Samedi 31 octobre

“Tu te rends compte que la rentrée c’est dans deux jours.
– Oui, c’est dans un coin de ma mémoire. J’essaye de m’en rappeler mais j’ai beaucoup de mal.”

Dans un bar de Montrouge, le 31 octobre. Et à chaque fin de vacances.

Vendredi 30 octobre

Pour mes 33 ans, je me suis offert la version ultra-méga-collector d’un jeu de rythme japonais, décrétant par cet acte fort que non, cette année de vie non plus ne sera pas placée sous le signe de la sobriété, du bon goût et de la dignité. 

Parmi les divers objets bonus contenus dans la boîte, une trousse (l’inquiétant objet ci-dessus). Qui se trouvera sur le bureau de la salle 118 dès lundi prochain. 

C’est devenu un réflexe depuis deux ans. Je me ramène régulièrement avec une fringue, un objet ou un accessoire improbable. Mon record personnel restant la fois où, incapable de mettre fin aux bavardages qui régnaient par une heure tardive de l’après-midi, j’ai sorti une peluche Mon Petit Poney de mon cartable et en ai consciencieusement martelé le bureau en hurlant “Maintenant ça suffit ! Regardez ce que vous me faites faire !”

Ces trucs improbables sont une partie de ma persona de prof, une compostante essentielle. Je ne suis pas assez impressionnant pour projeter une “autorité naturelle”, pas assez bienveillant pour inspirer naturellement la confiance, pas assez bien fait de ma personne pour inspirer des soupirs énamourés. Alors comme toujours, j’ai développé une béquille. Elle s’appelle l’inattendu. Les mômes ne savent pas ce qui risque de leur tomber sur le coin de la tête (et moi non plus. Pas toujours.)
Au début, toujours ils hallucinent. Qui est cette blague de prof ? C’est le moment critique, le moment important. Celui où je dois montrer que oui, je suis capable de les mener le long des méandres d’un texte, que le travail sera supervisé, vérifié, que le bordel ne passera pas. Que bien sûr je répondrai à leurs questions, que leur orientation de l’année prochaine, on va s’en occuper comme jamais. Mais que citer GTA V ou chanter Les demoiselles de Rochefort pour illustrer un point de grammaire ne me pose pas plus de souci. Une sorte de 4ème Docteur que j’ai le droit de jouer jusqu’à 8 heures par jour au collège Ylisse. Et qui, depuis que je me suis glissé dans sa peau, se sent à sa place, légitime parmi les élèves après s’être si longtemps cru imposteur.

Et si j’aime tellement assister aux cours des collègues, c’est avant tout pour ça : qui es-tu, toi, quand tu enseignes ? 

Jeudi 29 octobre

Salle de sport. Après m’être consciencieusement déboîté les articulations dans tous les sens, je discute avec P. à l’accueil. P. est une des filles les plus charmantes que je connaisse. Elle me raconte son lycée. Comment elle a redoublé, comment elle a tourmenté sa jeune prof d’anglais. Je regarde P. et je revois la lycéenne qui regarde les adultes par en-dessous, l’air vaguement dégoûté. Je ressens vaguement dans les entrailles cette espèce de triple noeud qu’on se fait au fond du bide pour ne pas se mettre à hurler sur un môme, parce qu’alors il aurait gagné. 

Et cette môme-là, aujourd’hui, ça fait P., qui me fout systématiquement le sourire. Je me jure d’y penser, la prochaine fois que M. me donnera envie de lui arracher les ongles un par un et d’en faire un collier pour la fête des mères.

Les vacances se terminent doucement. Texto de P. : “Ça va faire plaisir de vous revoir mais pas encore envie de reprendre.” 

La même. Alors en attendant, je joue à un jeu de rythme jap’ et je vais voir un spectacle de magie.

Mardi 27 octobre

Moi qui pensais tenir jusqu’à Noël… 

Aujourd’hui, j’ai commencé les deux heures les plus chouettes de mon cours de latin. Que, oui, je ferai à tous les niveaux.

Aujourd’hui, je prépare mon cours à partir de l’épisode de Doctor Who : Fires of Pompei.

Et du boulot il y en aura : regarder l’épisode, bien sûr, et après avoir un peu parlé science-fiction, explorer ces 50 minutes dans tous les sens : où sont les anachronismes, où sont les références correctes ? De combien de kilomètres le Docteur qui voulait visiter Rome s’est-il planté ? Quand Donna dit Veni, vidi, vici, à qui fait-elle référence ? À quel temps parle-t-elle ? On le révise vite fait ? Un secte de sorcières, ce n’est pas bien sérieux, mais la magie, il n’y en avait pas un peu dans l’Empire romain ? Juste à côté des carrières de pierre exploitées un peu partout, bien sûr… D’ailleurs, si on tentait un plan de Pompéi, histoire de retracer le trajet de nos deux héros ? Doit bien y avoir des auteurs de l’époque qui parlent de leur ville non ? Il y aura de la grammaire, des exposés, de la civilisation, et bien sûr, pas mal de rires. J’espère.

