Jeudi 27 juin

Nous avons amené notre formule (sandwich, pâtisserie et boisson, 6,70 euros), sous les arbres du parc, Monsieur Vivi, T. et moi. Pendant que nous discutons en attendant de repartir pour une énième réunion, deux jeunes gens viennent nous trouver. Deux anciens élèves. L’un d’eux portent une serviette sur la tête. Ils marchent sous le soleil de canicule.

“C’est là qu’il y a le soleil, messieurs !”

Le premier, grand échalas. Venant de passer son Bac ES. Il n’a jamais forcé son talent, et nous parle, avec toute la négligence maladroite de ceux qui s’en sont toujours sortis.

L’autre, que nous croyions perdus. Décrocheur scolaire, parfois violent, souvent menteur. Une association s’apprête à le faire voyager au Québec ou à Londres, après lui avoir donné une formation minimale. “Tout le monde dit que je dois voir autre chose qu’Ylisse ! Ils doivent avoir raison.”

En contrejour sous les arbres, ils nous parlent de leur futur à construire, du Brexit et de l’épreuve de maths du Bac. Infiniment apaisé.

“L’État sait quand même prendre soin de ses enfants, s’amuse Monsieur Vivi quand nous les quittons, après qu’ils nous aient raccompagnés aux grilles du collège.”

Vendredi 21 juin

L’année scolaire s’achève et elle fut à l’image des autres : tellement riche en expériences, bonnes comme mauvaises, que je me demande à quel moment ma mémoire arrivera à saturation.

J’aimerais consacrer ce dernier billet quotidien de l’année scolaire 2018-2019 à une réflexion plus générale sur la vision de l’enseignant en France. Oui, je termine l’année sur l’un des textes les plus prétentieux possibles. Point de départ : un article récent du Parisien exprimant les difficultés des professeurs à assurer “la discipline” dans leur classe.

Hormis le fait que le sujet soit tellement vaste qu’il ferait peur à un spécialiste du vide sidéral, il est aussi intéressant de voir que ce thème – et les polémiques qui ont suivi, à base des classiques “de mon temps, ils savaient se faire respecter”, “enfants rois”, “téléphones portables” et autres “Blanquer, au secours” – cadre pile poil avec les préoccupations de notre Ministère actuel : créer une image de l’école plus rassurante, en développant des stéréotypes traditionnels. En gros, la fiction gouvernementale travaillée est la suivante : l’école est un lieu sanctuarisé, où des élèves apprennent dans le silence les belles lettres, le calcul et l’art oratoire.

Et donc de brocarder les pratiques des profs et des élèves, à ma gauche – ahah – les feignasses laxistes et à ma droite – ahah toujours – les petits prétentieux surprotégés.

Brocarder les profs est un sport national à peine moins populaire que le foot. Nous sommes tous au courant, je suis presque sûr que c’est inscrit quelque part en petit dans notre lettre de mission.

Là où ça devient intéressant, c’est que nos gouvernement successifs s’y adonnent avec autant d’assiduité qu’un tonton aviné un dimanche de repas de famille.

Et nous en arrivons enfin à la question centrale (ça n’est pas trop tôt ?) : pourquoi ? Hormis pour se défouler après une journée passée en conseil des ministres ?

Peut-être – je n’en suis encore qu’aux hypothèses – pour une raison nettement plus simple et logique que toutes celles que j’ai envisagées jusque là (BEAUCOUP plus simple en tout cas que mon idée 8721 qui était que des aliens contrôlent nos dirigeants depuis les enseignes KFC qui sont en fait leurs vaisseaux) : les gouvernements passent, les enseignants restent.

Je m’explique : nous sommes, au départ, formés pour permettre aux élèves d’apprendre, mais également pour leur inculquer un certain nombre de valeurs citoyennes. Valeurs qui restent les mêmes, quelle que soit l’obédience politique de nos dirigeants. Et le problème est là : nous ne pourrons jamais plaire à tout le monde. Nous serons toujours trop rigoristes ou laxistes.

Selon les ministres, nous refuseront de donner davantage de liberté aux élèves ou nous en donneront trop, nous seront obsédés par le silence dans nos classes ou nous en feront un enjeu trop important. Nos programmes seront beaucoup trop ambitieux ou pas assez.

