L’un de mes rares souvenirs de l’IUFM. (ex-ESPE, pour les non-dinosaures, l’endroit où c’est-y qu’on forme les profs, pour les non-enseignants) : une formatrice nous explique, d’une voix languissante qu’il ne faut pas aimer ses élèves.
Cris indignés dans la salle de la part des futurs profs, les miens y figurant en bonne place (je suis le seul mec, ça varie la tonalité).
Onze années plus tard, je reste indigné. Non pas parce que je pense encore que cette femme avait tort, mais parce que, lorsque l’on parle de sujets aussi importants, on ne peut se permettre des approximations. Toute honte bue, je m’imagine à sa place. Sous la lumière blanchâtre du néon, je me racle la gorge et je bredouille – parce que je bredouille trop souvent – “il n’y a rien de plus compliqué que d’aimer ses élèves.”
Pour une infinité de raisons. Parce qu’aimer met en situation de vulnérabilité. Parce qu’aimer appelle une réciprocité. Parce qu’aimer exige d’être sincère.
Trois choses que je refuse à mes élèves. “Tu passes ton temps à dire aux cinquièmes Glee que tu ne les aimes pas.” s’amuse Monsieur Vivi. J’y pense, très souvent, et je ne sais pas quoi faire de cette observation, qui est totalement juste.
Évidemment que je les aime, pour la plupart. Difficile de faire autrement quand on enseigne à ces mômes tellement attachiants de REP + depuis presque une décennie, difficile de faire autrement quand on est moi, coeur en artichaut Prince de Bretagne Mais je ne le montrerai pas.
J’ai choisi de ne pas montrer aux chiards que je les aime, parce que, plus que tout, je les souhaite totalement libres. J’espère très sincèrement que l’année prochaine, les élèves à qui j’enseigne maintenant n’auront pas un mot de regret. Mais la tête pleine des connaissances que nous avons explorées, eux et moi. J’ai choisi de ne pas montrer aux chiards que je les aime parce que je me méfie de la complicité. Parce que mon objectivité, mon regard précis sur chacun d’entre eux, est à ce prix. J’ai choisi de ne pas montrer aux chiards que je les aime parce qu’ils finissent bien souvent par le comprendre, et que je fais confiance à leur intelligence.
Alors je garde mes immenses poussées d’affection dans mon petit univers mental. Et je pense à Fanny, une ancienne collègue. C’est depuis elle que je voussoie les élèves. Elle n’a jamais couru après la popularité et elle était l’une des enseignantes les plus aimés des élèves à Criméa, mon ancien bahut. De part la limpidité et l’exigence de ses cours, de par son immense rigueur. Qu’elle amenait les mômes loin, qu’ils ressortaient de sa classe l’air plus délié, plus éveillé.
Encore aujourd’hui, j’ignore si ce positionnement est le meilleur possible, me concernant. Et je sais encore moins s’il est transposable à d’autres.
“Il n’y a rien de plus compliqué que d’aimer les élèves. Et ça se rajoute au reste du boulot. Soyez prudent.” Voilà ce que j’aurais aimé entendre au Mans, dans le vieux bâtiment près du fleuve.
Je remonte l’avenue sous le soleil d’automne, c’est déjà un soleil d’automne. La lumière dorée filtre, sublime, à travers les feuille des arbres, et ça durera quelques minutes à peine.
Totalement vide. Totalement triste.
Non pas que la journée se soit mal passée. Au contraire en fait. J’ai accompli en dix heures plus qu’en trois jours.
Il y a eu le cours d’orchestre des cinquièmes Glee auquel j’ai assisté et pendant lequel les gamins, entassés les uns sur les autres et pas tous munis de leurs instruments – le conservatoire n’ouvre que jeudi – ont jammé sur la jument de Michao et dont j’ai expliqué les paroles “qui sont un peu étranges”, comme l’a poliment exprimé Monsieur Vivi. Il m’a fallu l’éloquence de trois druides pour convaincre mes élèves.
Il y a eu cette heure de français que j’ai dû assurer au débotter, vingt minutes avant qu’elle ne commence pour suppléer à l’absence d’un collègue.
Il y a la troisième Max qui, visiblement, ne se contente pas de dawatiser leur prof de français. Certains collègues commencent à vraiment souffrir. On discute des moyens de la cadrer avant qu’elle ne s’enferme dans son statut de classe bordélique et brouillonne, avec laquelle on ne progressera qu’heure après heure, sans pouvoir lui donner une vraie unité.
Il y a Siméon, qui me retient toute la récréation pour me parler de son immense peur d’échouer. “Pardon de vous faire perdre votre temps.” s’excuse-t-il. Lui ne l’a pas perdu. Envie de se confier, de contact avec un élève. Mes petites lumières rouges s’allument. Écoute-le, mais ne le laisse pas trop te manger. L’assistante sociale le connaît déjà, je me promets de m’entretenir avec elle.
Il y a Lyssa qui bataille face à sa classe de quatrième. Je lui propose, quand certains bordélisent trop la salle, de l’envoyer dans la mienne. Pratique classique et toujours ultra-efficace, que nous n’arrivons pas, perdus dans nos changements perpétuels de salles, à pérenniser.
