Et…”

C’est quasi-systématique. La très grande majorité des gens se croit obligé de donner son avis sur le métier d’enseignant parce qu’il veut comprendre ce qui lui est arrivé durant sa scolarité. L’évoquer, pour l’attaquer ou pour défendre le modèle d’éducation qui l’a formé. Et si les réactions vis-à-vis des profs et de leur boulot sont si virulentes c’est, je commence à en être convaincu, parce que derrière chaque commentateur, il y a un élève qui a des comptes à régler ou des hommages à rendre à sa scolarité.

J’écoute quelques minutes la personne, fais un ou deux commentaires. Il me remercie d’avoir écouté.

Et me laisse corriger en mauve.

Samedi 15 février

Je suis maladroit, et ne cesse de laisser tomber ce que je tiens à la main ; le sabot de trois millimètres de ma tondeuse masque le fait que j’ai le cratère de l’Etna au sommet du crâne ; je bafouille à n’en pas finir ; j’ai tendance à bouger dans tous les sens.

J’ai traîné ces complexes durant toute la première partie de l’âge adulte, et le début de ma carrière d’enseignant. Tentant de masquer comme je pouvais. Crainte du regard des élèves. De la perte d’autorité. Comment prendre au sérieux ce petit bonhomme nerveux et à demi-chauve ?

J’ai été sauvé, il y a trois ans et demi, par Delphine, qui venait alors d’entrer en sixième. Nous travaillions sur l’imparfait et je leur avais demandé de décrire une personne. Elle m’avait choisi moi.

“Monsieur Samovar était très maladroit.”

C’était la première phrase de son texte. Et, à regarder les pleins et les déliés de son écriture d’ex-CM2, ma conscience (qui ressemble davantage à une patronne d’entreprise cotée en Bourse qu’à Jiminy Cricket) m’a foutu une taloche en me balançant à l’oreille, dans une bouffée de fumée (oui, parce qu’en plus elle clope à un point que c’en n’est pas possible) : “Tu t’attendais à quoi ? Ils te voient tous les jours ! Bien sûr qu’ils s’en rendent compte !”

J’ai été des années paralysé dans mon corps. Mes complexes. Et les artifices que j’ai tenté, bouger le moins possible, me coiffer d’une certaine façon, prendre une voix qui n’était pas la mienne, pouvait être percé à jour par une élève de sixième.

Et c’est là que mes complexes ont fondu, comme le méchant à la fin du premier Indiana Jones. Parce que c’était grotesque. Et aussi parce que, peut-être c’était éthique. Que d’avoir un prof qui rit avec vous du fait qu’il fait voler son marqueur à travers la classe en commentant d’un “Ouh là, je fatigue, là…”, amène, amènera peut-être, plus tard, qui sait, à se montrer plus doux avec soi-même.

Je suis maladroit, et ne cesse de laisser tomber ce que je tiens à la
main ; le sabot de trois millimètres de ma tondeuse masque le fait que
j’ai le cratère de l’Etna au sommet du crâne ; je bafouille à n’en pas
finir ; j’ai tendance à bouger dans tous les sens.

Il faut moins d’une heure à mes élèves pour s’en rendre compte. Et cette lumière, qui peut blesser terriblement, devient parfois la clé d’une prison qu’on s’est construite.

Vendredi 14 février

Je suis un prof qui confisque.

Les téléphones, les casquettes, les gloss et parfois même les Switch que les élèves amènent pour frimer devant les potes.

Ça peut sembler anodin, mais j’ai eu beaucoup de mal, durant des années, à trouver une posture convenable, avec cette masse d’objets parasites qui envahit les cartables, les poches et parfois les tables. Lors de mes premières années d’enseignement, j’étais persuadé que c’était avant tout pour m’emmerder – j’étais pas mal parano, lors de mes catastrophiques premières années – puis mon regard a évolué.

Le fait est que c’est une question de frontières.

Il y a les élèves pour qui les lieux sont poreux. Peu de différence, au fond, entre les salles de classes, la cours de récré, la rue et chez eux. Il y a ceux qui ont besoin de ce que les professionnels appellent objet transitionnel et moi doudou. Et puis évidemment, il y a ceux qui aiment crâner.

