Samedi 1er décembre

Comme il fallait évidemment s’y attendre après les péripéties d’hier (que tu es invité à aller lire, si tu ne l’as pas fait, ô public merveilleux), me voilà aphone, avec en prime la sensation que de petits lutins me raclent l’intérieur du larynx avec de la limaille de fer. Merci au toubib consulté en urgence jeudi d’avoir rigolé, de m’avoir prescrit des pastilles pour la gorge en disant que bon, je m’écoutais un peu, quand même…

Plus de voix donc. Et pour une fois que je la ferme, l’occasion d’y réfléchir. Je n’ai pas particulièrement ce que l’on appelle une belle voix. Ni sonore, ni profonde, ni quoi que ce soit qui puisse amener à l’écouter. J’aimerais pourtant. Avoir e genre de timbre qui captive, comme pour T., ou qui apaise, comme pour Monsieur Vivi.

Je complexe terriblement sur ma voix et pourtant elle est l’un de mes outils de travail principaux. Je parle trop, je le sais, des générations de formateurs bien intentionnés le disent : l’enseignant devrait à peine s’exprimer, pour laisser le champ libre aux élèves.

Il n’empêche. Que notre voix soit belle ou pas, elle est ce qui nous permet d’invoquer le monde que nous aspirons à présenter aux mômes. Plus que nos polycopiés, nos présentations Power Point, nos vidéos et nos sorties scolaires. En fin de compte, au début de tout ça, il y a : une voix.

Vendredi 29 novembre

Il arrive à tout enseignant, lors de sa carrière, de vivre des moments mythiques : sorties scolaires fabuleuses, engueulade homérique avec un élève, découverte par une classe d’un nouveau champ des possible.

Je l’affirme sans aucune réserve (ni aucune modestie) : l’heure de 13h à 14h que j’ai vécue aujourd’hui rentre immédiatement au panthéon de mes souvenirs d’enseignant ainsi que dans mon enfer personnel. Alors oui, comme vous vous en douter, je risque de verser un tout petit peu dans l’hyperbole.

Sourions c’est parti.

En ce début d’après-midi, je me rends donc d’un pas décidé avec les quatrièmes Dracaufeu en salle informatique. Motivés par le cours sur le fantastique les mômes ont produit de fort chouettes rédactions, que j’ai proposé d’inclure dans un petit recueil choupi. D’où création du petit recueil choupi. Nous entrons dans la salle informatique, que l’on pourrait également nomme Splendeur et Misères du collège Ylisse. Deux ordinateurs ne s’allument plus, il manque plusieurs souris et Allen me fait remarquer que la barre espace de son poste ne fonctionne que si on lui décoche un coup de poing à faire pâlir Rocky d’envie. Qu’à cela ne tienne, j’installe mon cheptel qui se met, bon an mal an, au boulot, après s’être fait réexpliquer certaines fonctions avancées de la bureautique, telles que l’allumage d’un ordinateur (”non, là vous avez juste allumé l’écran”) ou comment apposer un accent aigu sur un e.
Mes explications sont d’autant plus laborieuses que je me traîne une pharyngite carabinée, qui a réduit ma voix, déjà peu sonore, à une sorte de coassement de grenouille à l’agonie. C’est donc mi par la parole, mi en langue des signes que je donne les informations nécessaires.

Tandis que je tente de juguler Pahn qui a décidé d’utiliser une batterie auxiliaire de portable comme arme contondante (ils sortent des trucs de plus en plus improbables cette année), un boxif pas possible retentit dans le couloir. J’ouvre la porte avec la poignée et une indignation légitime, pour me trouver face à une Gloria, une élève de quatrième Avaltout, dont le volume sonore vocal est inversement proportionnel à celui que je suis actuellement capable de produire :

“MONSIEUR ! JE VAIS PORTER PLAINTE ! PORTER PLAAAAAAAINTE !”

Une fois que mes tympans et ma cervelle ont regagné leurs cavités d’origine, je parviens à comprendre qu’elle et deux copines qui l’accompagnent, on été virées de leur cours de maths.
En effet, les quatrièmes Avaltout étant particulièrement relous avec le prof chargé de leur enseigner l’art délicat de l’algèbre, celui-ci a décidé, en accord avec Cheffe et Chef Adjoint, que le premier qui mouftera cette heure-ci sortira et sera pris en charge par, justement Cheffe ou Chef Adjoint dans leurs bureaux, et subira un sermon bien mérité sur les vertus de la discipline, du travail, et d’apprendre à se taire, deux secondes, pour voir.

