Dimanche 18 juillet

Je me dois, en ce beau jour de vacances d’été, de t’avouer l’un de mes secrets les plus honteux : la raison de ma présence sur internet n’est pas de répandre joie et bonne humeur auprès de mon lectorat. Ce n’est pas non plus de partager mon expérience dans le but que d’autres enseignants puissent en profiter.

Non.

Je suis sur internet pour devenir une starlette du web, engranger des abonnés, et devenir pour un nombre croissant de personnes un sujet d’admiration et d’interrogations ardentes comme, par exemple, que met-il sur ses pâtes (du gruyère et du beurre, foin de ces afféteries gnan gnan que sont le pesto et la ciboulette).

Et donc, pour atteindre cet objectif, il me faut à présent, comme toute bonne semi-célébrité (et future femme de médecin) être canceled. Que signifie cet anglicisme barbare ? Que je dois brutalement prendre une position qui fera de moi le mouton noir des gens qui me lisent, et que l’on cherchera à “annuler” mon influence toute relative sur internet. Encore une fois, je ne peux que vous conseiller la merveilleuse vidéo de Natalie Wynn sur la cancel culture, en plus elle est sous-titrée en français et promis, vous serez quelqu’un de mieux après l’avoir vue.

Adieu donc, public chéri, c’était chouette, mais il faut désormais passer aux choses sérieuses.

Enfin sérieuses c’est un bien grand mot.

CHAPITRE 1 : LA POMME DE DISCORDE

(Préambule : si un novice de l’Education Nationale passe par là, déjà, je l’invite à fuir très vite, et s’il insiste pour rester, je lui fournis deux expressions nécessaires pour comprendre cette grande rigolade.

Certifié : enseignant ayant obtenu le concours du CAPES. Emploi du temps : 18h de cours par semaine.

Agrégé : enseignant ayant obtenu le concours de l’agrégation, considéré comme plus sélectif que le CAPES. Emploi du temps : 15h de cours par semaine, touche un salaire plus élevé qu’un titulaire du CAPES. En théorie, davantage destiné au lycée, mais peut tout à fait enseigner en collège.)

Tout commence il y a deux ou trois jours, soit une éternité et demie dans la temporalité des réseaux sociaux. Un tout jeune collègue, que nous appellerons Pâris, écrit ce message, depuis supprimé :

Autant dire que le tweet ne plaît pas à tout le monde. Pâris se prend, via des réponses et des subtweets, un discours à base de “Mais dis donc petit jean-foutre, pour qui tu te prends avec ton agrégation de te croire au-dessus de la plupart de tes collègues et dispensé des règles qui s’appliquent à tous les agents de la fonction publique ?”

Légèrement dépassé par une notoriété qu’il n’avait pas vu venir, notre agrégé passe rapidement son compte en privé. Mais bien entendu, l’affaire ne concerne plus que lui.

Certains agrégés demandent en effet pourquoi tout le monde s’offusque lorsque l’on établit une différence entre certifiés et agrégés, tandis que certains certifiés demandent pourquoi les agrégés sont incapables de lire les statuts qui indiquent que l’enseignement en lycée n’est pas un droit ?
Histoire de simplifier la choses, d’autres agrégés expliquent qu’enseigner en collège les a énormément aidé, et des certifiés se demandent s’il n’y aurait pas un peu de jalousie parmi les leurs.

Bref, accroche-toi Marty, nous avons voyagé dans le temps, et nous nous retrouvons à nouveau dans le grand débat agrégé / certifié.

