Samedi 8 juin

Je retrouve M. et C. Ça fait trop longtemps qu’on ne s’est pas vu, et après un quart d’heure passé à discuter avec eux, je redeviens convaincu que le monde vaut la peine d’être sauvé et qu’ils en seront les artisans.

M. envisage, peut-être, de devenir prof. Et, sagement, elle récupère des informations à droite et à gauche. À un moment, je lui dis quelque chose que je n’arrive que rarement à formuler : “ce qu’il y a de bien, quand tu es prof, c’est que tu en apprends énormément sur toi aussi.”

J’ai beau passer mon temps à dire que devant un élève, on invoque sa persona, le fait est que tout ce que l’on éprouve – la joie d’enfin faire passer une notion complexe, l’agacement quand OUI, si j’écris en bleu on écrit en bleu, l’hilarité quand Fanny fait une grimace au premier rang après une réponse approximative d’Ivan – tout cela est vrai. Chaque journée de prof est une centrifugeuse dans laquelle un scientifique invisible nous colle. Il y rajoute une trouzaine d’émotions et presse le bouton. Et on se retrouve collé à la paroi, les émotions en question nous heurtant la figure, tandis qu’on se cramponne, entre les préparations de cours, les copies à évaluer, et tout le reste.

Je partirai d’Ylisse plus mince. D’abord parce que je continue à courir. Et aussi parce que toutes ces émotions m’auront affiné. Moi qui était incapable de saisir un sous-entendu, qui restait totalement perdu quand à à peu près tout ce que je ressentais, je me retrouve muni d’une prise sur ce que je ressens – et plus important encore, sur ce que ressentent les autres – à toute épreuve.

Et puis je pense que M. sera une bonne prof. Parce qu’elle admet ses forces comme ses faiblesses. Qu’elle doute mais ne cesse pas d’avancer, qu’elle est pleine d’empathie et de recul.

Et aussi genre méga organisée. Le truc que je n’ai toujours pas réussi à acquérir.

La future génération de prof arrive, et, les élèves, vous aller kiffer.

Vendredi 7 juin

“Monsieur, je voulais vous dire au revoir.”

Roog m’a abordé au sortir de la salle 118. C’est très bizarre. Après le conseil de classe, je m’attendais à ce qu’il parte totalement en vrille, étant donné qu’il a obtenu son passage en seconde générale, ce qui était son premier choix.

Or, depuis la semaine dernière, il s’est métamorphosé, dans l’autre sens. Il a changé de place et se montre infiniment plus attentif en cours. Il a adopté l’attitude que je préconisais dans son bulletin – “sortez de votre zone de confort et structurez votre participation orale”, aka “accepte de te tromper et ne COUPE PAS LA PAROLE AUX AUTRES BERDEL DE MORDE” – à un tel point que c’en est comique.

Hier, nous avons répété son oral de brevet juste avant son passage. Un exposé brillant, dans un bordel sans nom.

Il a obtenu, à l’examen, 90/100.

Je lève un regard surpris sur son visage mince, qui gagne très légèrement en largeur.

“Au revoir ? Il n’est pas un peu tôt.
– Non, c’est pas ça mais avec les révisions, la semaine projet, tout ça, je suis pas sûr de trop pouvoir vous le dire correctement.
– D’accord. C’est délicat de votre part.
– Vous allez dire que ça me ressemble pas ?
– Je ne sais pas, c’est un moment drôle ou sérieux ?”

Il ne répond pas et se balance d’un pied sur l’autre. Une partie démente de moi-même imagine une pico-seconde que je sors de ma réserve professionnelle, et lui avoue à quel point j’ai adoré être son prof. Que je l’aime profondément pour sa finesse, son humour et la sensibilité dont il est capable de faire preuve, que j’ai rarement été autant blessé que quand j’ai appris qu’il se comporté comme un sale petit enfoiré avec d’autres collègues, à chaque fois. Je lui dis que son intelligence est belle et précieuse, et qu’il réussira, s’il a le courage d’être davantage lui-même et moins ce que le collège d’Ylisse attendait de lui.

Je me tais. Parce que je ne suis pas dément. Et que j’espère qu’une partie de tout ça a été transmise comme un enseignant doit le faire : à travers le temps que nous avons passé en cours, les conseils donnés, la joie de l’avoir vu progresser.

Je me tais parce qu’il n’est ni un fils spirituel, ni un ami, ni une béquille de mon ego. Il est un élève. Et la plus haute distinction à laquelle je puisse aspirer en tant qu’enseignant est de le voir s’éloigner avec l’intuition que, pour lui, les choses iront bien.

