Pour la première fois depuis j’ignore quand, journée sans modification d’emploi du temps, sans cours déplacé ou annulé, sans sortie, sans rien d’exceptionnel.
Début de l’étude de La peste, avec les troisième Tardis. J’augmente le rythme, je leur parle comme – supposé-je – on parle à des lycéens. Certains mômes semblent soulagés. Forcément. Ils sont nombreux, dans cette classe, à avoir hâte de déployer leurs ailes, la cage du collège leur est trop petite. Le changement, bientôt.
Cours avec les cinquième Glee. Molière. Texte, questions. Nous nous regardons, tous un peu étonnés de nous trouver là. À essayer de comprendre le français du XVIIe, à souligner des mots en rouge. Mais soulagement, de beaucoup d’entre eux aussi. D’être sortis de cette exaltante folie qu’étaient Les cités aveugles. En cette fin d’année, pour ce dernier mois, je serai leur prof de français, presque uniquement. Le changement, bientôt.
Réunion sur l’accompagnement des élèves entre le collège et le lycée. Comment faire pour les préparer au mieux, pour qu’ils ne se cassent pas la figure ni ne se révoltent ? Assurer un suivi, quelques cours supplémentaires, dans leur lycée ou chez nous. Le changement, bientôt.
C’est dans l’air. Il reste tant à dire et pourtant, déjà, le livre se ferme. Les cours se déploient dans un espace différent. Toujours étranger.
À de rares exceptions près, les élèves ont des niveaux variables dans les matières.
Et, en tant que prof, j’ai des niveaux variables concernant les élèves.
J’ignore si je suis un bon ou un mauvais prof. Très certainement quelque part entre les deux. Mais je suis certain que mon niveau varie grandement en fonction des mômes que j’ai en face de moi. Les mecs par exemple. En général je m’en sors. Même les plus rétifs, même les plus pénibles. Il est rarissime qu’un garçon me fasse sortir de mes gonds ou que je sois incapable de nouer un lien quelconque avec lui, fusse-t-il volcanique. C’est beaucoup plus aléatoire avec les filles, dont certaines me resteront étrangères, même après plusieurs années.
J’ai énormément de difficultés avec ceux qui prennent beaucoup de place, et il me faut me surveiller de près pour ne pas être le prof qui privilégie toujours la participation de celui qui ne se porte que très rarement volontaire. Je suis totalement désarmé face à la gouaille et à la désinvolture moqueuse. Que l’on soit en difficulté, en révolte, en indifférence, je peux gérer. Que l’on prenne ce que l’on fait à la légère me révolte, et, plus grave, je ne parviens que rarement à avoir les bonnes réactions.
Étrange typologie humaine. Ma kryptonite, une gamine somptueusement moqueuse. Et il est souvent difficile de travailler là-dessus, car l’humain est tout autant en jeu que le professionnel. Comme si souvent.
Ils sont rares, admirables, les enseignants qui parviennent à saisir toute la gamme des personnalités adolescentes, à leur conférer une place et une valeur. La quête de nombreuses années.
Et, l’avouerais-je, l’une de celles qui me fascine le plus dans ce métier.
Celle que je ne peux tirer qu’une fois tous les deux, trois ans, ou peut-être même une fois par établissement, comme a dit T. en plaisantant peut-être moins qu’il le croyait.
Et comme de bien entendu, cette balle en argent, il fallait l’employer à un moment exceptionnel. Durant ce fameux spectacle de fin d’année des cinquièmes et des quatrièmes Glee, dont je vous rebats les oreilles depuis trop longtemps à présent.
Ils y sont, cette fois c’est pour de bon. Six mois de boulot. Les textes qu’ils ont écrits, la musique de Monsieur Vivi, les costumes de A…. Tout est prêt et dans quelques heures, ils vont être au-delà de toutes les espérances. Même si je m’y attendais, parce c’est toujours comme ça et que ma mère m’avait prévenu du haut de ses années de chorale avec des mômes : “Ils vont être horribles avant, et merveilleux sur scène.”
Mais en attendant, Tir prend son sarouel à pleines mains et balbutie : “Mais c’est pas possible !”