C’est mon cours friandise de l’année, et donc l’un de ceux pour lequel je serai le plus exigeant. Mon obsession pour la série britannique, les chiards, le Docteur et Donna le méritent. Si les journées comptaient 72 heures, j’aimerais avoir le temps de tous les préparer ainsi. 

Analyses chez le toubib, qui agite sa seringue comme une majorette son bâton :

“Ça fait combien de temps que vous n’avez pas mis vos vaccins à jours ? Vous vous rappelez pas hein ? La médecine du travail des enseignants, c’est n’importe quoi ! Vous savez que la visite médicale est obligatoire tous les deux ans ?”

Visite médicale.

De brumeux souvenirs me ramènent à mon année de stagiaire durant laquelle j’ai expliqué à un médecin au bord de la neurasthénie que je devenais prof. Six secondes plus tard, je ressortais, armé d’un papelard me déclarant bon au service. 

“Quand on pense qu’en plus, vous bossez avec des enfants…”

Goûter avec M. On parle de ses écrits, des miens. Des gens qui nous lisent. La veille, une lectrice m’a cité comme influence pour un très bel article qu’elle a écrit. Étrange sentiment. Même sensation que depuis ce début d’année, avec l’arrivée des nouveaux collègues. Cette furieuse volonté de mieux les connaître. De leur montrer qu’à Ylisse aussi le taf peut être génialissime. À tel point qu’on se repassera Fires of Pompei à s’en user la rétine pour faire naître de l’enthousiasme dans celle des élèves.

La veille, pas eu le temps d’en parler, ciné avec C. On fait le bilan d’un an et demi d’amitié. Je lui avoue à quel point son dynamisme m’a poussé à me bouger, à davantage sortir, écrire. Sourire de son côté. “Je l’ai fait parce que tu me poussais aussi à me bouger.” Quelques secondes durant tout est à sa place, tout fait sens. Quelques secondes de vraies vacances. 

Lundi 26 octobre

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Notification sur le logiciel de vie scolaire. “Monsieur elles se passes bien vos vacances”

Depuis que la fonction dialogue a été développée sur le bazar, je tente d’expliquer à S. et H. et quelques autres que non, ce n’est pas parce qu’ils peuvent me contacter à 1 heure du matin que je serai quelqu’un d’autre quand je leur répondrai. 

La technologie change, le fantasme reste le même. Connaître la marque de la voiture du prof, son prénom, ses passe-temps, son film favori. Souvenir d’une inspectrice nous racontant la rentrée de sa fille. “Les seules informations qu’elle a retenues sont l’incapacité du prof à accorder ses vêtements et le fait qu’il parle doucement.”

Le prof cette énigme. Qui est cette personne devant les mômes ? Chacun joue avec la question à sa manière. En la refusant, en s’ouvrant, en laissant filtrer un détail ou deux. Pas si superficiel, pas si narcissique que ça. Que l’on reste un monolithe énigmatique l’année durant ou le prof fan de tennis de table qui voyage à Berlin dès qu’il a cinq minutes, cette image-là aussi déterminera notre relation avec les chiards. Et ce qu’on peut construire avec eux. 

“Cher S.

Mes vacances se passent parfaitement bien, je vous remercie. Par contre, entre deux sessions de PS4, je vous encourage à revoir l’accord des verbes au pluriel, soyez sûr que je vous interroge dessus dès la rentrée.

À très bientôt, et le bonjour à H.”

Dimanche 25 octobre

Et le dimanche on s’évade.

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Quand j’aurai des enfants, je leur raconterai une histoire. Une histoire qui durera des jours et des jours et des jours, parce que cette histoire fait plus de 800 pages, codées en 0 et en 1. Je leur raconterai cette histoire parce que plus personne ne jouera aux vieux jeux vidéos en 3D isométrique. Je leur raconterai une histoire pour jours de pluie, une histoire pour rire, une histoire pour frissonner. 

Je leur raconterai l’histoire de Planescape Torment.