Une pico-seconde. Il a repris la parole.

“Non mais, voilà, merci, hein, on a appris plein de trucs, cette année. C’était bien.
– Prenez soin de vous.
– Ouais, vous aussi, monsieur.”

Finalement, il sourit. Et c’est le sourire le plus serein que je le vois depuis que je le connais.

Qu’est-ce que j’ai comme chance.

Jeudi 6 juin

Fin de journée exécrable : je ressors absolument furieux, en raison d’une réunion qui a sapé ce qui me restait de patience, après une longue journée.

Je suis comme l’héroïne de La Mélodie du Bonheur (que je n’ai toujours pas vue) et je m’en tape. Dans ces moments-là, où je n’ai plus la force de chercher profondément ce qui me fait faire ce boulot, je me raccroche aux dérisoires parcelles de beau, que je croise au quotidien.

Pendant les oraux du brevet, il y avait cette élève qui est arrivée avec une dizaine de page de notes. À plusieurs moments, elle a fouillé dedans, elle les a fait tomber, elle s’est perdue. Et une fois qu’elle a trouvé la bonne feuille, elle a continué son exposé en la serrant contre elle, sans jamais la regarder.

Il y avait aussi cette autre élève, brillante, qui a passé tout son oral une paillette dorée sur le bout du nez, alors qu’elle parlait de façon passionnée du tribunal de grande instance.

La troisièmes Glee a les seconds prénoms les plus magiques du monde. Dans les états civils de mes élèves, il y a des Divines, des Princes, des Alphas, des Amours et même Leeloo. Et c’est merveilleux.

Avec T., on est rentré en RER. Il m’a dit que je lui manquais. Et c’est pareil pour moi. Et puis soudain on s’est rendu compte qu’on parlait du futur, si j’ai ma mutation. Je crois qu’il n’y a qu’avec T. qu’on peut discuter, tout temps aboli.

Sur les myriades de feuilles de préparation de cette réunion à la bouse, C., la prof d’art plastique, a dessiné des liserés bleu foncé autour du bleu ciel de ses lettres. Je ne comprends pas pourquoi, ça me donne beaucoup de force.

Dans le doute, toujours se raccrocher au beau.

Mercredi 5 juin

Je reçois hier un mot furieux d’une lectrice – qui ne m’a pas permis de reproduire ici son texte – suite à mon billet d’hier, dans lequel j’expliquais avoir fait travailler l’oral à mes élèves.

Elle raconte sa terreur d’avoir à participer en classe, et son ressenti que les enseignants participent à reproduire des schémas oppressifs.

Je comprends en partie cette personne : tous les ans, depuis que j’enseigne, je me trouve face, comme tous mes collègues je pense, devant des élèves qui ne souhaitent pas prendre la parole en cours, pour des raisons très diverses, et certains souvent justifiées. Que ce soit parce que la parole peut nourrir le harcèlement, que cette modalité les angoisse ou tout simplement parce qu’ils n’apprennent pas mieux de la sorte.

Mais c’est aussi l’une des obligations d’un enseignant : faire découvrir à nos élèves les modalités de la vie qui les attend par la suite. Peut-être Elfinia, qui a dû ouvrir la bouche quatre fois cette année parviendra à mener sa vie sans avoir à communiquer en public. Mais peut-être pas. Et le jour où elle sera mise face à une situation d’oral, qu’elle ne pourra plus fuir, il est nécessaire qu’elle dispose de quelques outils.

Et c’est là qu’intervient, comme toujours, l’individualisation. Participer oralement, et c’est ce que j’aurais voulu expliquer à la personne qui m’a écrit, ce n’est pas que lever la main pour répondre à une question posée. Il y a mille façons de participer à l’oral, certaines plus flagrantes que d’autres : ceux qui contribuent à organiser la salle quand il faut en changer la disposition pour une activité, ceux qui trouvent un renseignement plus vite que les autres dans un document et aident leurs camarades, ceux qui, devant un petit public, se révèlent des comédiens de talent, ceux qui ne savent donner leur avis qu’anarchiquement, mais souvent avec pertinence.

Notre travail n’est pas, à mon sens, de normaliser une participation orale ou de contraindre. Il est d’aller chercher la voix de tous nos élèves, qu’elle soit forte ou ténue, afin qu’ils prennent conscience qu’elle est là. Et qu’elle sera leur alliée, le jour où ils en auront besoin.