CHAPITRE 2 : LA GUERRE DE TROIE

Le débat CAPES vs agrégation n’est pas nouveau. Même si je n’en n’ai jamais été témoin, nombre de collègues m’ont rapporté, dans de grands lycées, l’existence de salles des profs séparées selon les statuts.
Je pense que l’un des – nombreux – problèmes provient d’un flou dans le statut des agrégé, flou dont notre bon vieux ministère a le secret. Le statut en question précise que les agrégés enseignent exceptionnellement en collège, mais avant tout dans les lycées et les classes préparatoires (source). En théorie, un agrégé, notamment un agrégé ayant effectué son parcours en ligne droite (sans jamais s’arrêter d’étudier) s’attendra davantage à être nommé pour faire cours à des premières plutôt qu’à des cinquièmes.
Le souci étant que la théorie, c’est bien joli, mais les faits, c’est là. D’après des statistiques de 2017 (qui sont les seules fiables dont je dispose), 16% des agrégés enseignent en collège. Ce qui est peu, mais pas négligeable.

L’entrée dans l’enseignement est souvent un moment de vertige profond. Parce qu’on entre dans la vie active, que l’on est nommé dans un endroit dans lequel on n’a aucune attache, parce que lorsque le premier jour de classe, Yanis vous crache dans les cheveux, ça fait bizarre. Et donc, il ne me paraît pas qu’un collègue nouveau dans le métier (ou pas nouveau en fait), se fende d’un tweet maladroit dans lequel il exprime son cas personnel, en oubliant qu’il parle devant des gens qui en ont marné tout autant, si ce n’est plus que lui, et dont il semble nier la légitimité.
Il ne s’agit bien sûr que de mon interprétation. Mais en vrai, je pense que ce tweet représente l’interrogation d’une tétrachiée d’entrants dans le métier. A savoir : “Mais comment est-ce que je vais faire pour être prof ?” C’est en tout cas la question que je me suis posée un nombre incalculable de fois, lors de mes premières années, d’heures de cours compliquées en formations pédagogiques souvent désastreuses.

L’agrégation brandie est peut-être du mépris pour les collégiens. Peut-être un bouclier. Je n’en sais rien, mais Twitter n’étant pas environnement à laisser le bénéfice du doute (comme le montrera très probablement l’accueil réservé à ce billet), il était évident qu’on allait interpréter ce fameux tweet comme une attaque envers la légitimité d’une catégorie de profs.

CHAPITRE 3 : LA-HAUT SUR L’OLYMPE

La légitimité, le mot est lâché. Et non, je n’accepterai pas l’argument “Gna gna gna, les profs qui pignent tout le temps qu’on ne les aime pas.” Depuis que j’enseigne, et particulièrement ces dernières années depuis l’entrée en fonction d’un certain ministre, le discours ambiant semble être, tous en chœur que “Les profs ils travaillent que 18 heures par semaine, ils sont toujours en vacances, ils se plaignent et ils donnent pas de bonnes notes à Marie-Ludivine.” (liste non-exhaustive).
Passer des semaines / mois / années à se battre contre ces clichés peut finir par fatiguer, exaspérer, même. Et lorsqu’on lit les paroles d’un collègue qui semble vouloir rejoindre le camp des oppresseurs, qui se placerait au-dessus de nous, l’envie est forte de le rappeler à l’ordre. Peut-être de l’humilier un peu. Pour lui rappeler que nous sommes dans la même galère, qu’il y a intérêt à ce que nous faisions corps, et que si ça n’est pas possible, autant qu’il quitte le navire.
Je ne pense pas que cette méthode soit efficace. Je crois aux vertus de l’explication, en permanence. Je crains que le fait de secouer un collègue un peu prétentieux ou un twittos maladroit est contre-productif. Car il se mettra alors sur la défensive et sa rupture avec cette union des enseignants que je crois nécessaire de créer, surtout en ce moment, sera consommée. Mais il est de notoriété publique que je suis un traître vendu au patronat, je ne développerai donc pas cet argument plus avant.

“Mais Samovar, il y aussi des agrégés qui ne se plaignent pas d’enseigner au collège, des certifiés qui font des étincelles au lycée, des contractuels et des vacataires qui font de leur mieux partout où ils passent.”