Dans une culture de l’impermanence, de la narration perpétuelle (je préfère ça à “storytelling”) les enseignants et les valeurs qu’ils portent semblent forcément suspects. Le schéma actuel consistant à réformer en grande partie l’Éducation Nationale à chaque changement de gouvernement repose peut-être en grande partie là-dessus. Car enfin, ne serait-il pas aberrant, à chaque nouveau président, de réformer quasi-intégralement la politique agricole ou commerciale française ? C’est pourtant ce qu’il se passe dans le monde de l’éducation. Nous exerçons dans un domaine où se forment les idées, il est donc logique que nous nous trouvions au centre de luttes d’idées.

J’en viens à me dire que l’impossibilité de communiquer autrement que dans la tension et la colère avec nos dirigeants vient en premier lieu de cela : paradoxalement, nos intérêts divergent. Nous serons là bien après la fin de leur mandat, et, pour l’immense majorité d’entre nous, nous nous formons petit à petit à comprendre ce qu’il est essentiel de transmettre aux futurs adultes qui nous sont confiés. Des savoirs, des méthodes et des valeurs dont la date de péremption dépassent celle d’un quinquennat renouvelable.

Peut-être suis-je en train de me fourvoyer. Mais depuis, lorsque je lis des articles semblables à ceux du Parisien, je hausse les épaules. C’est une belle responsabilité : permettre à des élèves de devenir libres, dans leurs vies comme dans leurs idées. Et pour y réussir, laisser souffler le vent dehors.

***

C’est sûr ces paroles dignes d’un Yoda bourré à la bière de racine que s’achève la saison 4 de Prof en Scène. Comme chaque été, des hors-séries plus ou moins régulier fleuriront en fonction du temps, de l’envie et des idées. D’ici là, je vous remercie mille fois, du temps que vous passez sur ces pages, de votre présence et de vos commentaires.

Passez un bel été, et à très bientôt !

Jeudi 20 juin

Il est 23h30. J’ai 20 minutes d’attente pour le tortillard qui me ramènera chez moi.

Ça aussi ça vaut le coup.

C’était donc aujourd’hui le jour du spectacle. Et les troisièmes Glee ont été heureux. Ils ont chanté, joué, parfois très bien.

Tir a eu le droit à son solo de batterie, Sally à son tour de chant, Lorenzo à son impro au sax. Lorenzo dont le papa a balbutié son admiration, lui qui n’avait jamais été convié à ces spectacles par ses enfants.

Ça n’est qu’un spectacle de fin d’année, il ne fera pas date dans l’histoire de la musique. Mais ce qui importe est ce qui fut transmis, appris.

Et alors que la fatigue doucement retombe, j’adresse sereinement une pensée à ceux qui tentent de passer une bride à l’école pour la mener où soufflent les vents de la campagne électorale : vous n’y arriverez pas.

Tout projet, tout apprentissage peut réussir : à condition d’en avoir ou de prendre les moyens nécessaires.

Nous avons sacrifié une dose de notre force vitale dans ces productions musicales, dans ce petit moment offert aux élèves. Sans savoir si le résultat sera à la hauteur. Réussiront-ils mieux, ces mômes enchantés ? Seront-ils plus heureux ?

Ce soir, alors que leurs yeux brillent tandis qu’ils entonnent, pour la dernière fois, Heroes, je ne peux qu’en être convaincu.

Mercredi 19 juin

Cinq années à prendre le RER tous les matins. Il me faut une heure vingt pour me retrouver au boulot, je ne m’en plains pas, c’est aussi le temps que je choisis de payer pour vivre où je le souhaite.

Depuis quelques jours, j’ai pris une résolution, improductive, le seul genre que j’arrive à tenir : celle de traverser la Seine pour rejoindre les rails, quelques stations plus loin.

Parce que lorsque je me tiens au milieu du pont, invariablement, il y a ces quelques instants de joie, d’avoir choisi de vivre dans cette folie urbaine. Ce moment où je suis si loin de mon masque d’enseignant.

Et le ressentir tout les matins, je pense que c’est important.

Mardi 18 juin

Si je mets bout à bout mes heures de cours consécutives du lundi, mardi et mercredi, je passerai la coquette durée de 18 heures avec la classe dont je suis professeur principal. C’est beaucoup. Trop, peut-être.

Mais, brutalement, ça me frappe. Tout ce temps a enfin dissipé un nuage gris plomb, vieux de onze ans, et encore plus.

Je ne veux plus être apprécié par mes élèves. Je ne veux plus, que quand commence l’année, commence une folle passion ou un histoire exceptionnelle.

J’aimerais, si j’en ai à nouveau la chance, qu’il se reproduise ce que j’ai vécu avec les troisièmes Glee : construire.