Je vous le donne dans le mille : ni Cheffe, ni Chef Adjoint ne sont actuellement trouvables. Et plutôt que de zoner dans les couloirs comme le ferait tout collégien normalement constitué, les trois gamines ont décidé d’aller trouver leur professeur principal (”leur papa” corrige T., mi-compatissant, mi-mort de rire quand je lui relate l’anecdote.)

Peu désireux de savoir ces trois zébulones en train de faire n’importe quoi, je les fais donc rentrer dans la salle.

En général, j’aime bien les cross-over, par exemple, les épisodes de Doctor Who avec différents Docteurs sont plutôt chouettes.

Mais là, on a carrément affaire à une alchimie de l’enfer : les Avaltout et les Dracaufeu se haïssent mutuellement et commencent à se jeter des regards mauvais, tandis que j’improvise une activité pour les nouvelles arrivantes, histoires qu’elles évitent d’aller labourer la tronche de leurs condisciples du camp d’en face.

Crois-tu que cela soit terminé, cher public ? Mais que nenni !

Tout au long de l’heure, les exclusions se poursuivent et TOUS LES GAMINS ont la bonne idée de venir toquer à ma porte.

Cela implique entres autres Gon :

“Mais… Gon… Vous êtes… Vous êtes trempé !”

De fait, Gon ainsi que son cartable, dégoulinent copieusement sur le carrelage.

“Ben oui, en fait je suis tombé dans le lavabo en venant.”

Si la pharyngite ne s’en était pas déjà occupé, j’en resterais sans voix. J’envisage un instant de me pendre avec un cable USB, mais j’aimerais assez peu que le dernier son que j’entende soit le “tu-dim !” de la connexion.

“Du coup je fais quoi, monsieur, j’ai froid.
– Ben… Mettez votre manteau sur le radiateur ?”

Pendant que Gon sèche, je tente donc d’installer les nouveau arrivants, constatant que mon effectif atteint gentiment la grosse trentaine, et que les insultes commencent à vouloir fuser. Je fais les gros yeux et écris au tableau que si j’entends un seul gros mot, je SPOILE le film qu’on doit regarder à la fin du chapitre. La menace fait son effet et tandis qu’un calme tout relatif retombe sur l’assemblée, je tente de convaincre Freed qu’un bras qui roule sur lui-même n’est peut-être pas spécialement impressionnant comme image fantastique, ou encore que “Les aventures de Nora et ses amis dans la forêt rose”, ça fait moyen inquiétant comme titre. Considérations esthétiques interrompues pour signaler aimablement à Lyndis que la prochaine fois qu’elle tente de lancer une vidéo sur youtube, j’utilise mon dernier souffle pour appeler sa maman et la balancer sur le portable qu’elle s’est achetée en loucedé.

La sonnerie retentit et j’envisage de me liquéfier sur place. Je me l’interdis, me rappelant qu’il me reste encore deux heures de cours.

Dont une avec les quatrièmes Avaltout.

Jeudi 28 novembre

Je suis fumasse.

Aujourd’hui, je suis censé assister à une réunion obligatoire. Réunion qui se déroule en même temps qu’une heure de cours des troisièmes Glee. Depuis lundi je dis, écris, signale qu’il serait bon qu’on déplace l’une de ces deux tâches.

Bien entendu, ce n’est pas fait. Et me voilà, forcé de donner à mes élèves un travail en autonomie qui sera surveillé par un AED. J’explique la situation aux troisièmes Glee, présente mes excuses :

“C’est un souci purement adulte dont vous êtes victimes. J’en suis profondément navré.
– C’est pas grave monsieur, fait Arès avec un gentil sourire, c’est Ylisse qui est comme ça.”

Je n’ai pas le temps, parce qu’on m’attend à cette foutue réunion ; mais il y aurait tant à dire à cette phrase. “On est à Ylisse.”

Il y a tant derrière cette phrase. La réputation, réelle ou fantasmée de la ville ; l’IDH, tellement plus bas qu’ailleurs ; la dette ; le fait, finalement, que peu de gens choisissent l’endroit.