En effet. Et j’en connais, et c’est tout à leur honneur. C’est même génial qu’ils puissent s’éclater et apporter à leurs élèves. Elle est là, notre légitimité. Dans le boulot que nous effectuons. Parce qu’en fin de compte, je pense que chacun d’entre nous sait parfaitement. S’il bosse correctement ou s’il est en difficulté. C’est là que se trouve notre légitimité. Et s’il se trouve que j’ai mal interprété ce tweet, s’il est une marque de mépris envers les enseignants de collège… Mais en gros qu’est-ce qu’on en a à foutre. Il n’a rien pigé, tant en tant que prof, qu’agrégé et que personne.

Par contre, qu’une agrégée estime qu’elle est davantage apte à préparer des élèves au bac qu’un certifié… C’est son droit le plus strict. Du moment qu’elle est capable de le prouver à ses élèves, lors de ses cours.

CHAPITRE 4 : LA COLÈRE D’ACHILLE ET DES AUTRES

“Assez” va finir par crier une foule exaspérée, “assez de cet argumentaire débile, quand est-ce que tu finis et qu’on peut te lyncher ?”

J’ai presque fini, promis. Juste un dernier truc.

Poussé par un démon pervers, je me suis fendu ce matin d’un tweet troll. J’ai écrit, je cite :

“Bonjour les certifiés, bonjour les agrégés.”

J’ai reçu nombre de réponses rigolardes ou ironiques, de gens qui avaient saisi la référence à ce tweet.

J’ai aussi reçu un nombre de messages privés furieux (et pour le coup, premier degré), me demandant pourquoi je ne citais pas les vacataires, les contractuels, les profs des écoles, les CPE et j’en passe. L’idée n’est bien entendu pas de prendre qui que ce soit pour un con (en tout cas pas parmi mes collègues) : mais cette mini-expérience confirme qu’il y a quelque chose de profondément viscéral dans cette défense de notre statut, quel que soit la fonction que l’on occupe dans la grande machine de l’éducation.

Et pour conclure encore une fois en manuel de développement personnel : cette mini-affaire a oscillé entre la rigolade et la grosse colère. Mais j’ignore si elle apportera quoi que ce soit de plus à la réflexion sur notre métier. Certains agrégés ne risquent-ils pas de se sentir éléments indésirables du corps professoral ? Certains certifiés n’auront-ils pas l’impression qu’on continue à les déclasser ? De jeunes profs ne penseront-ils pas qu’un faux pas sur le Twitter prof risque de vous vouer à un supplice de la planche virtuel ? A la fin des fins avons-nous corrigé quoi que ce soit ? A la fin des fins, ce long et indigeste soliloque aura-t-il apporté quoi que ce soit de nouveau sur cette histoire ?

En tout cas, merci au trois derniers qui sont restés, les tomates trop mûres se trouvent sur votre gauche, bonne soirée à vous !

Vendredi 9 juillet

Aux membres de la rédaction de Charlie-Hebdo,

Dans un article du 8 juillet (disponible ici), l’un de vos dessinateurs a publié une série de trois dessins satiriques, intitulés, je cite “Quand les larbins de l’Éducation Nationale deviennent les complices des fous de Dieu”.

Ces dessins représentent respectivement un professeur d’Histoire-Géographie invitant ses élèves à ouvrir leur Coran, une professeure d’Arts Plastiques à brûler Charlie-Hebdo, et un professeur de SVT, à côté d’un corps décapité, expliquant à ses élèves que ce cadavre de “blasphémateur” va être disséqué.

Votre publication est souvent définie comme satirique. Si j’en crois la définition, donc, “une critique de son sujet (des individus, des organisations, des États, etc.), souvent dans l’intention de provoquer, prévenir un changement ou de porter à réfléchir.” (Wikipedia. Oui, je sais, c’est basique, mais la définition est claire).