Tous les habitants de la Ville du Bas portent un sarouel, dans l’histoire. Tous les habitants de la Ville du Haut une chemise. Étant l’enfant des deux, Atis, joué par Tir, porte un élément de chaque. Et Tir refuse catégoriquement. Vêtement trop ample, trop différent de ce que lui, Tir, porterait. Il va y avoir ses potes. Il va y avoir ceux auprès de qui il est tout autre chose que ce qu’il est sur scène. Ylisséen dur et moqueur. Il va y avoir tout ce qui risque de faire s’écrouler le paradoxe qui le fonde, au collège. Le gamin capable de tchipper (je t’invite à chercher le terme sur internet, c’est édifiant) un prof et de chanter d’une voix d’ange. Ce sarouel rouge, c’est l’élément de chaos, qui peut le faire basculer définitivement du côté des “bons” élèves, qui mettent le bahut avant leur statut.
Et ça pour Tir, ça n’est pas possible.
Et si forte est la contradiction que les sanglots viennent. Que des larmes honteuses coulent. Et qu’il continue à protester que “ça n’est pas possible”.
Crève-coeur.
Jusqu’alors, je l’ai écrit hier, je ne complimentais pas Tir. Jamais. Parce que je soupçonne qu’une partie du respect que nous avons l’un pour l’autre vient du fait que nous ne glosons pas sur nos qualités respectives. Et en règle générale, je dis rarement aux môme à quel point ils m’émerveillent. C’est un point d’achoppement parfois violent avec des collègues. Je peux comprendre le besoin de reconnaissance d’un élève. Mais le langage affadit, terriblement. Et je préfère mille fois montrer mon attachement à eux dans mes actes, mes cours et ce que je leur propose professionnellement, plutôt que dans un discours.
Qu’il faut garder pour dans des circonstances semblables.
Alors, face à lui, je lui dis. À quel point de l’admire. À quel point je le trouve talentueux, et à quel point je ne le lui ai jamais dit parce que je ne veux pas détruire ça en lui en parlant. Je lui dis qu’il a le choix. Que tous ont le choix et que dans toute autre circonstances, je le laisserais se décider seul. Mais que là, j’ai envie, égoïstement, en tant que personne qui le connaît à peine depuis quelques mois, qui n’est pas son prof, qui le connaît avant tout dans les Cités Aveugles, j’ai besoin qu’il soit Atis. Qu’il porte ce personnage par son chant et son regard. Tir me regarde, patient. Et je n’arrive pas à déchiffrer ce qu’il y a au fond de ses yeux. Comme toujours avec lui.
J’ai tiré ma balle. Peut-être en pure perte. Peut-être est-ce F., qui a osé le prendre dans ses bras qui l’a convaincu. Peut-être est-ce C., qui l’a un peu bougé et le connaît mieux que moi. Peut-être sont-ce les paroles précises de Monsieur Vivi. Toujours belles.
Mais un peu plus tard, dans l’obscurité de la salle, file un éclair rouge. Je regarde Tir, qui me tend la main et à qui je fais le plus maladroit des checks. “Je ne checke jamais.” Il rigole, assurance encore fragile.
Et ce soir-là, autant que tous les autres, il est beau.
Sous un soleil de plomb, nous amenons, puis ramenons les élèves de 6ème, 5ème et 4ème Glee dans la salle de spectacle qui va les voir se produire demain. Deux accompagnateurs pour soixante-quinze élèves, la dernière fois où j’ai été aussi à l’aise est quand j’ai été contrôlé par les flics avec ma carte de cantine pour seule pièce d’identité.
Glee miracle, tout se passe à merveille, les quatrièmes – les plus grands – prenant les petits sous leur aile.
Bien entendu comme toujours à Ylisse, rien n’est simple, et nous nous pointons, la guoule enfarinée devant des techniciens à qui on a expliqué que nous arrivions cet après-midi. Les élèves se retrouvent donc à répéter sur une moitié de scène et a capella, parce que les branchements ne sont pas terminés. Ils y vont malgré tout de tout leur cœur. Répétition un peu cata, juste assez pour valider l’adage qui veut que plus une répétition est toute pourrie, meilleur est le spectacle.