Il y a les troisièmes Tardis, enchantés par la découverte de Voyage au bout de la nuit. Je leur apprend qu’il y a dans les mots une musique, qu’on appelle le style. Que ce sera notre quête de cette année, d’aller la chercher. Parce que cette musique-là donnera un sens aux interminables questionnaires qu’ils ont rempli depuis la sixième. À la fin du cours, Luke vient fièrement me montrer ce qu’il lit, et me demande des références.
Il y a des réunions, mille demandes d’élèves.
Je traverse la journée en disséminant tout un tas de petites parties de moi-même.
Jusqu’à ce que, sous la lumière d’automne, je vois l’ombre de ma silhouette se découper. Grand épuisement, grand vide. J’ai encore oublié. Qu’à Ylisse ou dans n’importe quel bahut, il faut aussi se préserver. Ne pas disséminer toute son énergie, sa substance, pour alimenter l’ogre-collège.
Il faudra sans doute une bonne soirée à se laisser dériver, lentement, pour que les particules qui me composent retrouvent leur chemin, et se reforment.
La journée commence triomphalement. Les cinquièmes Glee devaient effectuer une lecture expressive et comme les cinquièmes Glee sont BEAUCOUP trop intenses, ça c’est transformé, pour la moitié d’entre eux en scènes de théâtre improvisée. Sans le moindre complexe, ils me demandent de leur ouvrir la salle d’en face, vide, pour se changer et répéter, tandis que d’autres groupes s’échauffent dans le couloir. Johshua, le CPE qui passe dans les couloirs me jette un regard intrigué, tandis que j’encadre des mômes qui se roulent par terre pour les besoins du scénario et une autre qui, pour figurer une barbe vient de s’enrouler les nattes autour du menton sans le moindre complexe (le 5ème Glee a zéro inhibition, ce qui promet un moment bien croquignol quand les hormones de l’adolescence frapperont). Je hausse les épaules avec un grand sourire. Évidemment, on passe un super moment.
Je retrouve Benvolio, qui est l’un de ces élèves que j’aime d’amour. Lui et moi souffrons du même handicap : une absence totale de rythme. C’est un putain de handicap, les gens n’ont pas idée. Quand tu n’as pas de rythme, ce n’est pas qu’en danse ou en percus que tu souffres. Quand tu n’as pas de rythme, il te manque une base essentielle, fondatrice, de ton être. Tu haches tes phrases n’importe comment, tu prends la parole avec toujours un temps d’avance ou de retard, passant ainsi pour le pire des goujats, tu fredonnes juste, mais trop tôt ou trop tard.
Ça se travaille. J’ai mis en place des milliards de stratégies. Compter les temps dans ma tête, utiliser mes doigts comme métronome, parler en vers réguliers histoire de dompter les syllabes qui se barrent. Ça fait vingt ans que ça dure et ça m’épuise. Je lis dans les mouvements de Benvolio les mêmes attelles de papier, fragiles, si fragile, pour éviter de trébucher sur les mots. Je me souviens, l’année dernière, de cette phrase qu’il devait scander, lors d’un spectacle. Treize mots. On l’avait répété tous les deux, une heure, enfermés dans une salle du collège (c’est interdit). Il y était arrivé, fier comme s’il avait soulevé deux tonnes de fonte. Et là, interprétant son personnage, à nouveau, son poignet poignarde l’air, à la recherche, un deux trois, un deux trois, des temps. Et je cache ma déraisonnable affection qui me fait comme un petit soleil dans la poitrine.
Nouveau triomphe en cinquième Arkham. Je leur sors mon cours le plus structuré et cadré possible. Activités variées et ciblées, un vrai appartement témoin pour inspecteur de l’Éducation Nationale. Ils adorent, et deviennent de petits choupinous durant quarante minutes (après, il faut aller chercher les manuels). Même Oswald, qui a la tête d’un môme de huit ans et la carrure d’un ado de seize fronce les sourcils sous la réflexion en répondant à ses questions à l’aide d’un QR code (je suis cette année un prof geek-techochic en plus d’être un bobo végétarien semi-sportif. Je crois que le monde entier a au moins une bonne raison de me trouver insupportable).
Encore une fois bêtement porté par l’euphorie, je pars du principe que mon cours, solidement bossé la semaine dernière, se passera sans heurts avec les troisièmes Max.
Manque de bol, ils ont décidé de me tester deux heures durant.
C’est la période dans laquelle je suis le plus faible, comme je le dirai à Monsieur Vivi un peu plus tard. La période poisseuse, haïssable. Mon autorité se fonde sur mes cours, que je tente de faire le plus rassurants et précis possibles, sur le fait que je me refuse à user de mon pouvoir de rétorsion tant que je n’y suis pas totalement contraint, parce que ce n’est pas important, dans le système que je bâtis. Cet univers professoral n’est ni pire ni meilleur qu’un autre: il est juste terriblement difficile à tenir quand une classe veut de l’autorité. Veut qu’on serre la vis, qu’on sanctionne, qu’on montre qu’en tant que prof mec, on a des couilles. Manque de bol, ils tâtent au mauvais endroit.
Je refuse de perdre mon calme, mais la dernière demi-heure se terminera par un travail sur feuille, noté et évalué, tandis que j’égrène ce que j’avais préparé pour eux. Je déteste fonctionner au chantage, mais plus encore à la rétorsion. Petite lueur à la sonnerie : les plus pénibles sortent sous le regard sévères des autres mômes. Je sais que la désapprobation de leur pair aura infiniment plus de poids que la mienne. Et me dit que les gentils gagnent toujours à la fin.