Me sentant provoqué – parmi une foule de sentiments infiniment plus violents – j’ai donc tenté de réfléchir. En cela, je suppose que votre publication est pertinente. Je me suis penché sur l’étude ayant servi d’argument à ces dessins. Étude expliquant que les “jeunes profs” auraient de la laïcité une vision plus “ouverte, libérale et inclusive” que leurs aînés. Ces trois adjectifs semblent être ceux qui ont provoqué cette envie de caricature, étant donné qu’ils sont en tête de votre article.

J’ignore où je me situe sur votre curseur. J’ai trente-huit ans, enseigne depuis quatorze. Suis-je un Ancien, ou un Moderne ? C’est le premier problème de cette étude. Catégoriser les enseignants en camps. Les Jeunes et les Vieux. Le Mal et le Bien. Parce que, clairement, c’est un peu l’idée, non ? Les Hussards Noirs de la République contre les Relativistes Culturels. Ceux qui barrent la route à tous les extrémismes contre ceux qui les laissent entrer dans les écoles.

Jusqu’à l’année dernière, j’étais enseignant en banlieue parisienne. Je n’ai pas le chiffre, mais à la louche, je dirais que plus de 60% des “jeunes profs” s’y trouvent affectés, après leur concours. Et ils vont souvent enseigner dans des espaces où des religions diverses coexistent. Et parfois, oui, se laissent à voir de façon plus “ostentatoire” qu’à Pont L’Abbé ou Rennes-Le-Château. Il est très probable qu’à la première rencontre parents-profs de Mantes-La-Jolie, un collègue voit arriver une maman voilée, à la remise du bulletin de son enfant. Que des élèves mettent en avant leur religion. Et alors, que font-ils, ces jeunes fous de collègues ? Ils s’en remettent à la laïcité dans son sens juridique ! Ils se servent de la loi comme d’un cadre servant à définir les rapports sociaux d’un pays ! Voilà qui est dingue !

Et cela vous chatouille. Parce que ces trois dessins appellent aux valeurs, et non à la loi. Les enseignants devraient être un socle, un pilier servant à défoncer du curé, de l’imam ou du pasteur. Bien entendu : c’est par la religion que l’extrémisme arrive. Il est temps que ces jeunes cons comprennent que la mort de Samuel Paty – à laquelle, il faut le dire, il est difficile de ne pas penser en regardant le dernier dessin, surtout que personnellement, j’y reviens tous les jours – c’est la faute à la complaisance face à la religion. Qu’il est urgent de revenir à une laïcité de combat. Celle qui permet une société saine et apaisée !

Bon. Nous sommes dans un pays où la liberté de la presse n’est heureusement pas un vain mot. Ni celle de la caricature.

Quelques observations cependant.

Tout d’abord, vous n’êtes certes pas enseignants. Donc peut-être ne savez-vous pas que ces tentatives de division (jeunes-vieux, contractuels-titulaires, certifiés-agrégés) nous les vivons au quotidien dans notre profession, et notamment depuis les dernières élections. Enseigner est une activité souvent très solitaire, même si l’on est entouré d’élèves. Cette opposition débile entre génération de petits cons et de vieux sages est un coup supplémentaire dont on se serait bien passé. Surtout après l’année venant de s’écouler, où les coups ont plu de partout. Littéralement.
Je ne dis pas que cela nous exempte de toute critique. Mais il existe des moments très difficiles où peut-être, juste peut-être, il est bon de savoir différer les moqueries. Notamment lorsque l’on est en deuil.

Ensuite, tourner les religions en ridicule est une chose. Un droit précieux et inaliénable (dont je ne me prive pas, étant donné que je suis déjà voué sept-cent-dix fois à l’enfer s’il existe). Par contre, une fois encore, les caricatures présentes dans l’article trahissent une méconnaissance totale des réalités du métier d’enseignant. Et puis aussi, peut-être, un peu de paresse. Ahah, maintenant on lit le Coran dans les écoles (parce que le Coran, forcément, ça fait poper des intégristes dès qu’on l’ouvre), lol, et on met le feu à Charlie Hebdo. Je sais pas. C’est pas un peu prétentieux de présenter sa propre publication comme étant le flambeau des Lumières ? Je dis pas que vous auriez pu le remplacer par les Lettres Persanes, mais pourquoi pas Libération (ahahah, vous avez vu comme on se marre ?)