A force de courir partout, je me retrouve en nage à même pas 9h du mat’ et visiblement, la large tache de transpiration sur mon T-shirt amuse beaucoup les élèves. Envolée indignée de Tir :
“C’est pas drôle ! Vous avez pas vu tout ce qu’il a fait, moi je suis là depuis 7h30 ce matin (c’est vrai) et je l’ai vu porter des instruments, téléphoner, organiser, pour qu’on puisse arriver tranquille, alors hein…“
Je croise les yeux de ce môme tellement compliqué. Depuis quelques jours, la seule réponse que je me sente capable de donner à ce gamin épris de reconnaissance mais également de rigueur, c’est uniquement ce regard appuyé. “Je vois ce que tu fais.” Et il semble aimer.
Au moment de repartir, le régisseur de la salle, une sorte de grande marmule m’apostrophe :
“Je garde les petits, là, ils font du bon boulot ! Je veux leur montrer les ficelles du métier cet après-midi.“
Il désigne les deux gamins qui seront chargés, pendant le spectacle, des lumières, qui sourient jusqu’aux oreilles.
“Bon après, ils ont dit qu’ils ont école mais bon… tu annules ça toi, pas vrai ? – Oui alors c’est à dire qu’en fait, ça ne se passe pas comme ça dans la vie… – Boah allez toi ! Fais quelque chose !”
Sidéré, j’appelle Cheffe pour lui exposer la situation, lui vendant ce semi-kidnapping en mini-stage et elle semble trouver l’idée excellente. Les mini-régisseurs ne se sentent plus de joie.
Autant dire qu’après ça, les deux heures de cours sur La Peste (à ceux qui trouvent ça admirable, de commencer Camus en juin, je précise que c’est parce que les conseils et les programmes sont finis que je fais ça, autant se faire plaisir) et la proposition subordonnée interrogative indirecte se font dans l’euphorie totale.
Plus qu’une journée avant ce petit spectacle de fin d’année, avant la fin de cette course effrénée…
Remplissage du LSU, livre scolaire unique, visant à évaluer les élèves par compétences, en fonction de leur parcours de l’année. Sur le fichier Excel j’entre des 0 (maîtrise de la compétence insuffisante), des 1 (fragile), des 2 (maîtrisé) et des 3 (experts).
Des colonnes de noms. Des chiffres.
C’est tout ce qui subsistera, dans les colonnes de l’administration française de ce passage volcanique de la quasi-totalité de la population française génération 2003. Des 0, des 1, des 2, et des 3.
Dans la tête des mômes, les premiers concernés, que restera-t-il ? Des bons moments, d’autres beaucoup moins. Mais les mauvais souvenirs s’effacent vite. La plupart du temps. Enfin on espère.
Et pour les adultes qui les ont accompagnés quatre années durant ? Des cris et des rires. De la fatigue et de l’enthousiasme. Qui se délitent peu à peu en poussière et se posent, chaque année un peu plus, en rides au coin des yeux.
J’ai rencontré Tir lors de l’école ouverte aux dernières vacances : Tir cet élève de quatrième Glee, extrême. Capable d’être infect avec des profs et des élèves, dur et violent, mais totalement amoureux de la musique. Nous sommes vendredi, il est presque19h et Tir est toujours là, à répéter avec une poignée d’irréductibles. Il passe sans aucune difficulté de la basse au clavier, en passant par la batterie. Il a modifié sa tenue de baguette depuis qu’il a regardé Whiplash. Je trouve génial que Tir rencontre Whiplash en quatrième.
Il y a ce moment, le plus beau et le plus triste de la semaine, qui n’en n’a pourtant pas manqué. Tir est penché sur son pote Zéphyr, bassiste du groupe. Au moment de partir, Tir range la basse.
“Tu la prends chez toi ? fait Monsieur Vivi. – Oui, Zephyr viendra répéter chez moi, ses parents ils ont un problème avec la musique.”
Il y a beaucoup de peine et de soulagement dans le hochement de tête de Zephyr. Qui mentira à sa famille pour aller répéter chez Tir qui a un ampli, et qu’on laisse faire à peu près ce qu’il veut.
Aujourd’hui, un sombre crétin m’a expliqué sur twitter c’est que si Ylisse pouvait être violente, c’était à cause du multiculturalisme. J’invite ce fleuron de la pensée contemporaine à voir ce que le multiculturalisme peut créer de sublime, en des mômes qu’on précipite avec une violence sans nom dans un environnement pauvre, et que l’on considère, dès leurs premiers jours, au mieux avec commisération, au pire avec haine.