Retour à Paris avec Monsieur Vivi. On recause élèves, on dissèque nos journées. Le boulot à faire pour leur donner un vrai, beau sens, est immense.
Les enfants, j’ai vu un mauvais film. Un très très mauvais film. Et j’ai super envie d’en parler. Alors oui, un talentueux blogueur fait ça mille fois mieux que moi… Mais nous dirons que, cette fois, ce sera mon hommage à son travail.
Cher lecteur, si tu as donc envie d’aller voir Seven Sisters, fuit ces lieux… Sinon, attrape donc un seau de pop corn périmé, c’est parti !
Seven Sisters commence donc avec un gros problème : Noomie Rapace la surpopulation. La Terre est pleine comme moi un vendredi soir, et on finit par se marcher sur les pieds. Du coup, tout le monde est un peu chinchin, même Trump se rend compte qu’il va falloir arrêter de maltraiter la planète – c’est vous dire l’ampleur du désastre – mais on ne sait pas trop comment.
Mais oui bien sûr ! Les OGM ! Grâce à tout un tas de gentils scientifiques, on parvient à refaire pousser des légumes nutritifs qui permettent de mettre fin à la famine mais qui ont le léger inconvénient de foutre un peu le bazar dans le génome humain, faisant naître des bébés à trois jambes, deux têtes, ou même fans de Taylor Swift. Face à ce problème, Glenn Close, qui joue random méchante scientifique 1938013 décide qu’à partir de maintenant, ça suffit les conneries, on fait un bébé par couple, ça bouffera moins et on ne gardera que ceux qui sont réussis. Et si par accident vous en faîtes un deuxième ? Oh bah c’est pas grave, de gentils hommes en noirs les amèneront dans une ferme dans un centre où on les mettra en sommeil cryogénique jusqu’à ce que la situation s’arrange. Genre que des extra terrestres nous apportent le secret de l’énergie renouvelable ou que Dragon Ball Super ait une intrigue solide. Autrement dit pas demain.
C’est dans ce contexte pas folichon que, dans un hôpital clandestin, naissent sept petites filles. La maman ne survit pas à l’accouchement, on ne connaît pas le père, autant dit que c’est mal parti pour elles. Heureusement, Papi est là pour les prendre sous son aile et les soustraire au méchant CAB, l’organisation qui congèle les mômes, façon glaçon de Martinis.
“Comment allez vous les appeler ? demande le chirurgien beau gosse qui les a accouché (et que c’est un scandale esthétique qu’on ne le voit pas davantage) – Hmmm… Elles sont sept…”
Et là, je prie avec ferveur : “Pitié appelle-les comme les sept nains, pitié appelle-les comme les sept nains…”
“… Je les appellerai donc comme les jours de la semaine !”
Malédiction.
Le toubib en reste trop baba pour appeler les services sociaux et Papi ramène donc les moutardes chez lui. Le temps passe et les septuplés grandissent sous une seule et même identité, Karen, employée dans une grande banque internationale. Super idée, les filles. J’aurais cherché à éviter le monde je serais devenu, je sais pas, bûcheron au fin-fond de la cambrousse, plutôt que responsable d’une organisation hypra surveillée. Mais passons. Cette persona de Karen est donc composée de
– Prof : qui est la sérieuse bosseuse du groupe. – Atchoum : qui… euh… Se drogue et c’est à peu près tout ce que l’on sait d’elle. – Simplette : qui aime soulever de la fonte et pas grand-chose d’autre. – Grincheuse : qui a les cheveux courts et un sale caractère. – Timide : la geek du groupe parce qu’il faut bien quelqu’un pour mettre à jour les iphone et qui porte un bonnet ET des lunettes, histoire qu’on pige bien que c’est l’asociale. – Joyeuse : qui est le pire cosplay de Marylin Monroe. – Dormeuse : qui n’a aucun intérêt.
Chacune a le droit de sortir un jour précis de la semaine, histoire d’éviter de se faire gauler par les contrôles d’identités qui fleurissent un peu partout. Mais voilà-t-y pas qu’un jour, Prof disparaît à la fin d’une journée de boulot, juste après s’être fait draguer par un flic que nous appellerons Jean-Ricardo, avoir obtenu une promotion (et vomit dans les toilettes alors qu’elle jure que “Non non, elle n’a rien, c’est rien, c’est rien je vous diiiiis !”). Une journée bien remplie, donc.
Les six autres s’inquiètent, surtout Grincheuse mais elle ne le montre pas parce qu’elle cache son coeur d’or sous des dehors désagréables. Tout ça parce qu’un jour, elle s’est par désobéissance coupée une phalange, ce qui a forcé son Papi à amputer ses six soeurs avec BEAUCOUP trop d’enthousiasme et un hachoir apparemment gardé pour l’occasion. Le lendemain, c’est au tour d’Atchoum-la-droguée (qui mange un GÂTEAU À LA DROGUE que ces sales jeunes appellent space cake dès le matin) d’aller bosser et, incidemment, de chercher sa soeur, ce qu’elle fait avec une subtilité digne de l’industrieux Ulysse.
“Dis donc, ma collègue préférée, tu te rappelles de ce que j’ai fait hier soir ?”
“Dis donc, barmaid que je connais depuis super longtemps, tu sais avec qui je parlais l’autre jour ?”