Enfin, et c’est là le plus ironique, le chapeau de votre article met en exergue une citation hyper élégante de la coprésidente de la FCPE qui expliquait sans transpirer que l’école “ne parvenait plus à faire vivre la laïcité”, ce qui expliquait, encore une fois, l’assassinat de M. Paty. (ce propos a depuis été retiré des réseaux sociaux d’ailleurs).
Mais franchement, j’aimerais comprendre, si c’est là votre opinion : vous pensez qu’il existe un endroit où elle vit davantage, la laïcité ? Que dans les espaces infiniment divers, infiniment complexes que sont les écoles, les collèges et les lycées ? Où des enseignants formés à toute vitesse – quand ils sont formés – se doivent de traiter des problèmes d’une complexité épouvantable, dans des délais ridicules ?

Parce qu’il me semble – mais ça n’est que mon avis, de prof sans doute corrompu par trop de temps en Essonne – que si la laïcité des Hussards Noirs fonctionnait encore, on s’en servirait, hein. On ne change pas de comportement parce que c’est plus à la mode, hop hop hop tous en crop top ! On change de comportement parce que le monde change. Parce que nous vivions dans une société de plus en plus complexe (punaise, je dois vraiment écrire la phrase précédente, qu’on dirait sortie d’un manuel de socio pour les 8-10 ans ?). Et surtout nous changeons de comportement parce que nous sommes devenu la première digue sur laquelle se brisent ces mutations de société.
Nos collègues ne se font pas agresser, brutaliser, tuer parce qu’ils ne savent pas “faire vivre la laïcité”, ou parce qu’ils ont une vision “inclusive” de la laïcité (d’ailleurs, vous êtes allé voir comment ça se passait Outre-Manche ? Leur Apocalypse se déroule bien ? Parce que si on suit votre logique, ce doit être la fin du monde, chez eux) : tout cela arrive parce que nous ne sommes plus protégés, ni formés, ni respectés.

Eh oui.

Parce que les profs sont désignés comme responsables au moindre dysfonctionnement d’une machine dont, ironie sublime, ils pointent lesdits dysfonctionnements depuis des lustres. Qu’ils tentent de rafistoler avec les moyens du bord, tandis que leur hiérarchie se rengorge de ce qui fonctionne et se défausse de ce qui déconne. Les profs sont, plus que jamais, la cible numéro uno des critiques quant aux problèmes qu’ils rencontrent au quotidien dans leurs classes. Et osent-ils se demander comment faire évoluer les choses, osent-ils se demander si, justement, il ne faudrait pas envisager d’autres modalités quant aux rapports aux différences de cultures, de croyances et de religion, qu’on sonne l’hallali. Et que quand tout le monde nous a bien tapé dessus, un journal satirique vient nous mettre un dernier petit coup de pied dans les côtes parce que, hey, il n’y a pas de raison que nous y coupions.

Et puis bon. L’année prochaine, le Ministère de l’Éducation Nationale remettra la charte de la laïcité en couleur dans les carnets de correspondance des élèves, il rappellera bien “qu’il faut la lire en Éducation Civique” et tout le monde applaudira, et remettra deux euros dans la machine à bashage des profs si cette jolie double page n’a pas réussi à régler tous les problèmes de la laïcité.

Vous savez, les gens de Charlie, j’adore rire de moi, de mes collègues. Il y a des milliards de comportements à brocarder chez les profs. Mais quand vraiment, les fondations tremblent, on a du mal à prendre les choses avec humour.

Jeudi 24 juin : final de la saison 6

Nous y voici. Les deux dernières heures. Elles sont à l’image de cette année : des fragments.