Je commencerai par leur montrer Sigil, la Cité des Portes. Celle qui se tient au centre de tous les univers, habitée par des créatures tombée d’un peu toutes les réalités, et régi par la mystérieuse Dame des Douleurs. Une ville à explorer dans tous les sens, au gré de sa fantaisie.
Je leur expliquerai comment Sans-Nom s’est un jour réveillé sur la table d’une morgue, dépouillé de sa mémoire et de son identité. Sans-Nom, dont l’humanité disparaît presque entièrement sous une mer de cicatrices, Sans-Nom condamné à ne jamais mourir, à ne jamais se souvenir. 

Je leur parlerai de ses voyages, à la recherche d’un journal, d’une femme fantôme, d’un château de regrets. Et de ses compagnons, bien sûr : Morte, le crâne flottant et gouailleur, Fall-From-Grace, la succube compatissante, Hanna la demi-démone ou Ignis le brasier vivant.

Je leur parlerai de lames enchaînées, d’hommes-poussière, de sorcières aux énigmes. Je leur raconterai comment un labyrinthe de ronces est né d’une seule graine et de tant d’autres merveilles. Et enfin je leur poserai la question. Parce qu’il est des histoires qu’il faut préserver. Des histoires qui éclairent.

Samedi 24 octobre

M. au cinéma l’autre soir. “J’ai remarqué que jusque là, tu tenais ton journal tous les jours.” M. ne le lit pas, pas tout le temps. Elle remarque juste la régularité. À laquelle je ne croyais pas non plus en entamant ce bidule. Il y a assez dans la vie d’un prof pour remplir ne seraient-ce que deux lignes quotidiennes ? Apparemment oui.

Coup de téléphone d’une journaliste. Elle voudrait en savoir plus sur les journées de formation à la réforme du collège. Je bafouille pas mal, je reformule constamment. Nuancer, préciser. Essayer de se sentir légitime, de ne pas terminer chaque phrase par un “maaaais c’est juste ce que moi je pense hein !” Journaliste qui couvre le domaine de l’éducation : paye ton cadeau empoisonné, je me demande si tous les secteurs professionnels sont aussi disparates. 

Depuis que j’ai quitté le collège Criméa, F. est partie au lycée, O. dans un bahut un poil plus tranquille et moi en REP+ : j’ai l’impression qu’on s’est tous reconverti. 

C’est peut-être ça aussi qui me passionne dans ce boulot, ça qui occupe les lignes quotidiennes : enseigner ça change. Tout le temps. Constamment. On passe notre temps à chevaucher les vagues. 

Vendredi 23 octobre

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Grosse colère : un premier jet des nouveaux programmes du collège ne comporte aucune mention du genre fantastique. Après avoir écumé le style Eduscol (en gros le site de l’Éducation Nationale écrit en français), mes craintes se trouvent à peine allégées : on lira une nouvelle fantastique en Cinquième. Point. Et encore ce sera optionnel. On pourra bosser sur un conte merveilleux à la place.

Je suis furax.

C’est personnel, c’est subjectif, mais c’est ainsi. Le fantastique est, lorsque j’enseigne à des quatrièmes, mon programme libre, celui où je m’éclate. Étudier le fantastique, c’est apprendre le flou, l’incertain. C’est jouer avec les limites, c’est explorer des maisons hantées en tremblant. 

Je suis un prof exceptionnel quand j’enseigne le fantastique parce que j’adore ça. Faire lire Le cauchemar d’Innsmouth à des ados sceptiques, jusqu’à ce qu’ils comprennent à quel point ce récit poussiéreux est abominable, qu’ils sentent l’odeur de vase, qu’ils entendent le bruit humide des hommes batraciens. Explorer la grande maison obscure des Autres sur les pas de Nicole Kidman ou le monde de Paprika. Et bien sûr, faire la connaissance de Dracula, Frankenstein ou Carmilla. 
Et en bouquet final, bien entendu, c’est hurler de trouille en rigolant devant les Anges Pleureurs de Doctor Who, juste avant de se souhaiter bonnes vacances et Joyeux Noël

Étudier le fantastique, c’est faire perdre leurs repères aux mômes, annuler leurs préjugés qui n’ont plus une branche sur laquelle se poser. C’est faire appel à cette part d’eux-mêmes dont ils n’ont pas toujours conscience, celle qui ressent et que, oui, on peut contrôler. Étudier le fantastique, c’est se mettre à la frontière et regarder ce qu’il y a derrière. C’est ce dont on a besoin quand on est collégien. 

Alors comme d’habitude, il va falloir se mettre à tordre ces programmes pas encore terminés, les interpréter et convaincre qui de droit que si, les goules et les vampires, ceux dont on doute toujours, ceux qui existent du coin de l’oeil, ont encore droit de cité dans les salles de classe.