Il faut croire que les OGM ont sacrément ramolli la cervelle de l’humanité, parce que personne ne semble s’étonner de ces questions. Atchoum parvient à apprendre que Prof s’était engueulée avec Wilfried-Wenceslas, qui briguait sa promotion, avant sa disparition. Elle transmet l’info à ses soeurs avant de se faire capturer par de vilains hommes en noir qui l’amènent devant Grande Méchante Scientifique Close. Je tiens à dire que la technologie de ce monde me laisse rêveur. On est incapable de mettre au point un contraceptif efficace mais par contre, en trente ans, Grande Méchante Scientifique n’a pas pris une ride. Une grève sauvage du syndicat des maquilleurs sans doute. Toujours est-il qu’elle révèle à Atchoum que le secret des septuplés est éventé, et que bientôt, ahahah, ses soeurs connaîtront elles aussi un destin funeste. Elle la laisse aux mains de tout un tas de vilains patibulaires armés de couteau mais pleure un peu quand même parce qu’elle fait ça pour le bien de l’humanité (mais pas du scénario apparemment).
Retour à l’appart des filles, qui se fait rapidement assiéger par un commando de méchants très méchants mais assez laids, qui n’ont donc aucune chance. Ils entrent en se servant d’un oeil arraché à Atchoum pour le scan rétinien (au moins c’est efficace). Les filles parviennent à les mettre en déroute, dans une scène qui n’est pas sans rappeler Maman, j’ai raté l’avion, pour les plus de dix huit ans, nos héroïnes les mettant en déroute au moyen de fers à repasser, frigos et couteaux de cuisine. Hélas, trois fois hélas, Dormeuse trépasse dans la bataille. Repose en paix Dormeuse, toi et ton développement de personnage inexistant.
Grande Méchante Scientifique se rend compte que les choses vont être plus difficiles que prévu pour anéantir ces empêcheuses de stériliser en rond et décide donc de passer à la vitesse supérieure :
“Mon fidèle Gommeux, venez donc ! Repartez avec un commando anéantir ces vilaines ! – D’accord Cheffe ! Mais sinon, on ne pourrait pas avertir la police vu qu’on a beaucoup d’influence, et les faire capturer ? Elles nous ont déjà quand même pas mal poutrés, là… – Vous n’y pensez pas, Gommeux ! Si on apprenait que des septuplés ont survécu, tout le monde il se moquerait de moi, et peut-être même qu’on dirait que je suis pas fûte-fûte ! Alors on reste discret, et on envoie en plein jours de petits commandos armés lourdement avec des bombes. – … – Exécution, Gommeux !”
Pendant ce temps, c’est au tour de Simplette de passer à l’action. En effet, histoire de préserver encore un peu leur couverture (qui fait plutôt plaid bouffé aux mites qu’armure, en ce moment), les survivantes ont décidé de continuer à agir comme d’habitude. Simplette part donc tirer les vers du nez à ce méchant Wilfried-Wenceslas qui, sous la menace d’une arme, avoue qu’il faisait chanter Prof au sujet d’un contrat qu’elle aurait passé avec Grande Méchante Scientifique, dans lequel elle lui promettait un max de thunes pour sa future campagne électorale (oui, parce qu’elle veut aussi être présidente ou grand vizir, ou je sais pas quoi). Suite à ça, Wilfried-Wenceslas est abattu par les hommes de Gommeux et Simplette doit s’enfuir.
“Les filles, j’ai besoin d’une échappatoire, là. – Saute par la fenêtre, il y a une benne à ordures qui amortira ta chute.”
SHBANG !
“AILLEUH ELLE ÉTAIT VIDE ! – Ahah mdr la lose. Allez cours, tu vas te faire trucider sinon. – Mais vous êtes des radasses ! Par où je vais ? – Attends lol, on sonne à la porte débrouille-toi.”
Simplette regrette amèrement le jour ou elle a prêté son Château Petit Poney aux sombres fumistes qui se font passer pour ses soeurs et a la bonne idée de fuir par les bas-quartiers de la ville. Bien lui en prend, car l’endroit est truffé de gens qui, visiblement, passent leur vie à attendre que passent des mecs en uniforme pour leur balancer à la tronche divers projectiles (pierres, ustensiles, poubelles en feu. Oui oui.)
Et qui sonne donc à l’appartement des soeurettes me demanderez-vous ? Eh bien Jean-Ricardo. Joyeuse se dévoue pour lui ouvrir et ce gros dégueulasse a à peine passé la porte qu’il commence à la tripoter puis à l’étrangler sous prétexte qu’apparemment, elle aime ça. Elle parvient à se dégager de ses attouchements et part débriefer les deux soeurs restantes, Grincheuse et Timide.
“Nan mais t’as couché avec lui ? – Mais… Mais NON ! – Allez, t’es blonde, tu t’habilles léger, avoue que tu cherches aussi ! – Si ces mecs en noir ne vous tuent pas, je vous jure que je m’en charge avant la fin du film. – Oui oui, ben du coup, tu vas chez lui, tu le laisses faire ce qu’il veut, et tu t’arranges pour savoir avec laquelle de nous il sortait.”