Construire une relation unique, qui ne ressemblera à aucune autre que j’ai créée avec des élèves les années précédentes, et qui jamais plus n’adviendra. Ces lignes, que j’ai dessinées sur le sable, avec les troisièmes Glee, sont faites de la rigueur que je me suis astreint à leur donner, des quelques moments de joyeux n’importe quoi qu’ont été d’autres cours. Elles sont le très peu d’engueulades, le beaucoup de remontrances. Elles sont cette étrange maladresse : je ne les aurais jamais vraiment compris, ni eux moi, mais nous auront construit une relation prof-élève de qualité.

Et comme chaque, année, le reflux effacera cette alchimie. Je ne chercherai plus à la reproduire. Ce n’est ni possible, ni enviable.

C’est au terme de cette année, que je découvre un nouveau pan de ce boulot, celui de ma relation aux classes, aux mômes : toujours espérer le nouveau.

Lundi 17 juin

Coup d’envoi de la semaine projet : les élèves s’éparpillent dans l’établissement à la recherche des activités auxquelles ils se sont inscrits, dans un chaos environ à 6,7/10 sur l’échelle de Tzeentch.

Professeur de troisième, j’échappe plus ou moins au tumulte, révisant toute la matinée avec la moitié des troisièmes Bazoukan, qui se livrent avec bonne volonté aux activités que je leur ai préparées. Mon effectif se montant au chiffre faramineux de neuf, je peux individualiser l’aide, expliquant à Leonor en quoi l’antiphrase peut contribuer à soutenir une thèse dans un sujet d’argumentation et en quoi il vaut mieux mettre une verbe dans une phrase à Will.
La magie de l’individualisation. Et de me demander, comme à chaque fin d’année, comment faire comprendre à nos dirigeants que non, demander de petits effectifs dans les classes n’est pas un luxe ou une mesurette cosmétique comme récemment, mais une nécessité.

Après-midi répétition de spectacle avec les troisièmes Glee. Contrairement à ce qui était prévu, nous devons abandonner l’idée de répéter en salle polyvalente, là où se trouvent les amplis et la connectique des instruments, et jouer dans la salle de musique, en acoustique.
Et une fois encore, les mômes se révèlent plein de surprise, ne protestant pas une seule fois, et acceptant de jouer leurs morceaux avec la moitié de leur formation. Lyn brutalise le piano qui réussit à produire une version suffisamment pêchue de “Another brick in the wall” sur laquelle Ren, la guitariste officielle chante le solo de guitare pour permettre aux copains de caler leur choréographie. Et les voix d’ados, rauques et chaudes, portent Bashung sans hésitation.

J’aurais aimé leur offrir des conditions de boulot à l’égard de leur investissement. Ils font bien mieux que les adultes, ils vont eux-mêmes chercher leur environnement de boulot.

Lundi trop long, lundi trop intense, lundi paisible, lundi protéiforme. Lundi sous l’égide de Tzeentch.

Samedi 15 juin

Puisque je suis en plein dans les bilans, pourquoi ne pas vous gonfler avec mon bilan le plus bisounours, et peut-être le plus important : pourquoi j’ai aimé être prof cette année.

1. Parce que j’ai été prof d’un niveau que je connaissais mal.

Je n’avais plus eu des quatrièmes depuis trois ans. Soit une éternité. Ce qui m’a permis de reprendre mes cours, presque de zéro. Et, lorsqu’on a la chance de ne pas avoir à préparer ses heures – trop – dans l’urgence, la création des cours est un moment hyper gratifiant.
C’est le moment où l’on renoue avec nos études et notre discipline à proprement parler : sans urgence et avec à notre disposition une masse affolante de ressources.
Découvrir un programme, s’interroger sur sa cohérence, ou pester contre sa structure, pour un prof de français, lire et relire des textes importants – le XIXe ! – réfléchir à la façon dont on va organiser, transmettre… Il y a quelque chose de vivifiant, là-dedans. Et d’un peu terrifiant, aussi. On construit de beaux assemblages, on les chouchoute… Avant de les précipiter à toute berzingue dans nos classes, pour voir s’ils explosent en volent ou parlent aux élèves.

2. Parce que – enfin – j’ai appris à choisir mes batailles.

“Faire petit, mais bien.” Cette phrase est l’un des credo de Monsieur Vivi quant aux divers projets dans lesquels il se lance (ce qui est assez ironique de la part de quelqu’un qui monte, dans le plus grand des calmes, trois spectacles par an). Cette phrase m’a été d’une grande aide ; et à présent, je la modifie, pour qu’elle me corresponde. “Connaître ses possibilités, faire à leurs mesures, et bien.”

