Vendredi 15 septembre

La journée commence avec les troisièmes Max, aussi extrêmes dans leur côté amorphe que dans leur excitation. Je leur présente pour la première fois les épreuves du brevet dans un silence de plomb, que parvient difficilement à remuer le rire de Ti’ana qui co-enseigne avec moi durant cette heure. Soucieux de bien faire cette heure-ci, devant une collègue avec qui je n’ai jamais eu l’occasion de bosser devant élèves et que je respecte immensément, j’en fait des caisses et, à nous deux, nous parvenons presque à tirer les mômes de leur torpeur, un quart d’heure avant la sonnerie. 

Je retrouve les mêmes troisièmes Max après deux heures de trou, passées à bosser en salle des profs, dont un temps non négligeable est passé à tenter de faire fonctionner la vénérable chose qui se fait passer pour une photocopieuse à Ylisse et qui décide de faire des siennes trente minutes après le passage du technicien. 
Changement de décor : les mômes sont redevenus les puces agitées sans code qui…

Non.

Comme d’habitude on respire profondément (je l’ai appris en regardant Scrubs) et on pense différemment (je l’ai appris en jouant à Phoenix Wright) : ne te demande pas pourquoi cette classe est comme ça, demande-toi si cette classe est comme ça.
Et je finis par distinguer ce que eux doivent voir depuis le début. Six mômes vraiment en roue libre et le reste des élèves qui attend avec plus ou moins de patience. Voilà. Ce sont ces six-là qui constituent le côté bordélique de la troisième Max. Qu’il faudra gérer individuellement. C’est un début. Faire émerger les individus de la bouillasse des débuts d’année.

L’après-midi se passe avec les cinquièmes. Joli ascenseur éducatif.

5ème Glee : “Les enfants, vous allez faire une lecture expressive du texte suivant.
– Monsieur, on peut apprendre le texte par coeur, comme ça on aura les mains libres !
– Quelle bonne idée, et moi j’apporterai de chez moi un drap pour faire un turban pour le déguisement !”

5ème Arkham : “Les enfants, vous allez faire une lecture expressive du texte suivant.
– C’est quoi le texte il est où wesh moi je bosse pas avec lui, il est moche !
– C’est ta mère qu’est moche et le texte c’est ça gros boloss t’façon je fais ce rôle là !
– Azy c’est pas le texte là c’est la leçon !”

Deux styles différents, entre lesquels je vais jongler toute l’année.

Fin de journée. Cheffe Adjointe vient discuter avec T. et moi de ce début d’année, des classes qui commencent à tester les enseignants. Pour Cheffe Adjointe, il y a toujours une raison au comportement des mômes, fussent-ils les plus extrêmes. C’est à la fois exaspérant et bizarrement rassurant. Je me souviens avoir lu qu’en ce moment, des éruptions solaires peuvent avoir une influence sur le climat et le tempérament humain. Ce serait chouette de se dire que c’est ce que nous faisons, nous les profs, quand les gamins savent se montrer infâme : lutter contre le soleil. 

Ou peut-être qu’ils sont juste ultra-relou comme tous les débuts d’année.

À chacun sa mythologie, à chacun ses aventures.

Jeudi 14 septembre

Le vampire, l’ogre, le monstre s’est éveillé.

À Ylisse, toujours le beau côtoie le plus poisseux. 

“Heavens break trough.”

Le beau : j’arrive des ailes aux chevilles. Je me suis couché trop tard, pourtant, deux litres de bière sous les paupières. Hier j’étais de concert avec Monsieur Vivi et c’était magique.