C’était toujours difficile de confisquer. Rentrer dans d’interminables négociations ou conflits avec l’élève, devoir expliquer, menacer. Et perdre du temps de cours. Sans doute parce qu’avant, je me focalisais plus sur l’objet en lui-même que sur le problème : “Le fait que tu apportes cet objet fait obstacle à ce que nous faisons en classe.”

Du coup, je confisque toujours, mais presque avec bonhommie.
“Vous penserez à venir le récupérer en fin d’heure.” Une répartie qui me permet de désamorcer 80% des refus et des négociations ; à telle enseigne, parfois, que les élèves partent sans réclamer leurs affaires. Preuve s’il en est besoin que le problème n’est pas l’objet.
Et face à un refus, toujours, ce sont les élèves qui interviennent. “Mais arrête, tu sais qu’il va te le rendre, c’est bon.”

Ce genre de victoires peut sembler totalement futile. Et m’en rengorger sans doute idiot. Mais ça ne l’est pas tant que ça. L’idée n’est pas de remporter une victoire ou de montrer son autorité, tel un mâle alpha (je suis personnellement plutôt un mâle rhô ou sigma), mais de créer un espace aux règles stables, dans ce monde mouvant où les mômes chancellent la plupart du temps.

De créer une salle de classe. Tout bêtement.

Jeudi 13 février

L’autre jour, je me rends compte avec un léger vertige que, sur une petite cinquantaine de profs, je suis le huitième plus ancien dans le bahut.

Le huitième.

Je suis à Ylisse depuis six ans, et peut, à bon droit, être considéré comme un dinosaure. Tous les collègues de ma “promo” sont partis vers des contrées plus vertes ou plus ensoleillées. Me revient en tête une phrase de Monsieur Vivi (qui lui-même doit être le troisième ou quatrième plus ancien) : “Les gens à Ylisse ne font que passer. Beaucoup de nos élèves, ils aimeraient une petite maison dans un coin un peu vert de la région parisienne. Mais personne ne reste.”

Ni les profs, ni les élèves, et peu d’habitants, aussi. Et je pense qu’une grande partie des soucis que nous rencontrons dans le bahut, ce manque d’envie, de peu de soin que chacun apporte à son environnement y est dû. Pourquoi cultiver un endroit qu’on abandonnera à court terme ?

Nous sommes presque tous en transit. Créer du sens, une mythologie alors que l’on est là de façon subie, pour peu de temps, ne semble pas valoir le temps, et les efforts.

Il faudrait, bien entendu qu’il faudrait. Que les enseignants restent, que plus de gens s’investissent dans la vie de la ville et dans les associations. Il faudrait que les élèves ne découvrent pas, chaque année, de nouveaux visages, qui doivent apprendre les règles spécifiques du collège. Mais notre métier n’a pas à être un sacerdoce. Durant les quelques années où nous restons ici, nous cousons de gros points maladroits, qui tiendront plus ou moins, et formeront une minuscule partie du patchwork improbable qu’est Ylisse. Et puis nous partirons.

Est-ce ainsi que vont les choses ?

Mercredi 12 février

Matinée passée à lire les rapports de jury d’agrégation des années précédentes ; ça m’a pris comme une envie de fraises : je me demande si je ne vais pas tenter de passer l’agrégation cette année, histoire de pouvoir me la péter aux repas de famille.
“Moooooui, je prépare l’agrégation.” et de me faire descendre en flammes dans le même repas de famille. “Ah oui, mais juste l’agrégation INTERNE ? Parce que la fille de la voisine, elle a eu l’externe, elle. Du premier coup. Elle a vingt-et-un ans. Et elle a en même temps eu une médaille d’or du conservatoire et un Prix Nobel de Physique.” (j’aime ma famille).

Et tandis que je me replonge dans un univers que j’ai quitté avec pertes et fracas il y a presque vingt ans, je sens tout un tas de connaissances me revenir. De méthodes que je pensais oubliées et qui se pointent, l’air de rien.
Parce qu’en fait, on n’arrête, jamais, quand on est prof.

