Carmen

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Alors voilà,

Ça ne vous aura pas échappé si vous vous intéressez un peu à l’art, aux cancans et que vous disposez d’un accès internet, mais voici la dernière polémique à la mode : l’affaire Carmen. Pour ceux qui ont la phobie de cliquer, une mise en scène de la célèbre œuvre, à l’Opéra de Florence, change la mise en scène : Carmen échappe à son amant jaloux et, au lieu de se faire poignarder, lui tire dessus.

Afin que les spectateurs « n’applaudissent pas le meurtre d’une femme. » Afin de « dire non à la violence faite aux femmes. »

Eh bien ça m’agace.

Ça ne m’agace pas de voir la vénérable pièce se faire secouer. C’est même ce qui en fait à mon sens, l’essence des classiques : des œuvres suffisamment fortes, riches et complexes pour pouvoir supporter le passage du temps. Suffisamment puissantes dans leurs identité pour ne pas être dévoyées par d’autres interprétions.

Non. Ce qui me gêne, c’est la pauvreté de la raison. Changer cette fameuse scène du meurtre provoque, forcément. Fait réagir. On peut y voir un écho à l’actualité. Ou pas. On peut s’interroger sur les tenants et aboutissants de cette réinterprétation : rend-elle Carmen plus puissante ? Moins sympathique ? Le rapport affectif aux personnages change-t-il ?

Mais décréter qu’il y a une raison, simple et unique, à ce changement, assèche non seulement l’intention, mais aussi l’œuvre. Je ne dis bien entendu pas que le combat mené en particulier durant 2017 contre les violences faites aux femmes est un événement mineur ou impur. Mais prétendre qu’il est au centre de ce changement est une insulte tant à Carmen qu’à l’actualité.

À l’actualité d’abord : six secondes de spectacles changées seraient donc un acte fort et héroïque ? Une action courageuse pour la cause des femmes ? Il y a dans cette brièveté une désinvolture qui me choque. Pourquoi, dans ce cas-là, ne pas créer une œuvre originale ? Un anti-Carmen, un opéra traitant véritablement du sujet ? Cette scène-là serait donc suffisante pour faire de Carmen un opéra féministe, alors qu’il était jusque là misogyne ?

Une insulte à l’œuvre ensuite : c’est lui refuser sa richesse et sa complexité que de voir en sa conclusion la preuve d’une validation des violences faites aux femmes. Je ne sais pas qui serait assez débile, comme je l’avais déjà écrit ailleurs, pour se lever à la fin du spectacle en beuglant : « Bravo, elle l’avait bien cherché la radasse ! » Si elle n’avait été que cela, l’histoire d’une pauvre femme qui finit assassinée par un enfoiré, cette histoire n’aurait pas traversé le temps. La mort de Carmen, c’est celle d’Hector, de Mme Butterfly ou d’Adolphe dans Père : elle est un moment mythologique, et en cela cette dernière scène a des milliers d’interprétations possibles. Inverser les rôles pour ouvrir encore le champ des possibles aurait été, à mon sens, éminemment estimable et provocateur. Le raccrocher un peu au débotté à une lutte grave et importante me laisse un goût amer. Celui que j’ai à la bouche quand je m’aperçois que même de la mauvaise publicité est de la bonne publicité : on parle du produit à vendre.

Et j’aimerais conclure sur une note éminemment moins culturelle, mais qui m’avait beaucoup touché :

Dans le jeu vidéo Persona 5, les héros se battent en invoquant des apparitions, fantômes issus de l’imaginaire collectif. L’un de ces personnages, Ann, est une jeune fille dynamique, intelligente et séduisante, bien que se demandant en quoi ce physique conditionnera – ou non – sa future vie d’adulte. Capturée par un opposant qui cherche à la réduire au statut de jouet, elle se révolte et se réveille son apparition propre, sa Persona : Carmen.

Il ne nous est pas expliqué pourquoi Carmen lui est attribuée. Le joueur est laissé à ses hypothèses et à l’apparence que les créateurs de l’histoire ont conféré à la bohémienne. (Il s’agit de l’image qui apparaît en en-tête de cet article) : eh bien ce jeu japonais grand public touche beaucoup plus juste culturellement que le discours pataud autour de cette nouvelle version de l’opéra. Parce qu’il sera possible de ne pas se poser de questions quant à Carmen, ou d’y trouver multiplicités d’interprétations quant à sa présence. On pourra disserter à loisir quant à la pertinence ou non de son costume.
Et on retrouve là, la mythologie : cette cascade de sens, d’éveil à l’intelligence, qui parcourt tant le passé que le présent.

Au fond, tout cela n’est pas bien grave.

La polémique s’éteindra avec les prochains gros titres. Et sur d’autres scènes, sous d’autres visages et d’autres voix, Carmen continuera à chanter, sur les murailles de Séville.

Telle est la puissance de l’art.

 

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