Le laid : premières bordélisations de jeunes collègues par des classes particulièrement hargneuses. Les symptômes, toujours les mêmes : les victimes qui entrent en salle des profs avec le rire nerveux qui cherche – sans succès – à mettre à distance l’insolence, l’infect, l’inacceptable dont ils ont été victimes. “Ahah, ils ont été un peu loin, les 3èmes aujourd’hui.” Et juste après, un autre adulte qui glissera à une oreille informée : “Je suis passé devant sa salle, c’était vraiment l’horreur.”
Et toujours les mêmes réactions : “Ah mais il ne faut pas que t’acceptes ça ? Tu veux que je viennes co-enseigner ? / Tu en as parlé à leur CPE ? / Appelle leurs parents, ça marche bien !” De pauvres bandages. Des conseils certes efficaces mais bien impuissants à laver le sentiment dégueulasse que l’on ressent après qu’un môme vous ait affirmé, les yeux dans les yeux que vous n’êtes pas intéressant, que vous n’avez pas d’autorité, qu’il faut même pas lui parler.

“Heavens break trough.”

Le beau : le papa de Cariatide à la première réunions de parents de l’année, qui, avec la voix d’un prédicateur évangélique, se lève et, le doigt brandi clame que c’est orignal ce qu’on fait en Glee, qu’il est à fond derrière nous, que tous les parents ont confiance en nous. Je m’attends presque à ce que le public commence à claquer des mains en rythme et reprenne en coeur son “On vous fait confiance !” qu’il profère d’une voix vibrante. 

Le laid : deux heures de réunion durant lesquels on se torture la cervelle et on s’échauffe la bile à tenter de donner à une promesse de campagne une existence pédagogique concrète. Avec toute sa réserve, même Cheffe Adjointe tente de faire preuve de sa désapprobation : “Nous sommes fonctionnaires, nous faisons ce que l’on nous dit.”, affirme-t-elle les lèvres serrées avant de défendre bec et ongles un projet qui n’est que l’avatar supplémentaire des études dirigées, mais qu’on tente de faire passer pour une panacée. (Oui, ceci est mon premier crochet du droit à mon devoir de réserve, ça arrive parfois). Pendant ce temps, j’ai mon ordinateur sur les genoux et en douce je… travaille à un projet interdisciplinaire Histoire et Français. Jamais je n’ai eu autant l’impression que le travail didactique, disciplinaire n’est autant déconsidéré. Il doit être irréprochable, mais surtout, pas préparé au grand jour. Bossez chez vous, loin des regards. Au collège, vous arrivez avec votre boulot parfaitement prêt, et vous livrez à des expérimentations pédagogiques et des projets, et le sourire aux lèvres s’il vous plaît. 

“Heavens break through.”

Ce soir, je ressortirai du bahut, épuisé, péniblement, comme toujours parce que même quand tu as terminé, il y a un collègue qui a besoin de ton aide, un parent qui a oublié sa sacoche dans ta salle, une info urgente à faire passer. Sortir d’Ylisse à ce moment, c’est s’extraire d’un marécage. Alors penser, penser au beau. Se dire que les cinquièmes ont ri comme des baleines aux pitreries de Nasr Eddin, que les troisièmes ont très sérieusement débattu de la possibilité pour un cambrioleur de se faire projeter dans l’océan par un vieillard possédé par le fantôme d’une loutre. Que tu vas peut-être aider Malkouth à trouver un projet d’orientation pour une de ses élèves.

“Heavens break trough.”

Que T. a écrit une chanson.

Deux semaines à peine et déjà, il faudra s’armer de cette lance faite de tout ce qu’il y a de beau et de bon dans ta vie pour tenir et aider.

Mercredi 13 septembre

Je croise Friedrich devant la boulangerie d’Ylisse. Exactement comme dans mes souvenirs. Très grand, large d’épaules, une figure de bébé et un regard un peu perdu :

“Vous allez bien M. Samovar ?”

Ça ce n’est pas comme dans mes souvenirs. En deux mois de vacances, la voix de l’ex-troisième s’est posée. D’autant plus exceptionnel qu’en 3ème Apocalypse, l’année dernière, Friedrich s’exprimait la plupart du temps par borborygmes ou fragments de phrase. 

Friedrich passant son temps à se balancer sur sa chaise, à piquer des stylos et contester, Friedrich perdu.