Idéalement, l’école serait un endroit où nous disposerions de suffisamment de temps pour effectuer ce travail délicat. Hélas, comme toujours, nous sommes en manque de moyens, ici temporels. Il n’empêche : peut-être le “participez davantage” du bulletin n’est-il pas une injonction. Juste l’espoir que toi, élève, tu vas trouver comment ce que tu as en toi peut t’épanouir. Et épanouir les autres.

Mardi 4 juin

Journée des plus légères au bahut, en cet Aïd 2019. Six élèves en quatrième Alakhazam (on fait de l’oral), six en quatrième Bulbizarre (on écrit une super grande rédaction avec fins multiples et illustrations) et… vingt-trois élèves en troisième Glee.

Ce que j’aime dans les fins d’années, c’est que l’on fait des rencontres que l’on avait pas eu le temps d’accomplir le reste de l’année.

Prenez Luke par exemple : un petit bonhomme placide, bon élève, pas particulièrement actif mais pas assez effacé pour qu’on s’en inquiète. Il a passé l’année à passer sous les radars. Et ce matin, devant juste cinq camarades, il donne de la voix, interprétant devant ses potes bouche bée le texte sur lequel je lui ai demandé de travailler. “Il y a des talents, dans cette classe… Mais ils sont cachés par les autres.” commente Alys avec un sourire ironique.

Ou encore P., l’agent d’entretien, dont je sais qu’il adore l’heroic fantasy. Ce matin, on chantonnera en cœur la publicité Durandil tandis qu’il fait le ménage en réécoutant la saga Naheulbeuk.

Ou alors, prenez E. et D., deux AED avec qui j’échange quelques bonjours et deux trois phrases sur la musique depuis le début de l’année. Je passe une petite heure à discuter par intermittence avec eux en cette fin de matinée. Un tas de gouts communs nous rapprochent. Et ce sera probablement la seule fois où j’échangerai avec eux.

Ce que j’aime, avec ce travail, c’est cela : des individus. Que l’on est forcé à fréquenter, que l’on ignore, parce que nos fonctions respectives ou nos emplois du temps ne se croisent pas.

Mais qui ont tous leurs mondes.

Lundi 3 juin

Je suis resté à la répétition des quatrièmes Glee. L’ancienne cinquième, celle que j’ai suivie pendant deux ans, celle qui m’a illuminée.

Ils sont en quatrième. Les choses ont énormément changé. Ils traînent les pieds, soufflent. Bavardent beaucoup. Il y a cet exercice, où on leur demande de lâcher prise. De se mettre sur la pointe des pieds, créer un espace, et souffler. Ils n’y arrivent pas, sont raides, rient, gênés. Seul Benvolio réussit l’exercice.

“C’est parce que Benvolio sait qui il est, dis-je plus tard à un Monsieur Vivi dépité. Lâcher prise, ça nécessite d’avoir un ego en place.”

Et c’est là que ça me frappe : les quatrièmes Glee font face à leurs Ombres.

J’ai parlé mille fois ici de Persona 4, et de cette partie du jeu qui m’a davantage aidé que des trouzaines d’heure de méditation, alors je la fais vite : les héros sauvent des personnages d’un monde parallèle, dans lequel les victimes font face à leurs Ombres. Ombres qui sont des manifestation de leur psychée qu’ils refusent d’accepter. Tant qu’ils sont dans ce refus, l’Ombre est un monstre à combattre. Quand le personnage l’accepte, elle se transfigure en une Persona, une image de soi qui servira ensuite à combattre d’autres ombres.

Je trouve cette idée fascinante parce qu’elle me semble vraie. Les quatrièmes Glee sont, pour la plupart, et comme presque tous les ados de leur âge, en représentation. Refusent d’éprouver du plaisir à chanter, d’avoir une grosse voix, de marcher gracieusement ou d’aimer sautiller. Ils arborent un masque qui est celui des ados d’Ylisse : mêmes références, mêmes habits, mêmes envies. Et si on leur demande de laisser tout ça, ils craignent de disparaître.

C’est un combat ardu, que d’accepter son Ombre, et de ne pas se laisser bouffer par elle. Benvolio y est parvenu. Il est arythmique, maladroit et très attentif, c’est lui, et c’est comme ça. Mais ça, ils sont encore peu nombreux à l’accepter.

Nous sommes peu nombreux à l’accepter.

Parce que là où Persona 4 montre ses limites c’est qu’il ne nous dit pas que nos Ombres, nous avons à les accueillir toute notre vie.