Dans un coin de la salle, quelques groupes d’élèves terminent leur bande dessinée sur Le roman de Renart. Le fait que ce travail ne soit pas évalué ne semble absolument pas leur poser problème, et je ressens une sotte bouffée de fierté à la vision de mômes travaillant pour le plaisir.

A côté, Lise fait signer son cahier de français par ses copines. Je fais mine de ne pas le voir, jusqu’au moment où, avec le plus grand naturel, elle vient me demander de me prêter à l’exercice. “Je peux avoir votre autographe, monsieur ?”

Cette ambiance détendue se brise soudain. Paulo a éclaté en sanglots, en proie à une peur panique. Je prends un instant pour parler avec lui dans le couloir.
“Je demandais aux copains pourquoi vous aviez pas trop de cheveux et ils m’ont dit que ça arrivait comme ça. On peut rien faire. C’est affreux ! Si ça m’arrive ?”
J’ai l’impression de devoir calmer la même panique que lorsque, vers six ans, j’avais brutalement pris conscience de l’inexorabilité de la mort et que mes parents étaient arrivés à toutes jambes dans ma chambre. Un démon intérieur se tord de rire devant l’incongruité de la situation (et attend que je sorte le genre de trucs dont je suis capable et qui aggravera la situation), tandis que ma partie un brin plus éthique me souffle que cette panique, quelle que soit la cause, doit être traitée sérieusement. Me voilà donc à parler en termes prudents, de l’importance de profiter du moment, d’Epicure et de Nietzche. Je ne pensais pas faire mes aux revoir à ce gamin, définitivement surprenant, ainsi.

Louis est debout devant un petit parterre de ses camarades ; il leur relit quelques pages de Bilbo le Hobbit. “Il y avait des moments tellement biens, on voulait en reparler. D’ailleurs vous avez vu les nains du film, monsieur ? Ils sont TROP LAIDS ! Ils ont même pas de capuchon ou des barbes comme dans le livre ! Faut respecter, quand même !”
Et un débat sur les adaptations se lance, malgré mes objections.

Je quitte la sixième Canarticho (eux restent dans leur salle, protocole sanitaire oblige), tandis qu’ils écrivent des messages de bonnes vacances sur le tableau. Sous mon crâne, ça bouillonne encore. Il faudra plusieurs jours avant que je puisse tirer le bilan de ce que j’ai vécu : le déménagement, le fait de retrouver les fonctions de TZR. Le collège Nohr, paisible, planté dans sa campagne, et mes timides premiers pas au lycée. De nouveaux visages. Des rencontres importantes, essentielles. Et un avenir qui reste totalement impénétrable. Une de mes plus grandes craintes en quittant Paris était d’entrer dans le domaine des certitudes et de la routine. La crainte en question s’envole en me riant au nez, tandis que je mets un point final à cette saison.

Comme toujours, pendant la période d’été, Prof en Scène sera mis à jour au gré des envies, de l’actualité, ou du sens du vent. Merci mille fois de m’avoir accompagné, une année encore. D’avoir été là pendant ce saut dans le quasi-inconnu. Et d’une façon plus générale, merci de continuer à me suivre, ou d’avoir pris le train en route. Il y a un immense réconfort à se sentir entouré.

Prenez soin de vous. Et à très bientôt.

Mercredi 23 juin

Soirée. Ça faisait longtemps. Et c’est chouette.

Et alors que je rentre, trop tard lors d’un soir de semaine – mais il reste une journée, une seule journée de cours – en voiture et non plus en métro, je repense à cette année.

Me dit que oui, j’ai gagné le droit de vivre ici.

Mardi 22 juin

Les jours vont commencer à raccourcir à partir d’aujourd’hui. Et à partir d’aujourd’hui, je ralentis.

Une heure de cours avec les sixièmes Canarticho. Nous prenons un peu plus de temps à lire le texte, à faire les exercices. Je fronce moins les sourcils sur les interruptions hors sujet (“Monsieur, c’est vrai qu’avant, les gens ils se battaient à l’épée dans la rue ?”)
Une deuxième heure durant laquelle ils illustrent leur pastiche du Roman de Renart. Il y a des crayons à papier, des stylos et des feutres. On se lève un peu sans permission. Je passe de table en table, pour donner des conseils, et discuter aussi.