“Très bien. Que faites-vous cette année ?
– CFA mécanique auto. Je me suis trouvé un patron, là !
– Bravo. Ça vous plaît ?
– Ah monsieur, c’est trop bien !”

Friedrich ne s’est absolument pas métamorphosé. Simplement, il évolue désormais dans une réalité à sa pointure. Il n’éprouve plus le besoin de protester ou de bouder parce que sa vie lui convient. Enfin, après quatre ans. 

Je le salue et poursuis ma route avec des sentiments mitigés : l’école est-elle vraiment, pour certains, cette antichambre de l’ennui, voir de la souffrance, dont on attend plus ou moins patiemment la sortie ? Est-ce qu’un monde idéal consisterait à forger un parcours sur mesure à des Friedrich et aux autres, ou devons-nous absolument faire comprendre à ces esprits en devenir qu’il y a dans la société des choses qui ne changent pas, avec lesquelles il faut apprendre à composer ?

Beaucoup d’interrogations. Encore trop tôt pour y répondre, je dois d’abord travailler. Prendre du recul viendra un peu plus tard.

Mardi 12 septembre

Alen a, en vrai, un nom étrange, qui sonne comme le bruit d’une rivière. Alen sourit souvent, et avec tout le visage. Alen est arrivé comme prof de maths contractuel cette année dans le collège et a passé pas mal de temps à gérer de petits monstres lors de la semaine d’intégration.

“C’est pas Monsieur Alen, ça !” gronde Miki avant d’entrer dans son premier cours de maths de l’année. Il tchippe, alors pendant que les autres élève de quatrième Glee entrent en cours, je le prends par l’épaule. Miki, c’est de la nitroglycérine, comme dirait Monsieur Vivi. À manipuler avec précaution.

“Ça ne va pas, Miki ?
– C’est qui lui ?
– C’est votre professeur de maths, et vous avez raison, ce n’est pas monsieur Alen. Il y a eu un… imprévu, et il a dû partir. Du coup, vous avez un nouvel enseignant. Vous lui fait bon accueil, j’imagine.”

Miki hoche la tête. Le monde fait à nouveau sens, il rentre satisfait. 

Il est bien le seul.

Alen a appris du jour au lendemain – non, même pas – du jour au jour, qu’il n’enseignerait pas à Ylisse. Qu’on l’attendait dans un bahut à quarante kilomètres de là, et plus vite que ça s’il vous plaît. 
En cause, un bug dans la matrice, une série de soucis informatiques. Le Grand Rectorat a injustement affecté un prof dans notre bahut, prof qui a – légitimement – refusé le poste en attendant qu’on révise sa nomination. Alors comme il fallait un prof devant les élèves, on a appelé Alen, un contractuel, un de ces rouages si pratiques de l’Éducation Nationale. Recrutables et congédiables à l’envi. Mais la révision n’a pas eu lieu. Du coup le prof titulaire fera bien cours à Ylisse, peu importe le bug, et Alen est déplacé sans la moindre arrière-pensée. Pour les cours qu’il a pu préparer et qui seront, de fait, caduques – il ignore quel niveau il va avoir dans son futur bahut – pour les mômes qui ont fait sa connaissance et ne le verront jamais enseigner, pour Cheffe qui a dû annoncer tout cela et passer, évidemment, pour le visage de cette administration sans coeur, pour Alen, enfin, dont le sourire, ce matin, est un peu tremblant.

Aujourd’hui je suis colère. Devant, encore une fois, ce manque de considération pour les enseignants en général, les plus précaires en particulier. Fais cours et ferme ta gueule feignasse, tu as la mythique – totalement mythique concernant Alen et les autres – sécurité de l’emploi. Bosse avec tes collègues même si tu es trimballé de collèges en lycées au gré des erreurs d’affectation. Sois enthousiaste, rigoureux, irréprochable, même si tu dois te taper une heure et demie de transports cette année alors que tu prévoyais vingt minutes. Et va pas en plus te plaindre, il y a plus malheureux que toi.