Cette année, je n’ai pas été délégué du personnel, je n’ai pas été coordonateur de discipline, je n’ai pas participé à beaucoup de projets avec mes classes de quatrième.

Cette année, j’ai été professeur principal de troisième, j’ai filé un coup de main sur le projet des troisièmes à option musique, j’ai sérieusement repensé tous mes cours de langue, je me suis battu pour faire de l’évaluation par compétences une part pertinente et essentielle de mon travail sans pour autant compromettre mes valeurs.

Est-ce que j’aurais pu faire plus ? Très certainement. Je ne suis pas persuadé que j’aurais fait mieux. Je suis heureux des avancées que j’ai menées cette année. Et je réfléchis à celles que je planifierai l’année prochaine.


3. Parce que je me suis senti utile.

La classe de troisième Bazoukan m’a fait un bien extraordinaire. Ce groupe foutraque, totalement hétéroclite, composé d’un grand nombre d’élèves indifférents à la matière ou à leur réussite dans l’année me rappelait beaucoup une autre troisième, deux ans plus tôt (coucou B. !) qui m’avait fait conclure que, peu importe les profs qu’ils rencontrent, les méthodes que l’on met en place, le parcours des mômes est déterminé d’avance : ceux destinés à réussir réussiront, les autres non.
Et arrive la troisième Bazoukan.
Peut-être est-ce l’équipe de profs, l’avancée dans le métier, ou une heureuse conjonction astrale, mais j’ai décidé de me lancer contre le mur de cet échec annoncé, sabre au clair.

Ça a marché.

ll n’y a pas eu de miracle. La classe ne s’est pas transformée en une théorie de petits angelots assoiffés de connaissance, sortant de la classe pour se ruer au CDI ou pour traduire des vers de Sénèque. Mais, petit à petit, tous les mômes ou presque ont commencé à “sortir de leur tête”. Abandonner le petit monde dans lequel ils attendent souvent que le temps passe, pour tenter de comprendre ce que ce prof leur proposait. Petit à petit, participer apporter sa pierre aux activités est devenu la norme. Et il y a eu des progrès, plus ou moins importants. Une fois encore, j’ignore ce qui en a été la cause exact : eux, moi, une prof principale hyper dévouée, leur envie d’obtenir une orientation qui leur plaisait. Mais vraiment, vraiment, je me suis senti utile à leur égard. Et cette sensation, mes amis…

4. Parce que j’ai eu des chouchous.

Comme tous les ans, et dans chaque classe. Des élèves qui, tout pour différentes raisons, vous font du bien : Rina, brillante et sarcastique, dont le côté blasé s’est changé en une vraie envie d’en apprendre davantage ; Eilie, qui a longtemps hésité entre l’envie d’être populaire auprès de ses potes et d’aimer apprendre, et qui a compris qu’elle pouvait avoir les deux ; Roog, sale môme que j’ai aimé de tout mon coeur ; Flavia, élève totalement paumée, mais qui s’est accrochée toute l’année. Qui a compris que ce qu’on attendait d’elle était presque hors d’atteinte et qui, pourtant, à sa façon, tente d’y arriver, et se sert de tout ce qu’elle peut comme marchepied.

Il est bon pour un prof d’avoir des chouchous. Pas parce qu’ils sont un principe d’exclusion des autres. Au contraire. Parce qu’ils sont simplement des mômes dont on a saisi l’étincelle. Et qu’ils nous prouvent qu’on peut trouver cette étincelle chez tous leurs camarades. Ou presque.

Et puis, tout simplement, ils nous font entrer et sortir du bahut un peu plus légers.

5. Parce que j’en ai appris davantage sur moi.

On dira ce qu’on voudra, prof est un métier d’égocentrique : nous ne sommes pas, quoi que veulent en penser certains, des drones de l’institution : nous passons notre vie professionnelle au contact d’autres humains, enfants ou adultes. Nous réagissons tous différemment à cet étrange contact entre les élèves, ce que l’on doit leur faire découvrir, et nous.
Tous les ans, je suis étonné de voir que j’ai réagi de telle façon face à une classe en rébellion, une proposition de projet… ou tout simplement à la rencontre d’un.e collègue.

