Fuir le temps

Il y a ce moment, où quatre paires d’yeux se tournent vers moi. Et me demandent ce que je compte faire.

Parce que nous travaillons, parce que nous sommes enseignants, on nous donne, aux quatre paires d’yeux et à moi, chaque année, quelques jetons. Promesse de pouvoir, un jour ou l’autre, partir. Quitter les murs d’un collège pour en trouver un autre. En ce moment, la roulette s’arrête de tourner pour ceux qui ont joué. Les gagnants récupèrent leurs gains, qui s’appellent Rennes, Nantes, Strasbourg ou Aix-en-Provence. Les perdants voient à leur pieds les racines du béton les agripper pour un an encore. Et les grands vaisseaux de leurs projets qui, malgré eux, ont commencé à naviguer. Qu’il faut retenir, même si c’est dur, même si ça tire, qu’il faut ré-ammarrer. Décharger la cargaison de rêves et les conserver pour plus tard. Heureusement, ça se conserve les rêves. Ça ne pourrit pas. Au pire, ça se métamorphose.

Il y a ce moment où quatre paire d’yeux se tournent vers moi. Et me demandent ce que je compte faire. Quand est-ce que je les jouerai, mes jetons d’avenir ? Parce que j’ai passé mon tour, cette fois-ci, à la roulette des grands départs.

D’habitude, j’ai une réponse toute prête. Celle qui dévie triomphalement les inquisitions, et qui me permet de faire l’intéressant. Tous les quatre ou cinq ans, toutes les fois où le Docteur se régénère, je pose ma mise sur la table. Direction n’importe où. Histoire de montrer que je ne suis pas contraint. Libre, peut-être pas de semelles de vent, mais des jambes lestes.
Je bande mon arc, m’apprête à décocher ma flèche.
Qui tombe au sol. Mes mots s’emmêlent et je bafouille. Incapable d’atteindre la cible familière. Et je sais parfaitement pourquoi. Il y a parmi ceux qui ont perdu quelqu’un à qui je tiens. Et qui porte du sens.

La vérité est que je ne sais pas.

J’ignore de mon avenir la moindre syllabe. Et lorsque l’on tente de me l’annoncer, de me le prédire, je prends la fuite. Ironie. Le mec qui trimballe dans ses poches tarots et jeux de divination, pris de sainte frousse quand il se regarde dans ses talismans.

Je ne veux, en aucune façon, esquisser l’endroit où dans un an, dans deux, je me poserai. Pas un hasard si je crèche actuellement dans la ville folle, Paris, toujours mouvante. Paris qui existe dans trop de réalités, trop de dimensions pour avoir à se décider.

Toujours à danser avec les itinéraires. Depuis ce premier voyage décidé hors de la famille, parcours à travers l’Europe, avec Y., Y. emporté depuis par les vagues du temps. Cette errance quelques semaines possibles. S’arrêter n’importe où, repartir n’importe quand. Parce que rien n’est en jeu que l’envie de s’inventer des aventures. Et dans les fondations de ma mémoire, ce désir est resté le même. Ne te dis pas, ne te dis pas. Qu’il y aura une petite ville, pas trop loin de la mer ou nichée dans les montagnes. Que tu auras dépassé les frontières, ou que tu seras retourné dans un village de ton enfance. Que tu passeras tes week-ends, toi aussi, à rénover cette ancienne ruine ou que tu poseras tes meubles dans une maison proprette.
Toujours avoir les possibilités. Toujours pouvoir changer. Même si, à trente-cinq ans, l’esprit, comme le corps, décrit dans le possible des arabesques de plus en plus raide.

Peut-être, sans doute, faudrait-il que j’étaye ce qu’il y a à venir de passerelles plus solides. Parce qu’un jour la force viendra à manquer. Un jour, les formes mouvantes de ce qui peut se figeront. Elles finissent toujours par se figer. Et à ce moment, je négocierai. Pour encore un peu de temps. Un peu de temps à ne vivre qu’en poursuivant la lumière de mes envies… Un peu de temps à être égoïste, à sauter dans le train quand il part.
À peu près à l’âge de ce voyage fou, je jouais à une histoire ; une sorcière voulait anéantir le temps. Attention avec les malédiction, même dans les jeux vidéo. Parfois, elles traversent l’écran.

Quatre paire d’yeux. Et mes syllabes qui se fracassent. Devant le mirage d’un éternel présent.

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