“On est à Ylisse.” C’est un peu normal, au fond, que l’enseignement y soit un peu cracra.

Le déterminisme social dans toute sa splendeur : celui que l’on cultive quand des élus locaux disent en souriant, lors de la remise des diplômes du brevet : “Vous voyez qu’à Ylisse AUSSI, on peut réussir.” ; celui qui s’inscrit dans les sigles REP+ et prévention violence. Dans ces milliards de dispositifs qui enserrent, qui renvoient tous le même message : ici, quand même ça craint.

Nous sommes nombreux, au bahut, à nous battre contre cette image, et à avoir les mêmes exigences que dans n’importe quel autre collège de France. La quasi-totalité des profs, en fait. Et ça ne suffit pas, bien sûr que non ça ne suffit pas. Le discours ambiant est souvent trop bruyant.

Demain, sans doute, je reviendrai sur ce dysfonctionnement, je tenterai, maladroitement, de le mettre en mot, d’expliquer qu’une colère serait légitime. Et qu’ils méritent du beau, du tellement beau.

Mercredi 27 novembre

Ça n’a duré qu’une fraction de seconde. Je ne sais pas ce qui m’a mis sur la voie. Le bruit caractéristique, le mouvement du pouce, où le fait que ça correspond totalement à Arès.

“Arès, c’est un Zippo que vous venez de mettre dans votre poche ?”

Le garçon me lance un sourire gêné, me regarde. Je ne détourne pas les yeux, tend la main. Il me le remet.

“Il est vide, monsieur.
– Heureusement ! C’est un très bel objet. C’est un cadeau ?”

Bien évidemment.

“Il appartenait à mon grand-père.”

J’ai retrouvé Arès cette année, avec les autres troisièmes Glee, après une année de séparation. Arès, splendide et cassé, Arès qui porte les reliques de sa famille cassée en morceaux comme autant de liens avec eux. Deux montres au poignet, une bague beaucoup trop précieuse et, donc, un Zippo.

Il n’y a pas eu le moindre conflit dans cette confiscation, Arès sait parfaitement que je vais lui remettre l’objet à la fin de la journée, et qu’on en profitera pour discuter un peu. C’est qu’avec Arès, je connais mes limites.
Il y a un côté sombre, chez lui, auquel je n’aurais jamais accès : Arès fume sans vergogne des joints à l’arrêt de bus près du collège. Il n’est pas improbable qu’il deale un peu, aussi. Et là-dessus, je suis impuissant. On en a parlé. Rien n’a jamais bougé.
Mais, depuis l’année dernière, Arès sourit. Souvent. Participe énormément en cours, amène ses affaires, tient son cahier à jour. Arès fait partie des mômes dont on dit qu’il doit faire de gros efforts pour réussir à obtenir son projet de seconde technologique. Il y a trois ans, le conseil de discipline lui planait au-dessus de la tête.

Et surtout il explique.

Il explique sa vie en morceaux. Ses journées dans sa famille d’accueil. Les séjours chez sa grand-mère. Les visites de ses frères.

Arès a une fascination malsaine pour l’argent et flamboyante pour les univers imaginaires. Il peut rouler des mécaniques en classe et tourner en ridicule l’emploi du terme “dévirilisation” chez Romain Gary. “Mais ouais monsieur, genre les garçons ne pleurent pas ! C’est limité, comme réflexion.”

Comme l’intégralité de ses condisciples, le collège ne sauvera pas Arès. Mais s’il est une chose que nous lui avons appris, c’est qu’il est libre, de ne pas dépendre que de son passif de “pauvre gosse”. Nous ne sommes pas les seuls, bien entendu. Mais j’aime à croire que nous y avons contribué. En le mettant sur scène lors des projets musicaux. En le poussant à s’améliorer. En essayant de l’écouter avec compassion mais sans apitoiement.

Et le collège, ce collège, lui a apporté de quoi se débarrasser d’une partie de ses chaînes. Ce n’est pas rien, de faire goûter à la liberté.

Mardi 26 novembre

Ils écoutent.

Ils écoutent vraiment, ils écoutent tous. Une classe de quatrième, l’autre, peu importe.