Tir, comme Zephyr, ne seront pas sauvés par la musique, j’ai trop d’années, trop de rappels à la réalité pour y croire encore. Mais Monsieur Vivi leur fournit l’occasion d’exercer leur magie, leur beauté et leur humanité, à un degré suprême.
Si tu comptes jouer à Persona 4 et que tu ne l’as encore jamais fais, barre toi d’ici, je divulgâche à mort.
Bon, maintenant qu’exactement 0,84 personnes sont parties, on peut y aller.
Je l’ai déjà dit, mais de tous les personnages de fiction qui peuplent mon univers mental (3753 au dernier recensement), Tohru Adachi est l’un des trois ou quatre qui me fascine le plus. Parce que c’est un gros connard. C’est le grand méchant du jeu, et ce n’est pas un seigneur des ténèbres ou une divinité malveillante. Non. C’est juste un gros enfoiré qui pousse les gens dans des télés maléfiques où ils meurent (cherchez pas) juste parce qu’il s’emmerde et que, surtout, il rage de cet ennui et de son incapacité à être quelqu’un qui lui plaît vraiment.
Tohru Adachi me fascine parce que, bovarysme toujours, c’est moi. Il représente totalement, parfaitement et intégralement mon trait de caractère le plus détestable : quand je suis face à une situation dans laquelle je perds pied, dans laquelle je me sens petit où inutile, je serai moi aussi capable d’assassinats cathodiques.
Et aujourd’hui, ça me prend aux mâchoires dès 10h30. Parce que je n’ai plus cours et que je vais rester jusqu’à 16h à Ylisse pour une réunion. Parce que j’ai à remplir des bulletins, des livrets de compétences, des appréciations et que c’est tout ce que je hais. Parce que j’ai paumé le costume qu’une élève m’a confié.
Et enfin, parce que de 14 à 16h, l’équipe de français décide de créer un document qui doit servir de feuille de route à tous les enseignants sur les points de langue à aborder, chaque trimestre, tous les ans. Des documents de la sorte, il en moisit trois sur mon disque dur. Un par an. Qui n’ont jamais été utilisés.
Ce n’est pas la faute de leur conception ou de leurs ambitions. Pas la faute de leurs rédacteurs. C’est peut-être juste un souci de discipline. Ou le fait que, comme l’équipe de français change tous les ans, c’est difficile de s’accorder. Et l’année prochaine, ce ne sera pas le cas. Mais le fait est que ça ne fonctionne jamais. J’essaye de le dire, je ne veux pas le dire pour ne pas gâcher l’ambiance, j’essaye de le sous-entendre, ça ne marche pas, de toutes façons c’est nul de parler par sous-entendus.
Alors je m’Adachise. Et c’est T. qui prend, T. qui tente de coordonner la chose. La dernière fois c’était Monsieur Vivi. Ce que j’ai de plus noir sait parfaitement où et quand sortir.
En grands sourires agressifs, je m’ingénie à compléter inutilement les choses, à les faire traîner sous prétexte d’efficacité. Une heure d’enfoirage total et intégral. Durant laquelle je chie sur tout ce à quoi je crois : la patience, le fait de bosser en équipe, la rigueur, la volonté. Je me vautre dans mon moi haïssable comme un cochon dans son auge.
Et puis descente de trip.
Je me retrouve totalement défait. Avec Adachi qui me susurre aux oreilles que j’ai beau jeu de reprendre les élèves qui pètent un plomb ou s’ingénient à saboter mon cours, qu’à 35 balais, je ne vaux pas mieux qu’eux.
Sortie de bahut à 18h30, la réunion a duré une heure et demie, elle aurait pu être bouclée en vingt minutes. Sentiment amer d’avoir cassé tout ce que j’ai tenté d’ériger depuis ma dernière crise, de valable. Que tout est par terre. Et que je vais devoir tout remettre d’aplomb jusqu’à la prochaine.
Au moins, ce n’était pas devant les mômes. A qui je demande si souvent d’essayer d’être de bonnes personnes.
Pendant que je termine l’introduction de mon cours, cinq ou six gamins complètent en semi-loucedé un document :
“Bon, les lapins, je sais que je suis pénible, mais vous pouvez garder les tâches administratives pour après la classe ? – Non mais monsieur, c’est le document pour notre oral de brevet on comprend rieeeeen !”