Joyeuse étouffe une solide bordée de jurons et s’exécute. Pendant ce temps, Grincheuse et Timide se rendent compte qu’elles ont un tout petit peu oublié Simplette qui essaye d’échapper à ses poursuivants en sautant d’un toit. Hélas, elle est abattue par Gommeux. On est triste mais pas trop, après tout Simplette était assez débile pour sauter dans une benne vide. Et voilà-t’y-pas que Joyeuse découvre que Jean-Ricardo était en couple avec Prof depuis un moment. Hmm hmm, mais qu’est-ce que cela veut bien dire, se demande-t-elle, tandis que la salle hurle la réponse en espérant que les trois survivantes cessent d’être coconnes.
Ah, pardon, les deux, parce que Joyeuse ayant terminé de servir son rôle, elle se fait descendre par Gommeux ou son assistante ou je sais pas qui, ils se ressemblent tous.
Les choses ne s’arrêtent pas là, l’appartement des soeurs est ENCORE attaqué.
“Grincheuse, fuis, je vais les retenir en mettant des bombes aérosol dans le micro-onde ! – Bonne idée, mais tu sais, si tu règles la minuterie, tu as large le temps de t’en sortir. – Ah merde ! Euh… Oui mais en fait euh, je suis tristeuh d’avoir perdu toutes mes soeurs, je préfère mourir. – C’est pas un peu extrême ?”
BOUM.
Bon.
Ne reste plus que Grincheuse. Qui peut désormais accéder à l’Intranet de Grande Méchante Scientifique grâce aux talents de hackeuse de Timide et du mot de passe Wifi de Jean-Ricardo que Joyeuse lui avait subtilisé. Je sais pas qui est l’administrateur système, mais je pense qu’il faudrait en changer. Et la voilà qui découvre, dans une cellule du Donjon Final (l’Usine à cryogéniser les nenfants) une personne qu’elle identifie comme Prof ! Prof est vivante !
Sur ces entrefaites, arrive Jean-Ricardo, par les explosions attiré (comme la moitié de la ville, à nouveau, palme de la discrétion). Découvrant le cadavre de Timide, il est anéanti. “Heureusement”, Grincheuse le prend en otage et lui explique la situation. Jean-Ricardo mobilisant toutes ses capacités intellectuelles parvient à comprendre ce qu’il se passe et à ne pas essayer de peloter Grincheuse. Celle-ci prend la place de Timide dans le sac à cadavre qu’on amène dans l’Usine à cryogéniser (ne me demandez pas pourquoi).
Une fois infiltrée là-bas, elle découvre, oh là là, qu’en fait, on ne cryogénise pas DU TOUT les enfants, mais qu’on les brûle ! Indignée par cette insulte à la vie et au thermostat, elle fait un barbecue de la vilaine infirmière en charge des opérations et part à la recherche de sa soeur, accompagné du fidèle Jean-Ricardo, tout heureux à l’idée de retrouver sa copine Prof. Et ça tombe bien, car dans cette usine, les cellules n’ont pas de serrure. Ils trouvent donc sans souci la pièce recherchée… Mais rebondissement ! En fait, c’est Atchoum-la-droguée qui était retenue prisonnière, elle s’est juste fait arracher un oeil ! Tout va bien !
Grincheuse décide en dernier recours de s’infiltrer dans la soirée que tient Grande Méchante Scientifique pour le lancement de sa campagne et de projeter sur les écrans géants de la soirée les photos du profil Tindr de la vilaine les images de crémation de mômes, avec l’aide d’Atchoum et de Jean-Ricardo.
Mais alors qu’elle passe aux toilettes avant ça pour un petit pipi (les émotions, ça énerve la vessie), elle tombe sur… Prof, bien vivante ! Qui a trahi ses soeurs en collaborant avec Grande Méchante Scientifique pour devenir la seule Karen. Les deux soeurs se battent à grands coups de “Je vais te buter grognasse !” Et de “Tu vas payer d’avoir triché à Téléphone Secret à Noël, Antonio était à MOI !” Finalement, Grincheuse triomphe, blessant mortellement Prof, qui lui apprend en expirant qu’elle était enceinte de jumeaux et que c’est pour ça qu’elle a condamné ses six soeurs à mort. Grincheuse comprend (c’est chouette parce que moi, pas du tout) et pardonne. Le reste du plan se déroule comme prévu et tout le monde découvre l’atroce vérité (et se rend compte aussi que personne n’avait pensé à demander OU se trouvaient les enfants cryogénisés, et ce depuis trente ans).
Grincheuse, Atchoum et Jean-Ricardo (qui sortent ensemble, désormais, la peine de Jean-Ricardo d’avoir perdu la mère de ses enfants ayant duré le temps qu’Atchoum reçoive une prothèse d’oeil) se retrouvent devant une matrice artificielle qui permettra aux jumeaux de Prof de naître.
Tout est bien qui finit bien, le problème de la surpopulation ne sera pas réglé, on continue à bouffer des OGM, cinq des sept soeurs sont mortes, mais au moins, ce film est fi-ni !
Pendant longtemps, je n’aimais pas que les élèves se moquent.
Je vomissais leurs rires gras devant les oeuvres que je leur proposais de découvrir, mes réserves de patience s’asséchaient dès que j’en voyais un faire un jeu de mot relevé du style Marcel Prout à son voisin.
J’avais fini par prendre ce genre de réactions comme un mal nécessaire, une affliction chronique que je devrais supporter durant toute ma carrière de prof.
Comme toujours, quand on a un problème, il faut s’en ouvrir aux premiers concernés.