Je suis en train de leur lire “Une apparition”, de Guy de Maupassant, et il règne sur la classe un grand et beau silence. Il n’y a pas grand-chose dans cette histoire, pourtant. Un homme entrant dans une maison abandonnée, et confronté à une femme fantomatique. Le langage est suranné, plus que dans d’autres histoires du grand Guy.

Pourtant ça marche.

J’ai, depuis longtemps, cessé de faire lire les élèves à haute voix quand ils découvrent un texte. Ce n’est pas faire justice aux mots ou à leurs capacités. Quand ils découvrent un univers, ils ont le droit à une visite de luxe. Alors j’invoque tout ce qu’il me reste de ma vie sur scène pour le leur donner.

Tout en lisant le texte, je tente de leur jeter des coups d’œil – ce qui me fait loucher horriblement – et constate, à chaque fois, la même chose : ils ne demandent qu’à écouter. L’analogie est tarte, mais elle n’en reste pas moins totalement vraie : ils se déploient à la musique des mots comme des bourgeons assoiffés. Et toujours, après la lecture, cette réaction.

“Y avait plein de mots que je connaissais pas, et pourtant j’ai tout compris !”

Ils ont soif de mots. De voir comment des sons qu’ils ne connaissent pas composent un univers inconnu.

“On était trop dedans, en vrai !”

“J’ai jamais vu un manoir, mais là c’est comme si on le visitait.”

“Mais ça fait peur, en fait, juste comment il raconte.”

J’ai lu récemment cette anecdote disant que, dans l’Antiquité, les hommes ne voyaient pas le bleu car ils ne disposaient pas de terme pour le décrire, Homère décrivant d’ailleurs la mer “sombre comme du vin”. J’ignore si l’histoire est vraie. Mais il suffit d’avoir passé cinq minutes, un manuel à la main, à leur lire des histoires de fantômes, pour comprendre à quel point ces femmes et ces hommes en devenir ont besoin de mots. Et d’ailleurs.

Il y a peu de moments où je suis aussi fier de mon boulot que lorsque je fais juste ça. Leur donner des mots.

Lundi 25 novembre

16h : T. est malade, et avec M., une collègue de
français, nous assurons son heure de troisième. Autant dire qu’il s’agit d’élèves
que je ne connais que très peu, hormis ceux que j’ai déjà croisé dans les
niveaux précédents.

Je me promène dans les rangs, les aidant à entamer leurs
exercices lorsque je tombe nez à nez avec un gamin de haute taille, baraqué,
qui me fixe d’un regard peu amène. Je commence à transpirer abondamment, je
sens mon œsophage se lancer dans un tournoi de nœuds marins et mon rythme
cardiaque avoisine le montant de l’évasion fiscale 2019.

Pourtant je suis certain de ne l’avoir jamais vu. Pourtant
je connais. Je connais cette carrure, je connais cette voix, je connais ces
yeux.

« Vous… ne seriez pas… Le frère de Gustav ?
– Si ; vous le connaissez ? »

Je fais de violents efforts pour ne pas brandir un Larousse
sous le nez du môme en hurlant « Le pouvoir du vocabulaire te bannit,
arrière créature ! »

J’ai enseigné à Gustav lors de ma deuxième année à Ylisse et
je crois honnêtement n’avoir jamais eu aussi peur d’un élève. Peur d’abord de
son gabarit : je ne suis pas spécialement carré, mais j’avais vraiment l’impression
d’être une crevette face à lui. Peur, également de son attitude dans la classe :
une année durant, il a tenu la 3ème (Bulbizarre je crois) sous sa
coulpe. À tel point que certains élèves lui jetaient un coup d’œil avant de
parler, à la recherche d’un secret signe d’approbation.

Peur enfin, surtout, de notre antagonisme. En un an, je n’ai,
à aucun moment, réussi à l’atteindre. Gustav avait décidé que ça se passerait
mal et ça s’est mal passé. Pas de boulot, de l’irrespect, et un sourire plein
de morgue quand je tentais quelque manœuvre d’approche, provocation ou séduction.