Évidemment. Tout ce qui concerne le remplissage de dossiers quels qu’ils soient stresse les troisièmes au plus haut point.
“Monsieur on en aura rempli trop des dossiers cette année. L’orientation, le brevet, l’oral… Vivement l’année prochaine que ça s’arrête ! – Alors, vous savez à quel point je déteste vous faire peur, mais vous regardez vos parents, parfois ? Plus ça va aller, plus vous aller en remplir. – C’est ça la vie d’adulte, remplir des dossiers comme ça à longueur de temps. – Entre autres. – Wallah je reste enfant toute ma vie !”
Journée de grève. Que je ne fais pas, je suis jaune et fou, en ce moment. Rater un jour de boulot, c’est rater une heure potentielle de préparation au spectacle qui a lieu dans moins d’une semaine, c’est dont hors de question.
Mais je commence avant toute chose par les troisièmes Tardis. L’année est en train de se terminer. La semaine prochaine, les conseils de classe. Bientôt le brevet. Arrive, comme tous les ans, cette sensation d’apaisement. Le collège dans lequel ils sont depuis maintenant trop longtemps leur ferme doucement, très doucement ses portes. Ils n’ont plus rien à prouver. Alors après tout, accepter ce que leur propose le prof, ça n’est plus si dégradant. Nous bossons tranquillement, je leur explique entre autres comment fonctionne les actions et ce qui caractérise un poète maudit. Quelques rires et beaucoup de douceur, même de la part de ceux qui ne comprennent pas vraiment, depuis le début de l’année.
Si je trouvais la formule magique pour leur faire comprendre que, depuis le début, ça aurait pu être comme ça…
La douceur est priée d’aller BIEN se faire voir quand nous enchaînons, Monsieur Vivi et moi, sur trois heures de répétition. La fatigue des gamins se fait sentir, la notre aussi. Et malgré tout, nous progressons, tous. Nos artistes en herbe se rendent comptent que le simple acte de répétition paye. Que, petit à petit, les gestes s’affinent, les voix se délient. Et que surtout, la honte disparaît. Quand on se tape dessus au ralenti pour la huitième fois en cinquante minutes, on perd le sens du ridicule.
Coup de fil d’un journaliste du Parisien qui viendra assister à une autre répé, vendredi. “Je pourrai mettre ma jolie jupe et des talons ?” demande Solange. Solange rêve d’être au milieu de la photo qu’il prendra évidemment.
Cours avec les cinquièmes Arkham. Ils pleurent de rire devant Scapin, confessant une à une ses fautes devant Léandre, de plus en plus furieux. Et quand j’annonce que cette scène sera jouée, cris de joie. Vingt gamins et quelques ravis d’aller taquiner Molière. Par la fenêtre de la cours, les cinquièmes Glee me font coucou.
“Vous les aimez beaucoup, eux, hein monsieur ?” me lance Laya, presque pas jalouse.
“Je ne joue pas Scapin avec eux. Et je n’ai pas envie de le faire.
– Pour de vrai ?
– Juré.”
Grands sourires. Les cinquièmes Arkham ont un truc rien qu’à eux.
Dernier cours avec les troisièmes Max. Et comme toujours depuis la rentrée, impression d’être un fantôme. Découragement. Je leur apporte peu, très peu. Aucune réaction face à ce qui, je pense, constitue mes spécificités en tant que prof. Je multiplie les activités originales, et l’accueil est toujours le même : une indifférence bavarde, où la plupart des mômes patientent en attendant “la correction”, ce moment où ils se mettent en pause, en prenant des notes. J’arrive au fond de mon sac de tours, rien ne marche.
Je ne vais pas en cours la boule au ventre comme avec ma classe de troisième de l’année dernière. Mais nous nous quitterons sans nous être, je pense, apportés grand-chose.
Dernière heure. Monsieur Vivi est encore en salle polyvalente, avec une petite dizaine de mômes. Des choudoudous en sucre, ceux qui sont toujours au taquet, qui chantent juste assez bien pour avoir de petits rôles, mais pas assez charismatiques pour être sur le devant de la scène. Qui se font un filage entier de la pièce juste entre eux. C’est le talent magique de Monsieur Vivi : donner à chaque élève exactement ce dont il a besoin. Et ceux-là ont besoin de cette heure là.
Nous rentrons en voiture, dans les embouteillages. Il y a du soleil et il pleut.