“Alors dites-moi. Ce qui vous fait rire dans ce tableau.”
Nous sommes vendredi après-midi, trois autoportraits sont projetés au tableau, dont un de Frida Kahlo. Ça glousse plutôt très fort. Comme toujours, ils se mettent sur la défensive, et c’est le moment le plus délicat.
“Non, c’est bon, on rigole pas monsieur, on travailler allez ! – Si vous riez. Ça n’a rien d’étonnant, il est perturbant, ce tableau, quand même. Dites-moi. – … – C’est le décor ? L’aspect physique de la femme ?”
Ma voix est totalement neutre. Ni réprobation, ni recherche de complicité. Mais c’est aussi une voix qui appelle une réponse, et ils savent déjà que je ne lâche jamais. J’attends. Finalement un, plus courageux ou trublion que ses copains :
“Ben, la dame… – La femme. – La femme pardon elle a une… une moustache. – Oui. Je trouve ça perturbant, aussi. – Mais pourquoi elle a fait ça alors ?”
Une autre môme lève la main. Propose une explication. Petit à petit les rires se calment. Et le débat se met tranquillement en place.
Ça fait deux ans que je vois les railleries comme un outil. L’un des seuls outils dont certains élèves disposent pour affronter l’inconnu, les exigences d’un parent ou d’un prof. C’est un outil bien laid. Mais plutôt que de le leur arracher, je me fais violence. Pour les laisser donner le premier coup avec, puis leur en donner, tout de suite, d’autres. L’analyse. La curiosité.
Ça ne fonctionne pas toujours. J’aimerais qu’ils me fassent confiance, qu’ils se disent qu’ils n’ont pas besoin de rires gras pour se présenter à Frida Kahlo, Céline ou Emily Brontë. Parfois je les rabroue. Mais en fin d’heure, ils sortiront en me demandant d’autres titres de tableaux de Frida. D’autres noms de peintres.
La journée commence avec les troisièmes Max, aussi extrêmes dans leur côté amorphe que dans leur excitation. Je leur présente pour la première fois les épreuves du brevet dans un silence de plomb, que parvient difficilement à remuer le rire de Ti’ana qui co-enseigne avec moi durant cette heure. Soucieux de bien faire cette heure-ci, devant une collègue avec qui je n’ai jamais eu l’occasion de bosser devant élèves et que je respecte immensément, j’en fait des caisses et, à nous deux, nous parvenons presque à tirer les mômes de leur torpeur, un quart d’heure avant la sonnerie.
Je retrouve les mêmes troisièmes Max après deux heures de trou, passées à bosser en salle des profs, dont un temps non négligeable est passé à tenter de faire fonctionner la vénérable chose qui se fait passer pour une photocopieuse à Ylisse et qui décide de faire des siennes trente minutes après le passage du technicien. Changement de décor : les mômes sont redevenus les puces agitées sans code qui…
Non.
Comme d’habitude on respire profondément (je l’ai appris en regardant Scrubs) et on pense différemment (je l’ai appris en jouant à Phoenix Wright) : ne te demande pas pourquoi cette classe est comme ça, demande-toi si cette classe est comme ça. Et je finis par distinguer ce que eux doivent voir depuis le début. Six mômes vraiment en roue libre et le reste des élèves qui attend avec plus ou moins de patience. Voilà. Ce sont ces six-là qui constituent le côté bordélique de la troisième Max. Qu’il faudra gérer individuellement. C’est un début. Faire émerger les individus de la bouillasse des débuts d’année.
L’après-midi se passe avec les cinquièmes. Joli ascenseur éducatif.
Deux styles différents, entre lesquels je vais jongler toute l’année.
Fin de journée. Cheffe Adjointe vient discuter avec T. et moi de ce début d’année, des classes qui commencent à tester les enseignants. Pour Cheffe Adjointe, il y a toujours une raison au comportement des mômes, fussent-ils les plus extrêmes. C’est à la fois exaspérant et bizarrement rassurant. Je me souviens avoir lu qu’en ce moment, des éruptions solaires peuvent avoir une influence sur le climat et le tempérament humain. Ce serait chouette de se dire que c’est ce que nous faisons, nous les profs, quand les gamins savent se montrer infâme : lutter contre le soleil.
Ou peut-être qu’ils sont juste ultra-relou comme tous les débuts d’année.
À Ylisse, toujours le beau côtoie le plus poisseux.
“Heavens break trough.”
Le beau : j’arrive des ailes aux chevilles. Je me suis couché trop tard, pourtant, deux litres de bière sous les paupières. Hier j’étais de concert avec Monsieur Vivi et c’était magique.
Le laid : premières bordélisations de jeunes collègues par des classes particulièrement hargneuses. Les symptômes, toujours les mêmes : les victimes qui entrent en salle des profs avec le rire nerveux qui cherche – sans succès – à mettre à distance l’insolence, l’infect, l’inacceptable dont ils ont été victimes. “Ahah, ils ont été un peu loin, les 3èmes aujourd’hui.” Et juste après, un autre adulte qui glissera à une oreille informée : “Je suis passé devant sa salle, c’était vraiment l’horreur.” Et toujours les mêmes réactions : “Ah mais il ne faut pas que t’acceptes ça ? Tu veux que je viennes co-enseigner ? / Tu en as parlé à leur CPE ? / Appelle leurs parents, ça marche bien !” De pauvres bandages. Des conseils certes efficaces mais bien impuissants à laver le sentiment dégueulasse que l’on ressent après qu’un môme vous ait affirmé, les yeux dans les yeux que vous n’êtes pas intéressant, que vous n’avez pas d’autorité, qu’il faut même pas lui parler.