Voilà, mesdames et messieurs, parmi ceux qui enseignent à vos enfants, il y a Alen, et d’autres comme lui. Qui ne font sans doute pas le boulot le plus difficile du monde, mais à qui on demande de donner le meilleur de même, à vos mômes, quand bien même on leur refuse la politesse la plus élémentaire : dire ce que l’on attend d’eux, et où on l’attend.

Je ne me fais guère d’illusions quant au statut des professeurs précaires, au vu du climat politique français. J’invite juste à ce que l’on pense un instant à Alen, la prochaine fois que l’on évoquera l’immobilisme de la caste de privilégiés du monde enseignant.

Lundi 11 septembre

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Le grand retour à l’ordre. Fin des réunions, de l’intégration, fin de l’atermoiement, il faut désormais enseigner. Et j’accueille ce “vrai” début avec autant de joie que d’appréhension.

Rencontre avec la 5ème Navy. Ils ne sont que vingt. Vingt cinquièmes avec tout ce que ça représente. La cinquième, c’est souvent la classe du grand délitement. Livrés d’un coup à eux-mêmes, beaucoup moins cadrés, les mômes perdent. Repères, raisons de bosser, et surtout bonheur de venir. Il y a une sorte de hideur qui souvent s’installe en cinquième, cette classe dans laquelle il est difficile de savoir où l’on va. J’aimerais contribuer à en protéger les élèves cette année. En leur donnant des projets, des envies, et de la rigueur, beaucoup de rigueur.

Des cinquièmes heureux, ce sont les Glee, qui continuent leur numéro de charme. Spike me sort son immense sourire, Delphine et Solange houspillent les élèves qui ne travaillent pas en groupe mixte, Homéron, en tant qu’excellent élève, aide ses camarades avec discrétion. Comme s’ils avaient saisi toutes les valeurs que j’apprécie souverainement et qu’ils me les offraient. Je refuse de me montrer totalement heureux. Je me souviens de leurs bavardages l’année dernière avec Marie-Antoinette, de leur insolence parfois avec Anya. Peut-être ne sont -ils que dans la séduction.

“Ils veulent te faire plaisir, me rassure T. C’est bien pour des cinquièmes, c’est même ce qu’on peut souhaiter de mieux.”

Deux heure de Troisième Max. Janice refuse d’enlever son manteau, dit qu’elle ne bossera pas de toutes façons. Petit sourire horripilant. Je hausse les épaules.

“Tant pis hein. Par contre, comme je ne peux pas vous faire travailler, je vais en parler avec maman pour voir si…

– Non, non je travaille !”

En troisième, le mot maman fonctionne toujours.

Mais à vrai dire ces troisièmes là sont aussi un peu des troisièmes. Immatures, empêtrés des laideurs puériles qui poussent à faire du mal médiocrement, pour exister.

J’ai la prétention de croire qu’un enseignement précis, humain, exigeant, peut aussi les sortir de là.

En deuxième heure, rédaction sur Lovecraft, je les aide à repérer toutes leurs erreurs, je ne tolère pas une lourdeur.

“Il est beau, mon texte, conclut Clara à la sonnerie.”

Beaucoup d’espoir.

Le soir, je vais voir une fée chanter, noyée dans un océan de flammes et d’étoiles. Donner du beau, l’essentielle mission de ceux qui ont un public, jeune ou vieux.

Dimanche 10 septembre

… Et le dimanche, on s’évade.

Ce soir, c’est sur un vétéran de youtube que l’on se penche. Multi instrumentiste, érudit et curieux, PV Nova est une sorte de lutin de la musique, qui passe ses vidéos à décortiquer la musique, et à en jouer. 

Que ce soit pour expliquer comment on compose un tube qui rentre dans la tête ou qu’on peut composer un album en dix jours (il l’a fait, et c’est chouette), c’est le genre de personne qui fait du bien à la musique. 

Bonne visite !

Samedi 9 septembre

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Premier week-end. La boîte mail du boulot explose déjà de sollicitations diverses et variées. 