Dimanche 2 juin

Et le dimanche, on s’évade…

Good Omens (De bons présages, en version québécoise et française) est à l’origine un roman, collaboration des esprits frappadingues de Terry Pratchett et Neil Gaiman, deux auteurs merveilleusement cinglés et adorés d’une communauté fidèle.

Cette série de six épisodes en est l’adaptation. Elle suit principalement les déboires d’Aziraphale, un ange et Crowley, un démon. Ces deux-là sont présents sur terre depuis le début de l’humanité : Crowley est le serpent qui a tenté Eve, et Aziraphale a permis au couple des premiers humains de survivre en dérogeant un peu à la législation céleste.

Petit à petit, ils en sont venus à apprécier notre bonne vieille planète. Aussi lorsque Crowley apprend que l’Armaggedon est proche, il recrute son meilleur ennemi afin d’épargner le monde. Comme dans toute série anglaise, une série de hasards débiles viendra contrarier leurs plans et attirera dans cette spirale loufoque tout un tas de personnages.

Good Omens est une série profondément anglaise, dont l’humour ne plaira pas forcément à tout le monde, de fait. Mais elle est fidèle à l’esprit, et souvent à la lettre de l’œuvre originale, et systématiquement hilarante dans les scènes opposant l’angélique Michael Sheene et David – le dixième Docteur – Tennant dans le rôle du démon. De mauvaises langues pourraient dire que le show n’est parfois qu’un prétexte à leurs dialogues, et ils n’auraient pas tout à fait tort. Mais il y a dans cette histoire foutraque quelque chose de profondément attachant et un absurde qui provoque de grosses poilades.

Good Omens fait du bien, et autant rire un peu en attendant l’apocalypse.

Samedi 1er juin

Premier jour du mois de juin. 

J’ai souvent l’impression que mon cerveau ne fonctionne que par bornes. Quand je cours le dernier kilomètre est toujours incroyablement difficile, que j’en ai fait trois ou trente-neuf avant.
Et quand arrive le mois de juin, les neuf précédents semblent se fragmenter. Flottant dans l’air, ils déploient de petites ailes, ils appartiennent déjà au domaine des souvenirs.

Il reste pourtant trois semaines, bien concrètes, elles, de cours. Mais elles ont déjà ce parfum, reconnaissable entre tous de nostalgie.

Vendredi 31 mai

Cher Monsieur Blanquer,

Ce doit être la troisième ou quatrième lettre que je vous écris. Et je ne vous ai jamais encore dit mon admiration. Il y a une raison à cela : je ne vous admire pas pour les bonnes raisons.

Ce matin encore, j’ai éprouvé énormément d’admiration pour la gestion de ce que vous avez contribué à transformer en sujet d’actualité : la “grève” du bac. Si nous reprenons les faits, plusieurs syndicats organisent des consultations et des appels à la grève, tournant autour d’une gigantesque pomme de discorde : le BAC. L’examen suprême, le plus connu, celui qui, en France, évoque le passage à l’âge adulte. L’un des derniers rites de passage.

Et, si vous êtes resté atone, face à énormément d’appels et d’actions – entre autres l’impossibilité de mettre en œuvre des dédoublements de classe demandés par votre ministère, des grèves pour cause de classes toujours plus chargées, des personnels de l’éducation mettant leurs jours en danger – il vous a fallu très peu de temps, non seulement pour vous pencher sur ce sujet, mais pour en faire une affaire médiatique.

Pourquoi ? Parce que les dysfonctionnements que j’ai évoqué plus haut ne sont pas symboliques. Ils n’interpellent pas. Et surtout, ils ne vous offrent pas une tribune médiatique suffisamment confortable.

Mais là, depuis deux jours, vous écumez les médias, exprimant votre “surprise” devant ces possibles grèves durant les examens, et dégainant deux arguments principaux : votre porte est toujours ouverte pour parler aux personnels de l’éducation, notamment concernant leur rémunération, et il est nécessaire que les élèves puissent passer le bac dans les meilleurs conditions possibles.

Que c’est finement joué.