“Heavens break trough.”
Le beau : le papa de Cariatide à la première réunions de parents de l’année, qui, avec la voix d’un prédicateur évangélique, se lève et, le doigt brandi clame que c’est orignal ce qu’on fait en Glee, qu’il est à fond derrière nous, que tous les parents ont confiance en nous. Je m’attends presque à ce que le public commence à claquer des mains en rythme et reprenne en coeur son “On vous fait confiance !” qu’il profère d’une voix vibrante.
Le laid : deux heures de réunion durant lesquels on se torture la cervelle et on s’échauffe la bile à tenter de donner à une promesse de campagne une existence pédagogique concrète. Avec toute sa réserve, même Cheffe Adjointe tente de faire preuve de sa désapprobation : “Nous sommes fonctionnaires, nous faisons ce que l’on nous dit.”, affirme-t-elle les lèvres serrées avant de défendre bec et ongles un projet qui n’est que l’avatar supplémentaire des études dirigées, mais qu’on tente de faire passer pour une panacée. (Oui, ceci est mon premier crochet du droit à mon devoir de réserve, ça arrive parfois). Pendant ce temps, j’ai mon ordinateur sur les genoux et en douce je… travaille à un projet interdisciplinaire Histoire et Français. Jamais je n’ai eu autant l’impression que le travail didactique, disciplinaire n’est autant déconsidéré. Il doit être irréprochable, mais surtout, pas préparé au grand jour. Bossez chez vous, loin des regards. Au collège, vous arrivez avec votre boulot parfaitement prêt, et vous livrez à des expérimentations pédagogiques et des projets, et le sourire aux lèvres s’il vous plaît.
“Heavens break through.”
Ce soir, je ressortirai du bahut, épuisé, péniblement, comme toujours parce que même quand tu as terminé, il y a un collègue qui a besoin de ton aide, un parent qui a oublié sa sacoche dans ta salle, une info urgente à faire passer. Sortir d’Ylisse à ce moment, c’est s’extraire d’un marécage. Alors penser, penser au beau. Se dire que les cinquièmes ont ri comme des baleines aux pitreries de Nasr Eddin, que les troisièmes ont très sérieusement débattu de la possibilité pour un cambrioleur de se faire projeter dans l’océan par un vieillard possédé par le fantôme d’une loutre. Que tu vas peut-être aider Malkouth à trouver un projet d’orientation pour une de ses élèves.
“Heavens break trough.”
Que T. a écrit une chanson.
Deux semaines à peine et déjà, il faudra s’armer de cette lance faite de tout ce qu’il y a de beau et de bon dans ta vie pour tenir et aider.
Je croise Friedrich devant la boulangerie d’Ylisse. Exactement comme dans mes souvenirs. Très grand, large d’épaules, une figure de bébé et un regard un peu perdu :
“Vous allez bien M. Samovar ?”
Ça ce n’est pas comme dans mes souvenirs. En deux mois de vacances, la voix de l’ex-troisième s’est posée. D’autant plus exceptionnel qu’en 3ème Apocalypse, l’année dernière, Friedrich s’exprimait la plupart du temps par borborygmes ou fragments de phrase.
Friedrich passant son temps à se balancer sur sa chaise, à piquer des stylos et contester, Friedrich perdu.
“Très bien. Que faites-vous cette année ? – CFA mécanique auto. Je me suis trouvé un patron, là ! – Bravo. Ça vous plaît ? – Ah monsieur, c’est trop bien !”
Friedrich ne s’est absolument pas métamorphosé. Simplement, il évolue désormais dans une réalité à sa pointure. Il n’éprouve plus le besoin de protester ou de bouder parce que sa vie lui convient. Enfin, après quatre ans.
Je le salue et poursuis ma route avec des sentiments mitigés : l’école est-elle vraiment, pour certains, cette antichambre de l’ennui, voir de la souffrance, dont on attend plus ou moins patiemment la sortie ? Est-ce qu’un monde idéal consisterait à forger un parcours sur mesure à des Friedrich et aux autres, ou devons-nous absolument faire comprendre à ces esprits en devenir qu’il y a dans la société des choses qui ne changent pas, avec lesquelles il faut apprendre à composer ?
Beaucoup d’interrogations. Encore trop tôt pour y répondre, je dois d’abord travailler. Prendre du recul viendra un peu plus tard.
Alen a, en vrai, un nom étrange, qui sonne comme le bruit d’une rivière. Alen sourit souvent, et avec tout le visage. Alen est arrivé comme prof de maths contractuel cette année dans le collège et a passé pas mal de temps à gérer de petits monstres lors de la semaine d’intégration.
“C’est pas Monsieur Alen, ça !” gronde Miki avant d’entrer dans son premier cours de maths de l’année. Il tchippe, alors pendant que les autres élève de quatrième Glee entrent en cours, je le prends par l’épaule. Miki, c’est de la nitroglycérine, comme dirait Monsieur Vivi. À manipuler avec précaution.
“Ça ne va pas, Miki ? – C’est qui lui ? – C’est votre professeur de maths, et vous avez raison, ce n’est pas monsieur Alen. Il y a eu un… imprévu, et il a dû partir. Du coup, vous avez un nouvel enseignant. Vous lui fait bon accueil, j’imagine.”