Petit à petit à Ylisse, s’est instaurée l’idée non verbalisée que nous avons accès à nos envois professionnels 24 heures sur 24, 7 jour sur 7. Le droit à la déconnection est un luxe d’entreprises, il n’est jamais évoqué dans le milieu enseignant. Parce que personne n’est chargé de surveiller cette modalité-là. Et tout en devient plus pressant, plus urgent. 
Je participe également à cette chaîne, pas plus tard que tout à l’heure, j’ai envoyé une proposition de document d’Accompagnement Personnalisé.

J’avais déjà évoqué l’immense par d’invisible de notre boulot. Cette année, je vais tenter de la réduire, de construire des barrières là aussi, sous peine d’être écrasé.

Conserver du souffle. Absolument. C’est primordial.

Vendredi 8 septembre

Refelemele de la veille aujourd’hui : nouvelle journée d’intégration, cette fois-ci pour les sixièmes et les troisièmes. Mais avant les agapes au lac, j’effectue ma première heure auprès de la 3ème Tardis, ainsi nommée parce qu’elle renferme tout un tas de mômes que j’ai déjà croisé à différentes périodes temporelles de ma carrière dans le collège.

Par rapport à la 3ème Max, c’est une classe dans laquelle je me reconnais bien plus. Comme il y a des vêtements plus ou moins à votre taille, il existe des groupes d’élèves qui vous correspondront plus ou moins. Sur le papier, la 3ème Tardis me correspond : des mômes aux profils très hétérogènes, plutôt curieux, et surtout, un noyau de filles au fort caractère, avec qui j’ai déjà construit de bonnes relations, que ce soit en leur enseignant le français ou le latin. Elles se montrent déjà garantes du calme de la petite cohorte, faisant preuve à l’égard des quelques bavards de bien plus de répartie que je n’en suis capable (l’escalier de mon esprit est celui d’Escher). 
L’heure de présentation commence plutôt bien et si je continue à me montrer prudent, je me dis qu’il y a moyen de passer de bons moments avec ces mômes.

La météo nous contraint à annuler le pique-nique en plein air, même si Cheffe Adjointe nous affirme que nous irons quand même nous livrer là-bas aux multiples activités prévues.

“Mais il pleut, quand même.
– Non mais il ne pleuvra plus.
– Vous croyez ?
– Écoutez nous avons tout préparé, il va forcément s’arrêter de pleuvoir.”

Impossible de la convaincre que les aléas climatiques se tamponnent un peu des sessions de travail du collège Ylisse. En attendant, nous déballons nos victuailles dans la salle polyvalente. J’en profite pour bavarder avec Annabelle, qu’une personne surnomme – fort à propos – “la meilleure d’entre nous”. Annabelle, professeur de primaire exerçant au collège, intervenant dans les classes de sixièmes, avec des projets toujours efficaces, toujours simples, toujours exigeants. Cette année, nous ne travaillerons que peu ensemble, mais l’évocation de ses idées me rempli de peps.

Peps dont nous aurons besoin pour acheminer notre petite colonne dans le dédale d’Ylisse. Nouveau miracle, les groupes composites de sixième et de troisième que j’ai en charge s’entendent parfaitement bien. Il faut dire qu’ils sont composés pour moitié des effectifs de la troisième Max qui semblent adorer l’état d’esprit des sixièmes. J’ignore s’il y a lieu de s’en réjouir ou de s’en affoler.

Au retour, Luke me parle. Avec son physique de grand blond aux yeux bleus, il détonne pas mal à Ylisse. Luke, gamin sympa et plutôt performant en cinquième, quand j’étais son prof, redouble sa troisième.

“Pour quelle raison redoublez-vous monsieur ?
– J’attendais d’arrêter l’école à 16 ans pour faire un apprentissage. Mais en fait je compte faire une 1ère S maintenant, pour être vétérinaire.”