Jusqu’au jour où, n’y tenant plus, je lui demande de rester
après un cours. Il commence à gagner la sortie, je me dresse devant lui,
attitude que, en toute autre occasion, je juge débile et dangereuse. Mon mètre
soixante-dix-sept contre son presque mètre quatre-vingt-dix, facile de savoir
qui a l’air ridicule. Et à bout, je lui lance :

« Est-ce qu’il y a une chance qu’un jour on arrête de
se prendre la gueule en permanence ?
– Non, me balance-t-il, ses yeux tranquillement vissés dans les miens. »

Ses yeux, un truc de famille. Je me retrouve trois ans plus
tard et rien n’a changé. J’ai toujours aussi mal de cet échec.

« Vous êtes Monsieur Samovar ? »

J’hésite à lui répondre, de peur de mettre sur la piste les
tueurs à gages engagés par son aîné.

« Euh oui pourquoi ?
– Vous avez eu mon frère en cours.
– Oui, il me semblait bien. Gustav c’est ça ?
– Oui. Il passe son bac commerce cette année.
– Je vous demanderais bien de lui passer le bonjour mais on n’avait pas les
meilleurs rapports du monde.
– Ouais. Vous vous aimiez pas du tout. »

C’est plus que ça. Gustav est l’un de mes échecs les plus
retentissants. Professionnellement et humainement.

Samedi 23 novembre

“Pourquoi vous avez appelé mes parents ?”

Katya me regarde avec des yeux furibards, sorte de mélange entre Nebula dans Avengers et moi quand je me rends compte qu’un voisin a encore laissé le sac poubelle couler dans l’ascenseur. Comme à l’accoutumée, je lui explique que ses remontrances n’ont pas leur place au beau milieu du futur antérieur et lui demande de venir après le cours pour m’en parler. Stratégie enseignante de base, qui désamorce pas mal de débuts de colères. Laisser un peu de temps à tout le monde pour respirer. Le cours s’achève et Katya vient me trouver. Sa question n’a pas changé.

“Parce que je suis inquiet pour vous Katya. Votre comportement pose problème ; vous refusez de travailler, vous ne demandez pas d’aide, et vous refusez de communiquer avec les adultes. J’essaye de comprendre.
– Mais vous savez pas, vous, hein ! C’est pas vous, après, qui rentrez à la maison.”

En effet. Ce n’est pas moi. Et c’est un problème récurrent à Ylisse. Choisir ou non d’appeler les parents est souvent un dilemme. Parce que, et je suis très mal à l’aise en écrivant ça, nombre de parents n’ont pas la moindre idée de ce que l’on fait au collège. Ce qui peut amener à des sanctions totalement disproportionnées ou à un je-m’en-foutisme total lorsque l’on communique avec eux.

Et les gamins le savent. Consciemment ou pas.

Eux font le lien entre leurs familles. Ils comprennent très vite le gouffre qui existe parfois entre les différents adultes chargés de les éduquer. Certains en souffrent, d’autres s’adaptent et les derniers en jouent. C’est pourquoi j’ai longtemps hésité avant de recourir à cet outil.

Mais refuser de communiquer avec les parents sous prétexte qu’ils ne comprendraient pas ou, pire, pourraient agir à rebours des intérêts de leurs mômes m’apparaît maintenant intenable.

J’enseigne dans un milieu très défavorisé. Aurais-je eu les mêmes scrupules dans le cinquième arrondissement de Paris ou au centre-ville de la Rochelle ? Très probablement pas. Il ne s’agit bien entendu que d’un principe personnel, et il ne me viendrait pas à l’idée de le poser en principe ou en exemple : mais il ne m’appartient pas de décider seul de ce qui est le mieux pour un élève, même si j’ai l’impression de mieux le connaître que beaucoup d’adultes.

Mais dans ce cas-là, j’assume. Je prends le temps qu’il faut pour expliquer aux parents de Katya, ce soir-là, ce que l’on fait exactement en classe. Ce que l’on attend d’elle.

“C’est sa salle de classe ?” me demande sa maman en regardant autour d’elle. Je lui explique que sa fille change de salle suivant les heures, et lui fait visiter les lieux. Lui propose de venir un jour assister à des cours si elle le souhaite, nous avons un groupe de collègues hyper-motivés qui organise cela et invite les parents à s’impliquer dans la vie du collège.

Katya fait la gueule. Mais elle fait la gueule comme une môme qui s’est fait prendre la main dans le pot de confiture, pas comme quelqu’un qui a peur.