Miki hoche la tête. Le monde fait à nouveau sens, il rentre satisfait.
Il est bien le seul.
Alen a appris du jour au lendemain – non, même pas – du jour au jour, qu’il n’enseignerait pas à Ylisse. Qu’on l’attendait dans un bahut à quarante kilomètres de là, et plus vite que ça s’il vous plaît. En cause, un bug dans la matrice, une série de soucis informatiques. Le Grand Rectorat a injustement affecté un prof dans notre bahut, prof qui a – légitimement – refusé le poste en attendant qu’on révise sa nomination. Alors comme il fallait un prof devant les élèves, on a appelé Alen, un contractuel, un de ces rouages si pratiques de l’Éducation Nationale. Recrutables et congédiables à l’envi. Mais la révision n’a pas eu lieu. Du coup le prof titulaire fera bien cours à Ylisse, peu importe le bug, et Alen est déplacé sans la moindre arrière-pensée. Pour les cours qu’il a pu préparer et qui seront, de fait, caduques – il ignore quel niveau il va avoir dans son futur bahut – pour les mômes qui ont fait sa connaissance et ne le verront jamais enseigner, pour Cheffe qui a dû annoncer tout cela et passer, évidemment, pour le visage de cette administration sans coeur, pour Alen, enfin, dont le sourire, ce matin, est un peu tremblant.
Aujourd’hui je suis colère. Devant, encore une fois, ce manque de considération pour les enseignants en général, les plus précaires en particulier. Fais cours et ferme ta gueule feignasse, tu as la mythique – totalement mythique concernant Alen et les autres – sécurité de l’emploi. Bosse avec tes collègues même si tu es trimballé de collèges en lycées au gré des erreurs d’affectation. Sois enthousiaste, rigoureux, irréprochable, même si tu dois te taper une heure et demie de transports cette année alors que tu prévoyais vingt minutes. Et va pas en plus te plaindre, il y a plus malheureux que toi.
Voilà, mesdames et messieurs, parmi ceux qui enseignent à vos enfants, il y a Alen, et d’autres comme lui. Qui ne font sans doute pas le boulot le plus difficile du monde, mais à qui on demande de donner le meilleur de même, à vos mômes, quand bien même on leur refuse la politesse la plus élémentaire : dire ce que l’on attend d’eux, et où on l’attend.
Je ne me fais guère d’illusions quant au statut des professeurs précaires, au vu du climat politique français. J’invite juste à ce que l’on pense un instant à Alen, la prochaine fois que l’on évoquera l’immobilisme de la caste de privilégiés du monde enseignant.
Le grand retour à l’ordre. Fin des réunions, de l’intégration, fin de l’atermoiement, il faut désormais enseigner. Et j’accueille ce “vrai” début avec autant de joie que d’appréhension.
Rencontre avec la 5ème Navy. Ils ne sont que vingt. Vingt cinquièmes avec tout ce que ça représente. La cinquième, c’est souvent la classe du grand délitement. Livrés d’un coup à eux-mêmes, beaucoup moins cadrés, les mômes perdent. Repères, raisons de bosser, et surtout bonheur de venir. Il y a une sorte de hideur qui souvent s’installe en cinquième, cette classe dans laquelle il est difficile de savoir où l’on va. J’aimerais contribuer à en protéger les élèves cette année. En leur donnant des projets, des envies, et de la rigueur, beaucoup de rigueur.
Des cinquièmes heureux, ce sont les Glee, qui continuent leur numéro de charme. Spike me sort son immense sourire, Delphine et Solange houspillent les élèves qui ne travaillent pas en groupe mixte, Homéron, en tant qu’excellent élève, aide ses camarades avec discrétion. Comme s’ils avaient saisi toutes les valeurs que j’apprécie souverainement et qu’ils me les offraient. Je refuse de me montrer totalement heureux. Je me souviens de leurs bavardages l’année dernière avec Marie-Antoinette, de leur insolence parfois avec Anya. Peut-être ne sont -ils que dans la séduction.
“Ils veulent te faire plaisir, me rassure T. C’est bien pour des cinquièmes, c’est même ce qu’on peut souhaiter de mieux.”
Deux heure de Troisième Max. Janice refuse d’enlever son manteau, dit qu’elle ne bossera pas de toutes façons. Petit sourire horripilant. Je hausse les épaules.
“Tant pis hein. Par contre, comme je ne peux pas vous faire travailler, je vais en parler avec maman pour voir si…
– Non, non je travaille !”
En troisième, le mot maman fonctionne toujours.
Mais à vrai dire ces troisièmes là sont aussi un peu des troisièmes. Immatures, empêtrés des laideurs puériles qui poussent à faire du mal médiocrement, pour exister.
J’ai la prétention de croire qu’un enseignement précis, humain, exigeant, peut aussi les sortir de là.
En deuxième heure, rédaction sur Lovecraft, je les aide à repérer toutes leurs erreurs, je ne tolère pas une lourdeur.
“Il est beau, mon texte, conclut Clara à la sonnerie.”
Beaucoup d’espoir.
Le soir, je vais voir une fée chanter, noyée dans un océan de flammes et d’étoiles. Donner du beau, l’essentielle mission de ceux qui ont un public, jeune ou vieux.