Je me frotte les yeux devant ce plan d’orientation aberrant que Luke m’énonce avec le plus grand sérieux. Pourtant, dieu sait si les profs principaux de 3ème font un boulot de dingue concernant les parcours possibles après le collège. Luke n’est pas idiot, comment a-t-il pu faire une telle salade de son avenir ? Je m’apprête à lui expliquer qu’il se fourvoie totalement, qu’il va falloir prendre rendez-vous avec la conseillère d’orientation que…

“Monsieur. Vous aimez toujours nous faire écrire des rédactions ?
– J’en ai peur…
– Trop bien. Vous vous rappelez du journal de voyage qu’on avait écrit en 5ème ? Je le relis, de temps en temps.”

RER. T., les yeux brillants de fatigue. Monsieur Vivi, qui me parle de la grande valeur du temps depuis qu’il habite au Pays d’Oz. 

Maintenant que nous sommes rentrer dans l’épuisement quotidien, commencer à faire cours.

Jeudi 7 septembre

Ce midi, pique-nique aux lacs d’Ylisse avec les cinquièmes et les quatrièmes. Comme de bien entendu, je chaperonne les 5èmes Glee. Pendant que Solange, sa soeur jumelle, fait les yeux doux à l’un des nouveaux, Delphine s’est mise à ma hauteur et me bombarde de questions et d’anecdotes. Très vite et sans reprendre son souffle. J’apprends donc que sa prof de SVT eh ben c’est sa voisine et qu’une fois elle est entrée dans le magasin de son papa pour acheter un grand bouquet de fleurs blanches oui ce magasin là monsieur oh et regardez il y a tatie à travers la vitre ma tatie avec qui je vais à l’église pourquoi monsieur ils ont fermé l’église pour la détruire ah non pour la rénover j’ai eu peur…

Un peu étourdi, je relève la tête : le long ruban de mômes se déroule plutôt sagement, et j’ai une bouffée vaniteuse en me disant que, quand même, les profs d’Ylisse sont doués, pour réussir à canaliser une telle troupe. En premier lieu Lady T. qui a hérité de la délicate charge de prof principale des 4ème Glee, classe très vive, mais capable de dénigrer un prof comme pas deux. Elle n’a pas hésiter à leur rentrer dans le lard et ça a l’air de fonctionner : ils la considèrent déjà avec un respect un peu terrifié.

Au moment du repas, je remarque un peu ahuri que les 5èmes Glee sont vachement compétents niveau pique-nique : ils ont apporté des couvertures qu’ils étendent sous un arbre, transformant la pause approximative sandwichs plastique chips en un bucolique déjeuner sur l’herbe. 

Mais il est déjà temps de passer aux activités – une trentaine pas moins – qu’on nous a demandé de concocter pour cet après-midi et celui de demain. Pour ma part, j’ai joué la sécurité en proposant du mime, tâche qui présente le double-avantage de :

1. Reposer les oreilles.

2. Nécessiter zéro matériel.

Les équipes se lancent donc dans d’hasardeuses improvisations, tentant de recréer un tremblement de terre, l’attaque d’une banque ou le secours chevaleresque d’un gent damoiseau. 

Je continue à considérer cette sortie avec beaucoup de circonspection. Oui, présenter le bahut comme un endroit doux, agréable est essentiel. Mais faire cours est-il aussi violent pour les mômes que nous soyions, dès la première semaine, en train de les sortir des salles de classe ? L’interrogation n’a rien de réthorique. 

Au retour, trois rencontres, encore trois élèves de cinquième Glee. Freed, un élève ultra bûcheur aux résultats cosmique un “petit homme de combat”, comme le dit Monsieur Vivi, multi instrumentiste, qui vient me raconter une série de blagues idiotes auxquelles, bien évidemment, je me tords de rire. Regard de gamin fier de sa bêtise, avoir fait rire un adulte. J’ai la prétention de croire que ça lui a fait beaucoup de bien.

Arès ensuite, nouvellement arrivé. Qui a passé les premiers jours dans une provocation douce : “On est obligé d’aller au pique-nique ? On peut pas juste faire de la musique ou sécher les cours ? Je suis obligé de faire du français ?
– Pourquoi ces provocations, Arès ?”