“J’ai mal à la cheville monsieur, mais c’est pas grave hein ! Je me suis fais mal sur la poutre. Vous avez vu comme je suis petite ? Quand je suis sur la poutre, ça donne le vertige !”

“Monsieur, Antoine il a écrit une lettre pour qu’on soit ensemble dans la même classe l’année prochaine. Mais si j’ai pas fait pareil, vous pensez que ça va pas marcher ?”

“Monsieur c’est comment l’espagnol ? Ma mère elle dit que c’est facile et mon père que c’est super dur ! C’est utile, si je veux travailler dans les avions ?”

Leurs mains sont toujours occupées, leurs yeux souvent sur la feuille. Chaque fois que le bruit monte, je regagne le bureau, le tableau. Jusqu’à ce qu’ils se concentrent, et que les conversations recommencent à volume doux.

Ce n’est pas un moment exceptionnel. Mais en cette journée de conseil de classe, j’espère que c’est ce dont ils ont besoin.

Lundi 21 juin

Et aujourd’hui : j’ai travaillé.

Je sais, niveau scoop, on est pas vraiment dans de l’exceptionnel. Mais je crois que c’est, depuis le début de ma carrière, la première fois que la dernière semaine de cours – les deux prochaines étant consacrées aux examens – est aussi… banale. Et lorsque j’en parle à la collègue avec qui je co-enseigne, elle écarquille les yeux : “Mais que voudrais-tu qu’on fasse ?”

J’aimerais avoir le temps de lui raconter : les classes se vidant à partir de début juin. Les réunions d’urgence, qui se superposent à des cours que l’on tente de rattraper, des préparations de brevet, des élèves épuisés qui dépassent les bornes, et, surtout, un grande vide d’énergie.
Nous sommes fatigués, au collège Nohr. Sur énormément de plans, l’année a été épuisante. Mais je n’ai pas la sensation d’être atteint à cet vitalité irréparable dont je parle souvent. D’avoir laissé un fragment irréductible de vitalité. Les élèves sont tous là. Et si nous travaillons sur des activités plus légères, la question ne se pose pas. Nous sommes au collège, nous continuons à apprendre ensemble.

Et je mesure la chance que cela représente.

Samedi 19 juin

J’ai reçu des nouvelles du collège Ylisse, dans lequel j’exerçais l’année dernière. Visiblement, même une pandémie mondiale ne change pas vraiment les aventures qui se déroulent dans ce bahut REP+ de région parisienne.

Je termine cette année infiniment moins fatigué qu’à la fin des six passées là-bas. Et lorsque j’y repense, la première phrase qui me vient à l’esprit est : “C’était fou, quand même.”

Lorsque je tourne la tête (métaphoriquement, hein, je serais pas foutu capable de déterminer où il se trouve en vrai) vers le collège d’Ylisse, j’y vois toute l’énergie que j’y ai laissée. Mais qui, étrangement, ne me manque pas. Elle s’est régénérée en moi, m’habite désormais d’une autre façon. Si cette année a été aussi agréable, avec les élèves, c’est aussi parce que j’ai appris, durant cette période en REP+, à me définir, et à définir les liens que je voulais créer avec les élèves. Pas si différents, humainement ou intellectuellement. Juste quelques codes qui changent…

Lorsque je tourne la tête, toujours métaphoriquement, je sens, avant tout, une grande force.

Vendredi 18 juin

“Monsieur, j’ai fini !”

J’en suis venu à détester cette phrase quand Lili la prononce. Depuis le début de l’année, et invariablement, Lili “termine” le travail demandé en un dixième du temps que mettent ses camarades. Le problème est que les guillemets sont là pour une raison. Le travail que rend Lili est invariablement bâclé. La moitié des consignes sont laissées de côté, des mots manquent, des taches maculent la copie, et les règles les plus élémentaires de la grammaire – règles qu’elle connaît et sait appliquer – se font atomiser la tronche par un motoculteur industriel.