J’ai exercé cinq profession dans ma vie. Aucune à ce jour ne m’a donné une vision aussi précise de qui je suis, de qui je deviens. C’est déstabilisant, parfois. Et quand on est aussi narcissique que moi, c’est presque addictif.


6. Parce que j’ai travaillé avec des amis.

J’ignore si c’est souhaitable. Mais j’ai l’immense chance de compter parmi l’équipe d’Ylisse deux des personnes que j’aime le plus au monde. Et croiser dans les couloirs l’un des visages qui font que tu te sens pousser des ailes de trois mètres d’envergure, c’est un sacré privilège.

Et même au-delà de ces passions, il y a Ylisse une quantité hallucinante de belles personnes. Et cela est vrai dans tous les établissements scolaires où j’ai exercé.

7. Parce que ça n’est jamais fini.

L’année approche de la fin, et déjà une nouvelle se profile. Et avec elle son lot de questions : quelles classes ? Quels élèves ? Quels collègues ? Quelle prochaine transformation en Super Saiyan pour Son Goku ?

Ces dix mois intenses, riches d’expériences en tout genre s’envolent déjà, légers. Les dernières semaines passeront vite. Et déjà, une silhouette se dessine, celle du collège de l’an prochain, riche de mille crises et de mille bonheur.

Et je suis impatient, comme un gamin prêt à ouvrir ses cadeaux de Noël.

Vendredi 14 juin

Et c’en est fini des jours de “vrais” cours. Lundi, je passerai la majeure partie de mon temps avec les troisièmes. Les Bazoukan pour revoir le brevet, les Glee pour préparer leur ultime spectacle.

“Mais dans les pauses, le jour du spectacle, on pourra se mettre dans un coin pour réviser avec vous ?”

Une nouvelle récompense m’attend : les troisièmes Glee sont devenus de jeunes gens. Je ne vais pas mentir : j’ai eu du mal à trouver ma place dans cette classe, les premiers à avoir bénéficié de l’option lourde musique. Lorsque je suis devenu leur prof, ils avaient déjà vécu tellement de choses extraordinaires… ou plutôt avaient été les premiers à vivre ce qui est devenu la norme pour une centaine de mômes désormais : les concerts, la création de spectacles, la découverte des instruments… Ils avaient été une grande histoire pour Monsieur Vivi, placés sous la houlette de Lady T….

En fin de compte, je ne pouvais être qu’un prof principal. Qui s’appliquerait à rendre cette année souvent chaotique de troisième la plus sereine possible. Et, toute honte bue, je crois ne pas m’en être trop mal tirés.

Ils sont prêts.

Et c’est donc sans la moindre nervosité que, ce soir, ils répètent pour leur ultime spectacle de collégiens. Et j’observe avec un bonheur léger, léger, Oulan chevaucher au piano le thème de “La nuit je mens”, tandis que Lorenzo, toujours, déploie son immense concentration alors que nous mettons vite fait en place une scène. Ils écoutent nos directives et nos conseils, à Monsieur Vivi et moi, sans la moindre défiance, sans la moindre affectation. Ils aimeraient faire un beau spectacle, ça leur ferait plaisir, mais leur vie n’en dépend pas. Pas plus qu’ils s’en foutent. La musique occupe une grande et belle place dans leur vie.

Non.

Faire de la musique ensemble. Parce que, très sereinement, la quasi-totalité d’entre eux ne continuera pas l’option musique au lycée. Cette histoire-là est en train de se terminer pour eux. Peut-être y reviendront-ils, peut-être pas. Ça n’est pas grave. Ce qui compte, en ces derniers moments, c’est, enfin, de sonner comme un groupe. Des regards complices s’échangent, des rires mais aussi des silences que nous, adultes, n’avons pas trop besoin de provoquer. 

Je me suis souvent demandé à quel moment miraculeux les collégiens tourmentés physiquement et psychiquement semblaient acquérir un début d’équilibre, celui qui fait que quelque chose se cale, que leur posture se fait plus assurée dès la seconde au lycée. Et ce moment, j’en suis ce soir témoin. Ils sont un groupe d’ados, concentrés sur le présent. Un présent dont ils ne sont plus les esclaves ou les témoins passifs mais les acteurs.

Et quand la sonnerie, enfin retentit, ils sortent sans hâte, échangeant avec nous quelques informations importantes, ou quelques mots gentils.

En ce moment, il y a énormément de paix. C’est un splendide cadeau de fin de cours.