Il me regarde, ma question est pour lui limpide. 

“Je ne sais pas trop.”

Il ne nie pas. Je l’ai entendu parler, dans le rang, de sa famille d’accueil, des jours passés à s’ennuyer chez sa grand-mère. Encore une histoire personnelle éminemment complexe à observer, avant de décider si elle menace ou pas la réussite du môme. L’une des parties les plus terriblement complexes du métier d’enseignant de REP +

Spike, enfin. Un immense mec qui, au début de sa cinquième, a presque déjà fini sa mue. Toujours un peu ailleurs, toujours un peu indifférent. Nous avons dû échanger six phrases en face à face l’année dernière, en dehors des cours de français et des réunions.

“Monsieur, vous pensez toujours à partir l’année prochaine ?”

(J’ai évoqué cette possibilité-là une fois en février dernier quand ils m’ont demandé si je resterai leur prof jusqu’en troisième)

“C’est possible Spike.
– Faut pas monsieur, faut pas ! On a nos habitudes, moi je risque de perdre, hein, si vous partez !
– Spike on va faire un marché. Si je pars vraiment, un mois avant la fin des cours, je serai horrible avec vous, de façon à ce que vous ne me regrettiez pas, ça vous va ?”

Rire sincère. Il repart vers ses potes d’un pas léger.

Adolescence, le continent des mystères.

Mercredi 6 septembre

Une heure aujourd’hui, dans cette semaine d’intégration fragmentée. Une heure avec les 3èmes Max. Max comme ce lapin adorable et dérangé, max parce qu’ils le sont déjà. En général, comme dans le deuil, les classes de collège passent par plusieurs étapes quand on les découvre, au nombre desquelles la méfiance, l’envie de bien faire, l’opposition, la hargne et le statu quo. 

Là on est à l’étape c’est la fête. 

Les 3èmes Max semblent animés à 800 images par seconde et sont, dans l’ensemble, incapable de s’exprimer au-dessous du volume d’un réacteur d’Airbus. Par contre ils ont l’air content d’être là et de me voir. Se dire qu’ils sont des élèves de troisièmes en revanche, ce n’est pas gagné.

Après quelques explications réduites à leur plus simple expression – leurs capacités d’attention étant pour le moment du domaine du microscopique – je me lance sans plus attendre dans ma mini-séance d’introduction : “Le Terrible Vieil Homme” d’HP Lovecraft.

Et ça ne manque pas.

Silence religieux pendant que je lis. Les gamins ont posé la tête dans leurs mains, ou me suivent du regard. Ils s’exclament quand le vieux marin reclus parle aux bouteilles qui semblent lui répondre, gémissent quand ils sentent que les cambrioleurs ont mal fait de choisir cette cible-là, s’exclament à la fin.

Et puis vient l’analyse de texte. Pas grand chose, hein. Juste essayer de comprendre comment l’histoire est construite. Où se trouve l’ellipse (je ne dis pas encore “ellipse”. Immédiatement, tout vrille. Ça parle en même temps que les autres, ça se coupe à base de “J’m’en bats les couilles.”, ça réclame déjà du matériel qu’on a oublié à la maison. 
Je n’élève pas la voix. Le rapport de force dans une classe pareille tournerait automatiquement en ma défaveur, je l’ai déjà expérimenté. À Ylisse, le bordel est proportionnel à la solidarité entre élèves. Je reprends sèchement et factuellement chacun des gamins qui sont allés trop loin. Aucun jugement, juste ce qu’ils ont fait. 

Ce sera le défi du mois ? Trimestre ? De l’année ? Les troisièmes Max n’ont pas les codes pour vingt d’entre eux. Je vois la dominante de cette classe. Un ensemble de mômes sans aucune défiance, mais totalement ignorants de leur statut d’élève. Et il va falloir explorer. Petit à petit, les histoires individuelles de chacun, pour comprendre comment faire tomber les barrières, combler les manquements. 

Ça promet.