Finement joué car la rémunération, bien que primordiale, n’est qu’un point parmi les revendications de ceux qui travaillent pour votre ministère. Et, serais-je mauvaise langue – je descends après tout d’une longue lignée de commères bretonnes – je dirais que vous espérez ainsi, une fois de plus, dresser entre vous et nos tentatives de plus en plus désespérées de nous faire entendre, le public non-enseignant. Qui en a un peu assez de voir ces profs, toujours en vacances, exiger davantage de frics. Pourquoi, sinon, évoquer la rémunération, et non d’autres points tout aussi cruciaux, notamment la réforme du lycée, menée à marche tout aussi forcée que la précédente ministre avait mené celle du collège ? Pourquoi, sinon, ne pas parler des dispositifs mis en place depuis deux ans et dont vous vantez la réussite, quand bien même nous tentons désespérément de vous expliquer que ce n’est pas sur un terme aussi court que l’on évalue des dispositifs ?

Et puis, il y a les élèves. Je suis ravi de vous en entendre parler. Vous parlez beaucoup d’eux. Pour eux, aussi, en expliquant qu’ils sont ravis de pouvoir choisir les spécialités qu’ils veulent dans leur lycée. On vous entend un peu moins parler pour ceux qui s’inquiètent des résultats de Parcoursup, ou de ceux pour qui ce fameux système de spécialités dysfonctionne, parce qu’ils se rendent compte que leurs choix ne seront finalement pas possible, pour cause d’emploi du temps.
Vous évoquez donc les élèves. Que vous placez à nouveau en écran, entre vous et nous. “Vous n’allez quand même pas faire ça aux élèves.”
Ma bile bretonne m’incite encore une fois à ne pas trouver cela super élégant. Vous savez parfaitement que l’immense majorité des enseignants font ce métier car ils souhaitent transmettre à leurs élèves, et leur proposer une société dans laquelle ils sont protégés et estimer. Vous servir de notre éthique professionnelle pour nous empêcher d’exprimer notre désaccord ne me semble pas des plus fair-play.

Parce que vous savez, au fond. Qu’il y a peu de chance qu’une grève importante se déclare les jours des corrections du bac. Et que, dans tous les cas, votre piège délicieux se refermera : en cas d’échec de grève, vous serez l’homme fort, qui sait se faire respecter de ceux dont il a la charge.
Et même si, contre toute probabilité, nous sommes suffisamment nombreux à refuser la correction de copies, vous aurez déjà pris l’initiative médiatique. Nous serons ceux qui ne veulent pas que les enfants de la République réussissent.

Alors oui, c’est finement joué. Et que nous reste-t-il, alors ? Juste à dire la vérité : ce n’est pas grand-chose, mais c’est important. À dépiauter vos réformes, à les expliquer, calmement, jour après jour, à expliquer sans colère pourquoi nous ne sommes pas d’accord avec nombres de vos décisions, après réflexion, et non par principe.

Il nous reste à faire œuvre de profs.

Vous ne nous facilitez pas la tâche, Monsieur Blanquer. J’aimerais, lorsque mon ministre s’exprime, chercher à imaginer à quoi va ressembler la suite de ma carrière, m’enthousiasmer – parfois – pour des changements dans ma profession, être convaincu par des explications, ou exprimer calmement mon désaccord.

Au lieu de cela, de plus en plus fréquemment je me demande sur quel aspect de cette profession que j’aime profondément de je vais me faire attaquer.

C’est stratégiquement impeccable.

Mais un peu triste.

Jeudi 30 mai

Hier, soirée chez B. et T. T. s’apprête à passer les oraux du CAPES. La conversation tourne donc évidemment un bon moment autour du boulot ; de l’envie de T. d’apprendre la grammaire, vraiment, aux élèves. Des les y intéresser.

Il y a quelque chose de fascinant à se tenir, onze ans plus tard, devant de futurs enseignants. De les voir prêts à s’élancer, en déployant toutes leurs idées et leurs envies. “À l’ESPE, on nous dit qu’il faut dix ans pour faire un bon prof” me lance T. en rigolant “tu confirmes ?”

Je hausse les épaules. De bons profs, j’en ai connus qui étaient opérationnels dès la première année. Mais il faut certainement un bon moment pour apprendre à jongler avec l’intégralité de nos responsabilités : les cours, l’administratif, la discipline, la dimension humaine du métier, l’adaptation au changement perpétuel…

J’ignore si, après tout ce temps, je suis devenu un bon prof. Mais, comme je l’ai déjà écrit ici, j’ai développé le pouvoir d’Elliot dans Scrubs : j’arrive, quand la situation me dépasse, que je suis débordé de boulot ou en train de me faire bordéliser, à respirer un grand coup. Et à ralentir la frénésie absolue dans laquelle nous sommes souvent plongés.

Je manque terriblement de sens de l’à-propos : si j’en avais eu, c’est ça que j’aurais expliqué à T. À tous les profs qui se lancent : respirez.