Et le lendemain :

“Mes parents ils ont dit qu’il faut que je me comporte mieux, et que c’est compliqué le collège. Mais ils m’ont pas confisqué mon téléphone.
– Et alors ?
– Bah je sais pas, je croyais que vous vouliez me punir.
– Vous n’avez pas compris, en fait.
– Si si. Vous voulez qu’on réussisse, les profs, tout ça… Mais genre c’est difficile !
– Bien sûr que c’est difficile. C’est pour ça que vous avez besoin qu’on vous aide.“

Et qu’on s’aide tous mutuellement.

Vendredi 22 novembre

Le clou du spectacle commence en quatrième.

Aujourd’hui, nous commençons à étudier le fantastique.

Et je sens que dès le départ, dès que s’affiche le tableau de Henri Füssli, “Le cauchemar” au tableau, que ça va fonctionner. Que les portes s’ouvrent. Nous avons tous, enseignants, nos sujets de prédilections. En Histoire, il suffit que M. commence à aborder le thème du Moyen-âge pour que ses élèves se retrouvent transportés dix siècles en arrière. Ou que O. aborde le chapitre de la reproduction pour que les mômes sentent leurs préjugés éclater dans un glorieux feu d’artifice.

Nous avons tous, nous adultes, un univers mental qui n’attend que le bon moment pour se déployer.

Me concernant, ce sont ces mots, dans la brume qui cache l’infini. Je leur raconte l’étymologie de cauchemar en anglais, “nightmare”, la jument de la nuit, et l’histoire de Vlad l’empaleur. Les chuchotements dans la nuit de Lovecraft résonnent dans la salle 129, et les quatrièmes Avaltout, pour une fois, s’apaisent. Parce que je suis en maîtrise de ce sujet. Parce que je suis heureux de partager ça avec eux, et que l’expérience balise le chemin. Jusqu’à quel point évoquer les fantômes, sans les perdre dans trop de discours.

Dans un monde idéal, nous serions tous capables d’habiter nos sujets avec autant de force. Mais j’avoue sans rougir que je n’évoquerai jamais avec autant de conviction l’imparfait du subjonctif ou les valeurs du plus-que-parfait. D’autres peut-être, sans doute, le feront.

On évoque souvent, dans les qualités de l’enseignant, la rigueur, la maîtrise du sujet, l’envie de transmettre. Mais les univers mentaux en font également partie. Certains d’entre nous aurons, parfois, la chance de les trouver au croisement de nos pratiques professionnelles. Et alors, dans ces moments où l’on utilise nos armes de prof pour faire entrer nos élèves dans des passions, on fait, durant de beaux et glorieux moments, le plus beau métier du monde.

Jeudi 21 novembre

C’est le bordel dans ma tête.

Il n’y a rien qui fonctionne. Les idées s’entrechoquent, les images se superposent. Quand je commence à tenter d’organiser le bruit qui s’appelle ma pensée, tout vacille et menace de s’écrouler.

Et pourtant je suis prof. Quelque chose que j’ai fini par comprendre au fil du temps est que le bazar en classe naît souvent de la confusion. Dans les consignes données, dans le travail demandé. Et dans les propos, donc.

C’est mon plus grand défi, et une douleur intense, depuis quelques années : me contraindre à être précis dans mes phrases. Organisé dans mes propos. Une idée, une proposition. Un déroulement logique. Mes cours se passent bien, la plupart du temps, quand je parviens à effectuer ce qui doit être une évidence pour la plupart des êtres humains.

Mais il suffit que je sois un peu fatigué, qu’un contrariété me taraude pour que tout glisse. Et là, c’est la fin. J’hésite, me perd, ponctue le moindre de mes propos par vingt-cinq “donc”. Et je sais que ces heures-là seront épuisantes, pour moi comme pour les élèves

Depuis trois ans, je m’applique à corseter mes mots et ma pensées. C’est terriblement difficile. Malgré tout, lors de mes heures les plus sereines, je prends le temps de m’écarter un peu de moi-même, et de m’observer. C’est beau, une pensée claire et précise. C’est ce que j’aimerais offrir aux mômes tous les jours.

Pour le moment, je n’en suis pas capable. J’ignore si je le serai un jour.

Trop de désordre.