Et il n’y a pas moyen de lui faire entendre raison.

“Il manque des éléments à votre réponse.
– Mais j’ai FINI ! Je vais pas tout recommencer !
– Pas tout. Mais il faut changer des choses. Regardez, là, là et là vous pouvez…
– D’accord, d’accord.”

J’ai beau tenter de lui expliquer, elle n’écoute déjà plus. Et lorsque j’aurais tourné le dos, j’entendrai le bruit d’une feuille rageusement froissée. Et quelques minutes plus tard :

“Monsieur, j’ai fini !”

Un truc sur lequel Lili est attentive, propre et soignée, c’est l’aide apportée aux autres. Elle est d’une patience sans fin lorsqu’il s’agit d’expliquer.

“Vous savez Lili, vous aiderez d’autant mieux vos camarades que votre travail à vous sera soigné. Vous savez le faire, la preuve.
– Oui, mais j’ai PAS ENVIE.”

Aucune insolence dans ce pas envie, juste une immense frustration. Et lorsque je l’observe en évaluation, je vois cette frustration bouillir. Vite, vite, terminer le plus vite possible.

“Vous n’avez pas répond aux question 3, 4, 6 et 8, Lili.
– Je sais pas les faire.
– Vous ne savez pas si on met une forme en -é ou en -er après une préposition ?
– Ben si, en -er.
– Donc vous savez.
– Mais…
– Je sais, vous avez fini.”

Relire, reprendre, attendre un peu. Il y a presque une incapacité physique à y réussir pour cette élève dont l’astuce et la capacité à comprendre permettent d’obtenir, malgré tout, des résultats très corrects.

“Je sais, elle pourrait avoir des résultats excellents si elle s’en donnait la peine, me dit son père, lors d’une discussion. Nous le lui disons, ses enseignants le lui disent, depuis toujours.”

La réussite scolaire de Lili fait qu’elle est loin sur la liste des priorités, quand il s’agit de s’intéresser aux difficultés spécifiques des enfants. L’année prochaine, peut-être, elle ira voir un spécialiste, m’a-t-on vaguement dit.

“C’est quoi, monsieur, ça ?
– Des enluminures.
– C’est trop beau… J’aimerais bien, avoir la patience de faire ça…”

Jeudi 17 juin

Petit à petit, mon statut a changé au collège Nohr. Ce qui est logique, étant donné que je n’y suis plus que deux jours par semaine. Je ne suis pas moins intégré, ou moins bien accueilli par les collègues – qui sont au contraire presque plus prévenants maintenant – mais j’ai perdu le pouls du bahut. Les mille petits événements qui font que l’on a l’impression de faire partie d’une équipe. On ne voit plus que les séismes.

Comme celui qui vient de bouleverser la salle des professeurs quand j’arrive : une classe de sixième en moins pour la rentrée 2021. Moins d’heures, plus d’élèves dans celles qui restent. Et des collègues hyper motivés, hyper investis, qui se demandent si leurs postes ne risquent pas de disparaître l’année prochaine, les forçant à muter. Et une certitude me concernant : je n’exercerai pas dans ce petit bout de campagne paisible l’année prochaine.

Je le regretterai probablement, ce bahut semblable à des centaines d’autres, construits à la chaîne dans les années 70. J’ai enchaîné les kilomètres pour y aller le matin, mais il m’a accueilli, dans ma situation de TZR, nouveau prof breton, avec beaucoup de douceur.

Il me reste sept heures à y enseigner. Je monte rejoindre les sixièmes Canarticho. Deux heures paisibles, même s’ils bossent un peu au ralenti, dans l’atmosphère encore un peu humide, un peu orageuse laissée par la vague de chaleur.

Et très vite, plus que cinq heures.