Le quotidien, la gestion de l’immédiat peut le faire oublier ; mais nous conservons nos méthodes. Nos façons de traiter les informations, de synthétiser, de reformuler, de comprendre et faire comprendre. J’ai longtemps complexé de n’être “que prof de collège”, craint d’avoir perdu le lien avec cette belle intelligence dont on dispose au sortir de l’adolescence.

Et me rend compte que l’essentiel a été préservé.

Assez de complexe, et au boulot.

Mardi 11 février

Depuis le début des vacances, Tybalt m’a envoyé trois messages. Pas pour demander si nous aurons cours en salle 129 ou si je n’envisage pas, à tout hasard, de me faire ermite au Kazakhstan, ce qui lui permettrait de commencer ses cours à 9h30.

Mais parce que, pour la rentrée, il doit lire, comme ses camarades, La ferme des animaux en entier.

Et donc, Tybalt me parle du livre. Parfois pose des questions (”Pourquoi, à votre avis, le cochon s’appelle Sage dans le livre alors qu’ils ont traduit par “Major” dans notre manuel de français ?”), parfois se contente de commentaires. (”J’ai relu notre cours sur Staline. C’est vrai qu’il y a plein de références dans le livre !”). Tybalt a l’air heureux de lire, et semble avoir envie de le partager.

C’est rare. C’est un cadeau précieux. De se dire que, parfois, on a permis une rencontre entre un livre et un lecteur.

Lundi 10 février

C’est actuellement l’un des plus gros soucis au collège Ylisse : la gestion des couloirs. Entre une vie scolaire totalement débordée – merci aux suppressions de postes d’AED-surveillants de plus en plus nombreuses – des élèves qui ont un peu de mal à comprendre que le règlement intérieur n’est pas qu’un ensemble de suggestions qu’ils suivent quand ils en ont envie, et des profs un brin sous tension du fait de l’ambiance bien électrique de ces derniers mois (tension, électrique, ahah, suis-je drôle), on peut dire que lesdits couloirs ont un peu été laissés à l’abandon.

Et que du coup, c’est un peu l’anarchie.

Un collège, c’est avant tout un ensemble d’espaces. Et quand la géographie en est floue, le chaos s’y installe aussi prestement qu’un responsable de gouvernement dans une candidature de municipales.

Du coup, ces derniers temps, les derniers cours ont été émaillés d’incident rigolos, tels que des mômes s’amusant à ouvrir des portes à la volée pendant que tu fais ton cours avant de se barrer à toute jambes en rigolant, d’autres transformant l’espace entre les salles de sciences et de français en club officieux de MMA, quand on n’a pas le droit au grand classique des gamins qui fond des grimaces par les hublots de portes de salles et qui, confrontés, te répondront benoîtement “Bah on est chez nous, on a le droit de regarder ce qui se passe !”

On est chez nous.

C’est bien là tout le problème : l’espace du collège est infiniment complexe. Et dans ce bahut, où nous sommes tout à la fois enseignants, confidents, conseillers d’orientations, assistants sociaux, mamans et papas de substitution pour une heure, pères fouettards et mères Noël, les élèves ne s’y retrouvent pas toujours. Et en profitent, ce sont des collégiens, après tout. Pas étonnant, alors, qu’on les retrouve à zoner dans les couloirs.

“En vrai monsieur, s’il y avait des beaux endroits avec des chaises pour s’asseoir et des tables et tout, on pourrait aller là, quand la perm’ elle est pleine ou qu’il n’y a pas de surveillants.”

Je me tourne vers Katrina, qui a relevé le nez de sa copie.

“C’est un peu dur de vous croire quand on se rappelle que vous avez saccagé les décorations de Noël qu’on avait mis dans le hall le mois dernier.
– Ouais c’est vrai… Quand y a des trucs beaux, ça donne envie de faire n’importe quoi, aussi. C’est pas facile en vrai.”

En vrai non.