Jeudi 13 juin

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Le premier des derniers cours. Déjà. La semaine prochaine sera une “semaine projet”, grand moment d’hystérie collective d’innovation pédagogique durant laquelle les élèves tous niveaux confondus, s’inscrivent à des activités de leur choix. (Je suis planqué, je m’occupe des révisions des troisièmes et du spectacle des Glee, ce qui me va très bien) Et après, le brevet…

Donc, dernière heure avec les quatrièmes Bulbizarre, qui m’offrent un grand florilège de ce qui constitue leur classe. On travaille sur un début de sujet de brevet, cet examen mystérieux qui les fascine, et les gamins réussissent, dans un brouhaha assez incroyable, à mieux rédiger des réponses que certains de mes troisièmes à cette période de l’année (ce que je constate avec un sourire plein de fierté et une tension légèrement très haute.)

Hildegarde est en grande forme, braillant à qui veut l’entendre tout le sous-texte de l’extrait d’Annie Ernaux sur lequel nous bossons, rédigeant un sujet d’argumentation plutôt convaincant, tout en parlant avec sa copine de sa terreur absolue : les nonnes.

“Non mais t’imagine, tu te balades dans la rue et… pfiuuuuit, y en a une qui vient vers toi et commence à te convertir…
– Hildegarde… Les nonnes n’essayent pas de vous convertir, pfiuuuuit, comme ça, et vu leur moyenne d’âge, vous auriez le temps de vous enfuir.
– Mais non, monsieur, vous voyez, leur costume, il me fait trop peur, j’oserais pas bouger !”

Qu’une gamine soit capable d’un boulot aussi fin, soit dotée d’un cœur aussi gros et puisse sortir de telles énormités sera l’une des grandes énigmes de cette fin d’année.

Fin de l’heure. Pas d’adieux larmoyants : ils ne sont pas comme ça, et je refuse de leur en imposer juste pour sacrifier à ma passion malsaine pour la nostalgie. Je leur conseille juste de garder leur cahier pour l’année prochaine et je range mes affaires. Comme après chaque cours.

Quand je descends dans la cours, cinq gamines discutent, dont Althéa. Qui pleure. J’ai peu parlé d’Althéa dans ce journal, parce que c’est une élève plutôt performante, relativement calme et parfaitement intégrée. Assez futée pour passer entre les mailles du filet, mais ne forçant pas son talent.

Donc, Althéa s’essuie les yeux. Pas les grandes eaux, mais quand même. Elle me voit traverser la cour pour sortir :

“Monsieur on va plus se voiiiiiir ! Vous allez me manquer.
– C’est très gentil Althéa, vous aussi. Mais vous savez, il va y avoir l’année prochaine : même si je ne vous ai pas en classe, on se croisera.
– Oui, mais ça sera pas pareil ! Et après il n’y a plus qu’un an, et le brevet et le lycée, et après un travail… Ça passe trop vite !
– Mais c’est super, le lycée. Vous apprendrez tellement de choses. Et puis vous avez largement les compétences pour vous y épanouir.“

Je discute un moment avec le petit groupe, chose qui ne m’était jamais arrivé. Nous parlons de leurs envie, de leur avenir : elles rient franchement, sans affectation ou défiance, comme cela arrive en classe où il faut sauver les apparences.

“Et moi monsieur ?
– Vous quoi, Hildegarde ?
– Ben je  vais devenir quoi, plus tard ?
– Que voulez-vous faire ?
– Ben je sais pas. Y a encore rien qui me dit… Ça me plaît pas ce que je vois après le collège. Attention, hein, j’ai envie… J’ai envie de… Enfin je sais pas quoi, mais j’ai super super envie ! Le problème c’est qu’en même temps j’ai la flemme de tout.
– C’est normal, à votre âge. Ne pas savoir, l’envie, et la flemme. Il faut juste vous dire que vous êtes capable de tout. Et vous donner un coup de pied aux fesses de temps en temps pour vous remettre le nez dans vos cours.
– Monsieur… Je vais y arriver hein !
– Mais il a dit oui ! rigole Althéa. Et moi je serai ta conscience, je t’enverrai des sms pour que tu ailles en cours, comme j’ai fait cette année.”

Je reste bouche bée tandis qu’elles me disent au revoir et quittent le bahut, bras-dessus bras-dessous.

On ne sait jamais comment ils l’ont vécue, vraiment vécue, l’année scolaire, nos élèves. On peut juste être là, et croire. En eux et en nous, à part égale et démesurée. 

Et voilà. C’étaient les quatrièmes Bulbizarre.